La Finale de la Coupe du Monde de Rugby 1995 : Un Moment Historique

La Coupe du Monde de rugby est une compétition internationale masculine qui se déroule tous les quatre ans depuis 1987. Lors du tournoi de 1995, les Springboks ont dignement fêté la fin de l'Apartheid en se hissant au sommet du monde.

En attendant le coup d'envoi de la Coupe du monde, retrouvez les grands moments des précédentes éditions. Le Brief, c'est un point sur l'actualité du lundi au vendredi et un format magazine le week-end.

Le décor est planté au Ellis Park Stadium en ce 24 juin 1995, où les Springboks sud-africains affrontent les All Blacks néo-zélandais. Cette rencontre, souvent surnommée « Invictus », d’après le célèbre poème de William Ernest Henley, n’a pas été qu’une réussite sportive majeure. Elle a également été un tournant important dans l’histoire d’une nation encore convalescente des ravages causés par l’apartheid.

L'Afrique du Sud, réintégrée dans le concert des nations à la suite de l'abolition de l'apartheid, a reçu un message fort quand l'International Board a décidé de lui confier l'organisation de la IIIe Coupe du monde de rugby.

Le 25 mai, au stade Newlands du Cap, le premier match oppose l'Afrique du Sud à l'Australie. Dès la cérémonie d'ouverture, le ton est donné quand Nelson Mandela, le président de la République, emprisonné des années durant dans les geôles sud-africaines, salue chaleureusement les Springboks, naguère représentants de la domination afrikaner sur tout un pays. Deux autres Prix Nobel de la paix, Mgr Desmond Tutu et Frederik De Klerk, assistent à la rencontre.

Par 27 points à 18, les Springboks dominent les champions du monde en titre. Les deux équipes se qualifieront sans difficulté pour les quarts de finale dans cette poule A, le Canada et la Roumanie ne pouvant pas rivaliser.

Dans la poule B, l'Angleterre et les Samoa se qualifient, malgré la bonne tenue de l'Argentine et de l'Italie.

La Nouvelle-Zélande domine la poule C : les All Blacks s'imposent face aux Irlandais (43-19), aux Gallois (34-9) et étrillent les Japonais (145-17), en inscrivant 21 essais. L'Irlande, qui bat le pays de Galles (24-23) le 4 juin à l'Ellis Park de Johannesburg, accompagne la Nouvelle-Zélande en quarts de finale.

L'équipe de France, entraînée par Pierre Berbizier et dont le capitaine est Philippe Saint-André, évolue dans la poule D. Après avoir battu le Tonga (38-10) le 26 mai à Pretoria, puis la Côte d'Ivoire (54-18) le 30 mai à Rustenberg, elle joue la première place de la poule le 3 juin à l'Ellis Park de Johannesburg face à l'Écosse.

Menés au score pendant toute la rencontre, les Tricolores parviennent à s'imposer durant les arrêts de jeu : Philippe Sella joue rapidement une pénalité, le ballon arrive dans les mains de Jean-Luc Sadourny, qui le transmet à Émile N'Tamack, qui inscrit l'essai de la victoire (22-19). Le XV de France évite ainsi d'affronter les redoutés All Blacks en quarts de finale.

Le parcours de l’Afrique du Sud jusqu’en finale n’a pas été sans difficultés. Chaque match a été une preuve de leur résilience et de leur confiance grandissante.

Au coup d’envoi de la finale, la tension est déjà palpable. La rencontre en elle-même est âprement disputée, reflétant l’enjeu et la pression immenses autour de celle-ci. Aucune des deux équipes ne parvient à trouver la faille dans la défense adverse en première mi-temps. Lorsque des résultats de rugby sont aussi serrés, cela en dit long sur l’intensité et l’excellence des deux formations.

La seconde période reprend sur la même lancée, sous la forme d’un affrontement brutal et déterminé, où la défense et les coups de pied tactique prennent le pas sur le reste.

La prolongation dans une finale de Coupe du Monde de rugby est quelque chose d’assez rare, et la tension est insoutenable. Le résultat est indécis, les deux équipes se disputant chaque centimètre de terrain. Les dernières minutes du match paraissent interminables. Les All Blacks partent à l’assaut de la défense des Springboks, mais l’Afrique du Sud tient bon.

Quarts de finale

Le 10 juin, au King's Park de Durban, la France se voit opposée à l'Irlande. Philippe Saint-André et Émile N'Tamack inscrivent chacun un essai, Thierry Lacroix convertit huit pénalités. Mais le succès du XV de France (36-12) s'est surtout construit grâce à la solidité de son pack (Christian Califano, Olivier Merle, Olivier Roumat, Abdelatif Benazzi...).

Le même jour, à Johannesburg, l'Afrique du Sud domine les Samoa (42-14). Le 11 juin, au Cap, un drop de Rob Andrew à la dernière minute du match permet à l'Angleterre d'éliminer l'Australie (22-19). À Pretoria, la Nouvelle-Zélande bat l'Écosse (48-30).

Demi-finales

Le 17 juin, au King's Park de Durban, l'Afrique du Sud et la France se disputent une place en finale. Le terrain est détrempé par l'orage, mais l'arbitre gallois, M. Derek Bevan, décide de maintenir la rencontre, alors qu'un report du match semblait judicieux. Le combat est âpre.

