Allemagne contre Hongrie: Retour sur une rivalité historique

L’Allemagne et la Hongrie se retrouvent pour la première fois dans une compétition internationale depuis 1954, et « le fameux miracle de Berne ». Presque une revanche, puisqu’il s’agit du premier match en compétition entre les deux équipes depuis cette rencontre épique de Berne, en Suisse, remportée 3-2 par l’Allemagne de l’Ouest.

Pour les Allemands, ce sera à jamais le miracle de Berne. Ce 4 juillet 1954 est devenu une date majeure de l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre. Cette victoire a rempli un vide, explique Kristian Naglo, professeur de sociologie à l’université de Marbourg et spécialiste du sport.

En Hongrie, les souvenirs de ce qui fut appelé le onze d’or se sont transformés en mythe. Peter Gulacsi, l’actuel gardien de la sélection, affirme ne pas ressentir cette pression : Non, dit-il, la tradition est une part importante de l’histoire du football hongrois, mais nous écrivons notre propre histoire.

Retour sur un match devenu un mythe dans l’histoire du foot, la finale de la coupe du monde 1954, Hongrie-RFA ! Il faut dire qu’à cette époque, le Onze d’or hongrois est ce qui se fait de mieux au monde. Emmenée par son fabuleux trio Kocsis-Puskás-Czibor, la sélection hongroise n’a plus perdu le moindre match depuis le 14 mai 1950 et reste sur une série de 23 matchs sans défaite (97 buts marqués, 24 encaissés) au moment de débuter la Coupe du monde.

Une histoire comme seul le football est capable d'en écrire. Au cœur des années 1950, la Hongrie s'impose comme une des, si ce n'est la, références de son sport. Porté par le génie de Ferenc Puskas et l'avant-gardisme de Gusztav Sebes, les Magyars ont ébloui l'Europe, laissant une empreinte indélébile à la postérité.

Le contexte de la Coupe du Monde 1954

« Le football se joue à 11, et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne »… Cet aphorisme de l’ancien attaquant anglais Gary Lineker puise ses premières racines lors de la Coupe du monde 1954 qui se joue en Suisse. Neuf ans après la fin de la seconde guerre mondiale, la République Fédérale d’Allemagne est en pleine reconstruction et se cherche une identité. Et le football va y contribuer largement. Mais en 1954, personne ne mise sur la Mannschaft !

Composée en grande partie de joueurs amateurs, l’équipe entraînée par Josef (Sepp) Herberger, a traversé le premier tour sans panache, avec notamment une lourde défaite face à la Hongrie, le grand favori de cette Coupe du monde : score final 8-3 !

A cette époque, les Hongrois sont invaincus depuis 4 ans. Ils ont remporté 27 des 31 derniers matches. Personne ne résiste à cette équipe qui, dans cette période de guerre froide, est le porte-drapeau du Bloc de l’Est… Et donc « Allemagne - Hongrie »…en finale !

Lors de cette fabuleuse série, les Magyars ont notamment réalisé un exploit sans précédent : une victoire 6-3 en novembre 1953 à Wembley, là où aucune équipe non britannique n’était venue s’imposer. Et la Coupe du monde 1954 en Suisse semble suivre le même rythme : 9-0 contre la Corée du Sud, 8-3 contre la RFA.

L'équipe de Hongrie de 1954, une des meilleures équipes de l'histoire du football.

La finale épique de 1954

A l’issue des poules, des quarts et des demi finales, les deux équipes se retrouvent en finale le 4 juillet 1954 à Berne… Sous la pluie… Comme prévu, les Hongrois déploient leur football d’allégresse. Et ils mènent rapidement 2 à 0. Mais la pluie redouble… Et les Allemands disposent d’un atout. Ils portent des chaussures à crampons vissés, qui les empêchent de glisser sur le terrain boueux. Procédé révolutionnaire mis au point par un certain Adi Dassler ; le père de la marque Adidas, qui réussit là un joli coup marketing.

