Football et politique : une histoire populaire

L’Insoumission inaugure sa nouvelle rubrique « Cultures populaires » en publiant son premier article sur l’invention du football moderne à l’aune de son histoire populaire, de la soule aux pieds des paysans jusqu’aux clubs formés par les ouvriers du textile de Manchester. Cette parution s’inscrit dans un contexte de surenchère réactionnaire par Bruno Retailleau.

Le football est-il politique ? - Entretien avec Kevin Veyssière

L’Insoumission vous plonge dans l’histoire populaire et politique du football et vous raconte comment le ballon rond a pu devenir un outil au service du business, mais aussi un puissant moteur de réappropriation, d’intégration et de luttes populaires. Dans un deuxième épisode à paraître, nos lecteurs pourront découvrir en quoi ce sport a été durant le 20ème siècle le lieu privilégié des luttes communistes, antifascistes et anticoloniales. Cette série vise à retracer cette dimension sociale et politique, ou tout simplement populaire du sport.

Les origines populaires du football

Dans ce premier épisode, l’Insoumission vous propose de revenir sur l’invention du football moderne. Les jeux collectifs de balle existent depuis l’Antiquité sous des formes très diverses en Grèce et dans l’Empire romain. L’ethnographe Emile Souvestre analyse ce proto-football comme “un dernier vestige du culte que les Celtes rendaient au soleil.

Plus précisément, les premières mentions de la pratique du football au Moyen-Âge sont liées à son interdiction. En effet, le roi Edouard II d’Angleterre promulgue une ordonnance en 1314 visant à rétablir l’ordre public et à privilégier les exercices militaires. Mais derrière cet aspect fruste, cette pratique semble avoir des vertus fonctionnelles. D’une part, les parties s’organisent autour du travail agricole selon le rythme des moissons, de l’ensemencement et de la mise en jachère. D’autre part, les délimitations du terrain s’étendent à travers les coteaux, les rivières ; et par conséquent, la victoire revient à celui qui exploite le mieux les potentialités de la topographie. Plus que cela, ces jeux permettent le défoulement de rivalités, voire de haines entre individus.

Il faut à ce titre noter ce qu’écrit l’historien Jean-Michel Mehl à propos de la dimension politique d’une partie de soule en 1369 : “Dans les violences qu’il exerce sur un écuyer qui participe comme lui au jeu, Martin le Tanneur cherche à se venger de la noblesse. Un réflexe de “classe” dicte sa façon de jouer. Les parties de jeu seront même détournées à des fins insurrectionnelles durant les XVIIe et XVIIIe siècle, une période de privatisation du foncier agricole et de la fin des droits d’usage des terres.

On comprend alors en quoi le football répond à une dimension conflictuelle et, reflétant les transformations socio-économiques violentes, il est un outil de régulation des tensions sociales et politiques. Or, cette fonction de “justice locale autogérée” va très vite s’attirer les foudres autoritaires jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les parties de football sont réprimées dès 1314 avec une première ordonnance d’Edouard II d’Angleterre, puis en 1319 par Philippe V en France. Le sociologue Norbert Elias inscrit ces condamnations du ballon rond dans un mouvement plus général de régulation de la violence qui touche les pratiques alimentaires, sanitaires, guerrières et sexuelles.

Si les jeux persistent et restent populaires malgré la répression, c’est l’instauration des enclosures qui signe leur disparition. Et pour cause, la production agricole reposait traditionnellement sur une exploitation communautaire villageoise avec une collectivisation des biens fonciers. C’est un mouvement de rationalisation du système agraire qui est un instrument de concentration au profit des propriétaires terriens. Concomitamment, à mesure que la bourgeoisie rurale s’accapare le foncier, elle monte en puissance politique et sont affermis les droits d’acquisition et la propriété privée.

Ainsi, les parties de folk football deviennent impossibles : d’une part du fait de la privatisation et de la mise sous clôture car les jeux sauvages sont férocement réprimés par les nouvelles forces de police de l’Etat ; et d’autre part en raison de la paupérisation rapide des paysans contraints à l’exode rural. Ainsi, la monopolisation de la violence par les institutions étatiques et l’ouvriérisation de la société préfigurent le football moderne. En effet, les restrictions spatiales obligent la pratique à se rationaliser. On va déterminer des limites de terrain, de temps et de joueurs, interdire la violence et instaurer un arbitre comme autorité supérieure.

De surcroît, dans un contexte d’industrialisation, le peu de temps donné aux ouvriers mettent définitivement un terme aux pratiques populaires du folk football. “Les pauvres ont été dépossédés de tous leurs jeux, tous leurs amusements, toutes leurs réjouissances” constate le Times en 1842. Ce sont alors dans les public schools britanniques nés à la fin du XVIIIe que se confine la pratique du football. En effet, il s’agit d’un système d’éducation privé et élitiste marqué par des insurrections d’élèves armés de pistolets. Dans ce cadre, le corps professoral n’avait aucune autorité et l’ordre ne se maintenait pas dans les écoles.