Un essai (accordé à tort) de Ruben Krüger (26e minute), quatre pénalités et une transformation de Joel Stransky contre cinq pénalités de Thierry Lacroix font que les Springboks mènent 19-15. Après une ultime remise en jeu, Abdelatif Benazzi tente de transpercer la défense sud-africaine : poussé par ses coéquipiers, il croit marquer l'essai de la victoire ; mais il a posé le ballon 15 centimètres avant la ligne, et l'essai est justement refusé.

Les scènes qui s’ensuivent sont extraordinaires.

Nelson Mandela félicitant François Pienaar après la victoire.

Un Contexte Politique et Social Fort

L'histoire de 1995 a commencé bien avant le coup d'envoi de cette finale. Peut-être dès 1948 et l'instauration du régime d'apartheid. Plus de quarante ans de ségrégation lors desquels on ne se mélangeait pas sur les terrains.

Mark Alexander a pourtant accepté de jouer le jeu en 1995 : « On était sceptiques, on se demandait si la nouvelle démocratie allait fonctionner, mais on est allés au stade pour la Coupe du monde. » Le rugby, levier de réconciliation dans un pays qui aurait pu verser dans la guerre civile.

La fin de l'isolement international des sportifs sud-africains, le ralliement des noirs et des coloured derrière les Springboks de 1995, c'est l'oeuvre de Mandela. Quelques années plus tôt, il était considéré comme un terroriste.

Et puis il y a eu les mots du capitaine François Pienaar quand le speaker évoqua les 60 000 supporters présents : « Ils n'étaient pas 60 000 mais 43 millions de Sud-Africains derrière nous. »

La Finale : Un Match Serré et Mémorable

Dans un Ellis Park plein à craquer, l’Afrique du Sud déjoue les pronostics et s’offre les All Blacks après un match serré de bout en bout. Il a fallu une prolongation pour départager les deux nations (9-9 à la fin du temps réglementaire). A la surprise générale, les Néo-Zélandais n’ont pas su faire la différence auparavant malgré la présence du phénomène Jonah Lomu sur l’aile gauche.

Il faut bien avouer que les All Blacks ne furent pas dans leur assiette. Et pour cause: deux jours avant la finale, une dizaine de joueurs a été victime d’une intoxication alimentaire. Faisant naître beaucoup d’interrogations à ce sujet.

Steyn: All Blacks were poisoned in '95!

Sur le terrain, le scénario bascula en faveur des Boks à la 93e minute: l’ouvreur Joel Stransky inscrivit un drop décisif (15-12) et son nom à la postérité. Tout comme les Springboks.

Pas un seul essai marqué, ni par les Springboks, ni par les All Blacks et leur ailier de légende Jonah Lomu.

« L'Afrique du Sud a bien fait d'occuper le camp des Blacks jusqu'à ce que Stransky ait l'opportunité de droper, se souvient-il. Les spectateurs se sont mis à sauter comme des fous furieux. Je pense qu'on a eu plus de blessés en tribunes que sur le terrain. »

Le Joueur : Jonah Lomu

Jamais autant un joueur n’a marqué une Coupe du monde comme Jonah Lomu. Le colosse néo-zélandais, transfuge du VII au XV seulement un an auparavant, représenta une véritable machine à essai. Son physique impressionnait tous ses adversaires qui ne pouvaient rien devant une telle force à l’état brute (118 kg), alliée à une vitesse phénoménale (11 secondes au 100 mètres). Sept essais pour "Goliath" dont un quadruplé sensationnel en demi-finale face à l’Angleterre. Et surtout cet essai mythique où il "marcha" sur le pauvre Mike Catt.

Soupçons et Controverses

Derrière l'image d'un pays enfin uni, le temps d'une Coupe du monde de rugby, des soupçons sur la victoire des "Springboks" ont fait jour ces dernières années. Le mystérieux empoisonnement de la moitié de la Nouvelle-Zélande, juste avant la finale, en est un exemple.

Mais ce sont surtout les suspicions de dopage qui ont été au cœur du scandale. Quatre joueurs de l'équipe de 1995 sont morts prématurément, avant leurs 50 ans, dont le dernier en date début septembre, l'ailier Chester Williams. Pour nombre d'experts, le dopage en serait la cause, mais les joueurs ont toujours nié.

Un deuxième point vient contraster la victoire des "Sudafs" : quatre des Springboks de 1995 sont aujourd'hui décédés et deux souffrent de maladies handicapantes rares. La question d'une santé abîmée prématurément pour cause de dopage s'est posée.

Héritage et Impact

L’impact de cette finale de Coupe du Monde de rugby 1995 a été profond. La rencontre a démontré le pouvoir du sport dans le dépassement des barrières politiques et raciales, rassemblant les gens dans un moment de triomphe partagé.

« Après la finale, il y avait dans la rue des enfants noirs sur le toit d'un van de police, se remémore Schalk Burger. Ils fêtaient la victoire sur la chanson afrikaans "Hier Kommie Bokke" ("Voilà les Boks"). Auparavant, la police pourchassait ces mêmes enfants. »

« J'ai ressenti ce sentiment de cohésion pour la première fois », nous dit Mark Alexander. « Ça a été réparateur », pour Arrie Hougaard.

Pour cause, comme l'avait pressenti Nelson Mandela, dépeint par le film Invictus de Clint Eastwood (2009), la victoire sud-africaine pavera non seulement la route de la finale, mais aussi celle de la naissance du mythe de la nation "arc-en-ciel", unie dans la différence.

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