Egalisation des Allemands juste avant la mi-temps, et la victoire est arrachée sur un but d’Helmut Rahn, à 5 minutes de la fin. L’arbitre anglais ayant refusé un dernier but aux Hongrois -ce qui sera interprété à l’Est, par certains, comme un geste politique. C’est le « miracle de Berne » ? « Das Wunder von Bern »…

Blessé et absent pour le quart et la demi-finale, Ferenc Puskás, considéré cette année-là comme le meilleur joueur du monde, fait son retour pour le dernier round. Et ouvre le score après six minutes de jeu. Czibor double donc la mise deux minutes plus tard. On pense que les jeux sont faits, mais la RFA trouve d’incroyables ressources pour revenir à 2-2, d’abord par Morlock, puis par Rahn.

À 2-2, la Hongrie attaque tambour battant, touche le poteau, et le portier allemand Turek réalise des parades exceptionnelles, ce qui fera dire aux commentateurs allemands : « Turek, tu es une espèce de diable, Turek, tu es un dieu du football ! » Et à six minutes du terme, Rahn, encore lui, offre une victoire inespérée aux Allemands de l’Ouest.

Cette victoire provoque un déferlement de joie en RFA. 50 millions d’Allemands ont suivi le match à la radio, et beaucoup se précipitent le long des voies ferrées pour acclamer leurs héros, en route pour Münich, où 300 000 bavarois les attendent pour une grande parade.

Quelques jours plus tard, dans le stade olympique de Berlin, devant 80 000 Berlinois, le Président de la République fédérale allemande, Theodor Heuss, remet aux joueurs la « Silbernes Lorbeerblatt », la plus haute distinction sportive créée en 1950. Signe d’une réhabilitation du pays… ?

Les Allemands s’identifient à ces héros ordinaires qui ont affronté -et vaincu-des adversaires sur un autre terrain que la guerre. « Nous sommes de nouveau quelqu’un », entend-t-on dans les rues, où les têtes se redressent. Le journal Die Welt titre « Un triomphe sans précédent - Devant cette force, la Hongrie capitule » Ce succès renforce l’identité nationale.

Tableau des moments clés du match

Minute Événement
6' But de Ferenc Puskás (Hongrie)
8' But de Zoltán Czibor (Hongrie)
10' But de Max Morlock (Allemagne)
18' But de Helmut Rahn (Allemagne)
84' But de Helmut Rahn (Allemagne)

L'âge d'or du football hongrois

Paul Dietschy, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté et auteur de l'ouvrage L'Histoire du football, revient sur l'apogée du football hongrois.

Il s'agit de la période, après la Seconde guerre mondiale, durant laquelle la Hongrie domine le football international. De 1950 à 1954, les coéquipiers de Ferenc Puskas alignent quatre années d'invincibilité, raflant au passage les Jeux Olympiques de 1952. Ils atteignent leur apogée lors de deux matchs contre l'Angleterre, restés dans les annales. Les Hongrois dominent d'abord les Anglais à Wembley (6-3) en 1953, dans une confrontation restée dans l'histoire comme le "Match du siècle" avant de les écraser quelques mois plus tard au Népstadion de Budapest (7-1). Des confrontations symboliques dans un contexte de Guerre froide.

Logiquement, les Magyars sont alors vus comme les principaux favoris à la Coupe du Monde 1954. Ils survolent le premier tour en surclassant notamment une Allemagne de l’Ouest dépassée (8-3) mais perdent Puskas qui se blesse à la cheville. Après des victoires convaincantes contre le Brésil (4-2) et l'Uruguay (4-2, ap) sans son "Major Galopant", la Hongrie retrouve en finale la RFA. Se produit alors l'impossible, le "miracle de Berne". Rapidement menés 2-0, les Allemands renversent le match et s'imposent 3-2. Contre toute attente, ce "Onze d'or" qui semblait invincible s'incline... au pire moment. Le football hongrois ne s'en remettra jamais.

L’âge d’or des Magyars est préparé lors de l’entre-deux guerres. Le football local est alors très en avance sur plusieurs pays de l’Ouest, et notamment la France [humiliée 13-1 en 1927, ndlr]. Dès les années 1930, l’expertise du football hongrois est reconnue sur le plan technique et pour son sens du jeu. La Hongrie atteint même la finale de la Coupe du Monde 1938.