Dans le contexte de la révolution industrielle, les élites devaient pourtant être formées à la prise en main du capitalisme industriel et colonial. L’idée est alors de purger les écoles de leurs traditions archaïques et de théoriser les bienfaits pédagogiques et moraux de l’exercice physique. Le football est alors intégré dans les enseignements par opportunisme pédagogique avec des nouvelles pratiques corporelles codifiées.

Progressivement, des clubs universitaires se fondent dans chaque établissement et la volonté de compétitions régionales impose l’exigence d’unifier les règles. Le processus de standardisation continue son chemin avec les règles de Cambridge (1848) qui est le fruit de sept heures de débat entre plusieurs étudiants de Cambridge autorisant les passes en avant et interdisant la course avec le ballon dans les mains. La Football Association est créée en 1863 et interdit définitivement les coups violents, la prise en main du ballon, les hors-jeu et instaure la règle des 90 minutes et des 11 joueurs. A mesure que le foncier se renchérit avec l’expansion urbaine, les limites du terrain sont ramenées à 100 mètres.

En somme, il y a ici l’adoption progressive des traits manifestes de la révolution industrielle : des pratiques corporelles et un contrôle de la violence sont édictés au sein d’un espace-temps rationalisé, avec l’arbitre comme loi, une spécialisation des postes comme division taylorienne du travail, et le but comme finalité de production. L’Effort, journal de l’entreprise Berliet, écrit en 1920 qu’une “usine bien organisée doit être comme une équipe de football”.

L'essor du football ouvrier

Alors que la Grande-Bretagne entre dans sa seconde phase de révolution industrielle, 70% de sa population est ouvrière en 1867. De même en France, la loi Millerand en 1900 limite les journées de travail à 11h et la loi de 1906 instaure la semaine de 6 jours. Or, les autorités industrielles et morales perçoivent le risque de laisser les travailleurs se livrer aux vices de l’alcool et des jeux d’argent. Ce dernier est alors un instrument pour combattre la « décadence » d’une jeunesse dépravée en accord avec la formule d’Henry Ford : “Faites faire du sport aux ouvriers. Pendant ce temps, ils ne penseront pas à l’organisation syndicale”.

Des clubs apparaissent autour des ouvriers du textile de Manchester, des métallurgistes de Birmingham, des dockers de Liverpool et des mineurs du Yorkshire. Toutefois, le football se popularise rapidement au sein de la working class. A mesure que les pubs se multiplient au sein des quartiers populaires, ils sont le lieu de préparation, de vestiaire, de réunions, de paris sportifs, de fêtes. De même, le télégraphe transmet rapidement les résultats des matchs. Enfin, les tramways et transports ferroviaires permettent aux joueurs de faire des déplacements dans les villes adverses.

45 000 spectateurs assistent à la finale de 1893, 120 000 en 1913. En quelques décennies, le football est une passion populaire, une “religion laïque du prolétariat britannique” selon l’historien Eric Hobsbawm, avec une Église - le club -, son lieu de culte - le stade - et ses fidèles - les supporters. Le footballeur Charles Burgess Fry écrit en 1895 que “le football a désormais conquis la première place au cœur du peuple”.

Encore plus, tandis que le Queen’s Park FC de Glasgow développe un combination game très tactique, les migrations de main-d’œuvre écossaise dans le Lancashire apportent ce jeu en l’hybridant au dribbling game anglais : le passing game comme sport collectif est né au sein des clubs industriels. Jusqu’en 1883, seuls des public schools et leur dribbling game avaient réussi à remporter la Cup.

Le symbole est fort : il oppose le jeu de dribble qui met en valeur l’action individuelle et le jeu de passe collectif qui mise sur l’entraide. Le tournant est entamé avec la victoire du Blackburn Olympic comme premier titre de l’histoire d’une équipe de la classe populaire, marquant la fin de l’hégémonie des public schools. Dès lors, un clivage se constitue entre le Sud historiquement dominé par l’esprit classique des clubs amateurs réservés à une élite sociale, tandis que le Nord accepte de plus en plus l’idée de professionnalisation.

Avec l’idée que “tout travail mérite salaire”, le professionnalisme est alors autorisé en 1885 et le premier championnat de Football League se dispute en 1888-1889. Les patrons inventent alors en 1893 le système de retain and transfer, c’est-à-dire que le joueur devient la propriété exclusive du club et ne peut le quitter sans l’accord de ses dirigeants.

