Le Football Club Antillais Paris 19e est une institution reconnue par la communauté antillaise francilienne. Fondé il y a bientôt quinze ans par Jocelyn Boisdur, le club compte aujourd'hui 320 licenciés et 13 équipes de toutes catégories, dont 2 féminines.
Le claquement des crampons sur le carrelage, les rebonds des ballons contre le mur et les "atchik,atchik, atchik, aïe, aïe, aïe" : ainsi la symphonie des vestiaires retentit tous les jours dans l'enceinte du Stade Jules Ladoumègue au Nord-Est de Paris. Et Jocelyn Boisdur, à 56 ans, ne s'en lasse pas.
Habillé d'une blouse aux couleurs rouges et bleues affublées du blason de la Ville de Paris, il déambule dans le complexe récemment rénové. Il est en charge de l'entretien des locaux et du matériel sportif. Et avec son allure imposante, il fait figure de taulier. "Je m'occupe aussi de surveiller les jeunes pour qu'ils ne fassent pas de bêtises" aime dire l'éducateur. Chaque jour il se rend au local de l'Antillais Paris 19e Football Club, au coeur de l'enceinte sportive.
Dans cette pièce aux allures de débarras, on y trouve une machine à laver, du matériel, des tables et 25 années d'histoires à travers un mur couvert de photos souvenirs.
Les Débuts du Club
L'aventure du FC Antillais débute en 1991 sur les "champs de patates" de Vincennes au sud de Paris. Sont ainsi désignés les terrains de football cabossés avec des pelouses mal entretenues. Jocelyn Boisdur y retrouve chaque week-end, pour taper la balle, une petite dizaine d'amis originaires, comme lui, de la Guadeloupe. Au fil du temps, la bande s'élargit avec l'incorporation d'autres "domiens", selon l'expression en usage à l'époque. Au bout d'une dizaine d'années, les envies et les ambitions aussi s'agrandissent.
Jocelyn joue alors au Sporting Club des Solitaires, un club du 19e arrondissement évoluant dans le Stade Ladoumègue, Porte de Pantin. Le Guadeloupéen estime que les Noirs y sont victimes de racisme. "Nous ne voulons que des Français aux yeux bleus aux Solitaires !" aurait assené un des dirigeants en s'adressant à Jocelyn. À la fois entraîneur et joueur charismatique, il convainc bon nombre de ses coéquipiers de le rejoindre pour fonder un nouveau club. C'est ainsi que le 23 mai 2001, naît le FC Antillais, troisième club de football à 11 du 19e arrondissement.
La revendication d'une identité antillaise n'est pas toujours simple, concède Jocelyn : "On nous voit souvent comme des Noirs sans regarder ce que nous sommes capables de faire. Le club n'est cependant pas sectaire et reste à l'image de la population du 19e : métissé, tout en valorisant son histoire et ancrage ultramarin."
Les footeux s'associent régulièrement à d'autres organisations comme "Cyclistes Caraïbes" au Blanc-Mesnil, le club de handball et de volley "Martigua" dans le 19e ou encore "L'accolade" qui mêle théâtre et football. À Pâques, le FC Antillais organise sa fête annuelle. L'occasion de célébrer la culture atillaise avec les habitants du quartier. Pendant deux jours se succèdent matchs de football, concerts et repas.
Parmi ses nombreuses photos souvenirs, Jocelyn garde en fierté celle de Teddy Riner. "Je l'ai rencontré au Stade de France un soir et je lui ai parlé en créole. Chaque année on l'invite et s'il ne peut pas se déplacer, il envoie quelqu'un pour le représenter." À la question de savoir quel est son plus mauvais souvenir, M. Boisdur répond sans sourciller : "je n'en ai pas, on essaye de faire de notre mieux pour que ça se passe bien".
Il y a dix ans, trois des jeunes footballeurs du club s'appelaient Amine Harit (Marseille), Moussa Diaby (Bayer Leverkusen, D1 allemande) et Youssouf Fofana (Monaco). Si le premier, passé par les équipes de France de U18 à Espoirs, est international marocain (14 capes), les deux autres évoluent avec la sélection française dirigée par Didier Deschamps. Youssouf Fofana a honoré brillamment sa première sélection au poste de milieu défensif jeudi dernier contre l’Autriche (2-0) avant d’enchaîner face au Danemark dimanche, tandis que le milieu offensif Moussa Diaby, non appelé pour ce rassemblement, compte huit sélections depuis un an.

Stade Jules Ladoumègue
Parmi les natifs ultra-marins, on retrouve trois des plus grands défenseurs de l’histoire de la sélection, des leaders charismatiques des 2 seules générations victorieuses de l’Equipe de France (82-86 et 98-2000) : Gérard Janvion (né à Fort-de-France), Marius Trésor (Sainte-Anne) et Lilian Thuram (Pointe-à-Pitre). Pour rendre hommage à la contribution de l’Outre-mer aux Bleus, la FFF décide pour la 1ere fois d’organiser un match de la sélection nationale en Martinique en 2005, contre le Costa-Rica.