Après la Seconde guerre mondiale, la génération des "Magiques Magyars" bénéficie de ce travail préparatoire pour exploser et changer radicalement le visage du football.

L'équipe hongroise du début des années 1950 est composée d'individualités d'exception, certaines même légendaires. On retient le quintet offensif extraordinaire avec notamment Puskas, Czibor ou Kocsis. La grande innovation technique de cette équipe se situe autour de l’attaquant Hidegkuti, un avant-centre relayeur. Il aspire les défenseurs adverses pour laisser le champ libre à ses coéquipiers en attaque. Son rôle préfigure celui du numéro 10 moderne. Dans les buts, Grosics est également un très grand gardien.

Surtout, ces individualités sont brillamment mises en valeur dans le 4-2-4 du visionnaire Gusztav Sebes. L'entraîneur pose les bases de ce qui deviendra, bien des années plus tard, le football total de Cruyff. À une époque où tous les joueurs ont une assignation défensive ou offensive précise, il demande à ses hommes de tout faire sur le terrain. Il casse totalement les codes et lance une véritable révolution du jeu.

En fait, dès l'entre-deux guerres, le football prend une dimension politique en Hongrie. Dans un pays récemment démembré par le traité du Trianon (1920), la sélection nationale est un moyen d’unifier un peuple meurtri. Le football amène aussi un souffle d’espoir dans une époque difficile. Après 1945, Mátyás Racosi profite de l'excellence du football national et de l'apogée des Mágikus Magyaropour pour en faire une vitrine du régime communiste.

L’expertise technique perdure, mais le football devient un lieu d’expression du nationalisme hongrois. Il devient un véritable outil de propagande.

Le PLUS GRAND retournement de l’histoire de la Coupe du Monde (Le Miracle de Berne)

Le déclin du football hongrois

En novembre 1956 survient l'insurrection de Budapest, matée dans le sang par les autorités communistes. À ce même moment, la plupart des joueurs sont en déplacement européen avec le club du Budapest Honvéd. Nombre d'entre eux choisissent alors de ne pas rentrer, malgré les fortes suspensions [1 à 2 ans, ndlr] infligées par l'UEFA. Plus généralement, après cette date, un énorme exode de joueurs se produit. Beaucoup d’entre eux, dont les meilleurs, trouvent refuge à l’ouest. Ils veulent échapper au communisme, mais sont aussi très tentés par les salaires occidentaux. Quelque chose se brise dans le football hongrois. La transmission intergénérationnelle disparaît et les talents se raréfient.

Malgré tout, le déclin du football hongrois se fait progressivement. Les Magyars se classent tout de même 3e de la Coupe d’Europe des Nations en 1964 et 4e à l'Euro en 1972. Le club local de Ferencváros gagne aussi la Coupe des villes de foire en 1965. La Hongrie garde une équipe relativement performante jusqu’à la Coupe du Monde 1978. Elle sort avec les honneurs de la compétition après notamment une défaite contre l’Argentine, future championne du monde. La qualification au Monial 1982 est la dernière avant une immense traversée du désert.

Aujourd'hui, la Hongrie revient un peu sur le devant de la scène mais ne joue plus dans le style flamboyant auquel les Magyars nous avaient habitués.

L'équipe actuelle de Hongrie, cherchant à retrouver sa gloire passée.

Après 1954, l’Allemagne sera sacrée en 1974 (à domicile), en 1990 et en 2014. Sans oublier les victoires à l’Euro en 1972, 1980 et 1996…

Mais cette médaille d’or de 1954 a un revers : le dopage. Quelques jours après la finale, certains joueurs sont étrangement frappés par une jaunisse. Et la rumeur enfle... En 2010, une étude commanditée par le Comité olympique allemand et menée par des chercheurs de l’Université de Leipzig a démontré que les joueurs étaient dopés à la Pervitine : une amphétamine semblable à celle qu’absorbaient les soldats pendant la seconde guerre mondiale.

Malgré tout, en 1954, « Le miracle de Bern » devint un lieu de mémoire de la nation ouest-allemande. Et aujourd'hui, la légende perdure !

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