Dans une ville de Manchester traversée par un mouvement ouvrier puissant, l’Association of Football Players’ and Trainers’ Union (AFPTU) est créée en 1907 en raison du plafond salarial de 4 livres par semaine et de l’absence d’indemnisations pour les blessés. Mais lorsque l’AFPTU projette en 1909 de rejoindre la General Federation of Trade Unions, immense centrale syndicale, les autorités suspendent tous les joueurs affiliés. Malgré tout, en raison d’un compromis, la suspension est levée et le projet est annulé.

Le football et la politique au XXe siècle

Depuis le XXe siècle, de nombreux dirigeants ont utilisé le football pour asseoir leur pouvoir. Dans les années 1930, le régime fasciste de Mussolini en Italie a exploité le succès de l’équipe nationale pour renforcer le prestige du régime. De manière similaire, l’Espagne de Franco s’est appuyée sur le football pour véhiculer une image d’unité nationale. Le Real Madrid, symbole du régime franquiste, est devenu un outil de soft power.

Le football a souvent résisté aux régimes totalitaires. En 1978, la Coupe du Monde en Argentine s’est déroulée sous une dictature militaire. Le régime cherchait à se servir du tournoi pour améliorer son image à l’international. Mais des voix se sont élevées pour dénoncer l’oppression du peuple argentin. En 2018, le football sous Vladimir Poutine a été critiqué pour son instrumentalisation lors de la Coupe du Monde.

Le football utilisé pour construire des ponts entre les nations. Le célèbre « match de la paix » entre le Real Madrid et une équipe israélo-palestinienne en 2002 visait à promouvoir un message de coexistence pacifique au Proche-Orient. Parfois, le football peut même contribuer à apaiser des tensions entre nations. En 2005, la Côte d’Ivoire et du Cameroun ont disputé un match pour la qualification à la Coupe du Monde. Après la victoire ivoirienne, Didier Drogba, a appelé à la paix dans un pays déchiré par la guerre civile.

Le football s’est imposé comme un acteur majeur dans la géopolitique contemporaine. Aujourd’hui, les grandes compétitions sont souvent organisées par des pays en quête de prestige international. L’attribution de la Coupe du Monde 2022 au Qatar a suscité de nombreuses controverses. De plus, des clubs comme Manchester City ou le Paris Saint-Germain, financés par des fonds souverains du Golfe, sont devenus des instruments politiques dans les relations internationales. Leurs propriétaires cherchent à utiliser la notoriété de ces clubs pour renforcer leur image globale.

Le football est aussi un espace de contestation. Lors de l’Euro 2020, des équipes comme l’Allemagne et la Hongrie ont été au centre de débats politiques autour des droits LGBTQ+. Au Brésil, le football a été un terrain de contestation contre le gouvernement de Jair Bolsonaro.

Quelques exemples marquants

Événement Contexte politique Impact
Boycott de l'Espagne contre l'URSS (Euro 1960) Rancune de Franco envers les Soviétiques pour leur soutien aux Républicains pendant la guerre civile espagnole Exclusion de l'Espagne de la compétition
Euro 1972 (RFA vs URSS) Guerre froide, affrontement entre l'Ouest capitaliste et l'Est communiste Victoire de la RFA, symbolisant la victoire de l'homme occidental sur l'homo sovieticus
Demi-finale Pays-Bas vs Allemagne (Euro 1988) Rancune des Néerlandais envers les Allemands depuis l'occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale Victoire des Pays-Bas, perçue comme un cadeau aux anciens ayant vécu la guerre
Exclusion de la Yougoslavie (Euro 1992) Guerre civile en Yougoslavie, embargo de l'ONU Repêchage du Danemark, qui remporte la compétition
Quart de finale Grèce vs Allemagne (Euro 2012) Crise de la dette grecque, opinion publique grecque imputant la responsabilité à l'Allemagne Victoire de l'Allemagne, tensions politiques exacerbées

Le lien entre football et politique est indissociable. Que ce soit pour asseoir le pouvoir, résister à l’oppression, ou promouvoir des messages de paix et de justice, le football est devenu un outil incontournable sur l’échiquier politique mondial.

En définitive, le football est un sport moderne dont l’invention lente est le fruit de processus sociaux et politiques du XVIe au XIXe siècle. S’il a été l’instrument de répression et de domestication par la bourgeoisie rurale et les industriels capitalistes, il contient également des rôles fonctionnels communautaires paysans et ouvriers. Dans ce premier épisode, l’Insoumission vous a présenté l’invention du football moderne à l’aune de son histoire populaire, socio-économique et politique. Ce n'est certes qu'une histoire de foot, mais elle dit un peu de notre histoire commune.

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