Football et Identité Antillaise
Les Antilles ont vu beaucoup de leurs enfants devenir des footballeurs réputés. Terres traditionnelles de ballon rond, la Martinique et la Guadeloupe sont tiraillées entre appartenance à la France et volonté de développement d’un football du cru. Entre championnats locaux faibles et jeunes talents partis tôt pour la Métropole, entre sélections de Martinique, de Guadeloupe et de France, le football ultra-marin ne sait pas trop sur quel pied danser.
Amputés de leurs meilleurs éléments, d’un niveau amateur à des années-lumière de la Ligue 1, dotés de structure désuètes, les championnats de Martinique et Guadeloupe font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. Juventus de Sainte-Anne, Siroco des Abymes, Essor-Préchotain ou encore les Golden Lion : ces noms feront plus sourires qu’autre chose en Métropole. Car si ces clubs ne vous disent surement rien, ils évoluent pourtant à l’échelon le plus élevé de leur championnat, organisé par les Ligues de Guadeloupe et de Martinique.
D’un niveau DH, ces compétitions, que l’on assimile aux Championnats de Guadeloupe et de Martinique, se disputent dans la totale indifférence de l’Hexagone. Oui, en coupe de France, car le meilleur club du 971 et du 972 rentre au 7e tour de l’épreuve nationale. Et en regardant les performances antillaises dans la doyenne des compétitions françaises, les clubs de Martinique s’en tirent mieux. Car si aucun club n’a dépassé les 1/32e de finale, elle cumule 11 qualifications (tours franchis) contre 6 pour la Guadeloupe.
Supériorité également flagrante lorsque l’on regarde le palmarès de la Ligue Antilles (compétition créée en 2003 réunissant les 4 meilleurs clubs guadeloupéens et les 4 meilleurs clubs martiniquais), squatté exclusivement par des clubs de « l’île aux fleurs ». Pareil pour le Trophée des clubs champions des Antilles-Guyane, créé en 2009, qui a vu triomphé 2 clubs martiniquais et 1 guadeloupéen.
Outre leur championnat, Guadeloupe et Martinique possèdent également leur propre sélection (nationale ? régionale ? ce n’est qu’une question de sémantique). En effet, si Gwada Boys et Matinino ne sont pas reconnus internationalement, ces sélections participent régulièrement à des matchs amicaux, aux compétitions caribéennes et surtout à la Gold Cup organisée par la confédération CONCACAF. Rappelons que n’étant pas affiliés à la FIFA, les clubs européens n’ont aucune obligation de libérer les joueurs appelés pour leur sélection.

Carte des pays membres de la CONCACAF
Pour la Gold Cup, il est également possible de faire joueur un ancien international français si son dernier match en Bleu date d’il y a plus de 5 ans. Ainsi, s’ils en ont le cœur et l’envie, des joueurs comme Sylvain Wiltord ou Mikaël Silvestre pourraient désormais jouer pour « l’Ile Papillon » et suivre ainsi la voie ouverte chez leur voisin par Angloma et Chimbonda. Point de vue palmarès, si la Martinique a remporté la coupe de l’Outre-mer 2010 et la Shell Carribean Cup 1993, titres mineurs, la Guadeloupe peut elle s’enorgueillir de sa finale en Coupe de la Caraïbe 2010 et surtout de sa place de demi-finaliste à la Gold Cup 2007 aux Etats-Unis. Lors du tournoi le plus relevé de cette région du globe, la bande à Angloma bat le Canada et le Honduras pour ne céder que face à l’ogre Mexicain en demi.
Les récentes confrontations directes entre « Gwada » et « Madinina » dessinent là aussi une certaine domination des premiers. Les raisons de ces réussites contraires entre clubs et sélections de ces 2 DOM peuvent peut-être s’expliquer par les politiques sportives adoptées. Si la Guadeloupe fait allégrement appel aux professionnels né en Métropole (actuellement Jovial, Tacalfred, A.Capoue, Socrier) pour représenter sa sélection, la Martinique mise elle plus sur les jeunes du cru et les joueurs du championnat local (à l’exception de rare pro « métropolitain » comme Éric Boniface ou Éric Sabin).
Insulaire (« profil-type » recherché par les centres, cf. Pour faire venir les meilleurs éléments, plusieurs stratégies sont mises en place par les clubs pros. Plus efficace et enraciné, le partenariat avec un club local est privilégié. Le meilleur exemple étant celui passé entre Caen et le Red Star de Pointe-à-Pitre. Le club normand a ainsi pu recruter 4 joueurs guadeloupéens pour son centre de formation entre 2002 et 2007 et ainsi faire éclater des joueurs comme Ronald Zubar ou Livio Nabab.
Tant qu’il sera intimement lié à celui de l’Hexagone, l’avenir du football antillais n’offrira pas de perspectives ambitieuses. Seul une reconnaissance des Ligues de Guadeloupe et de Martinique comme « indépendantes » pourrait permettre une croissance future avec pourquoi pas une possible qualification pour une Coupe du Monde, simple utopie pour l’instant. Encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions, ce qui n’est pas gagné en l’état, même si les talents sont abondants.