Le football est aujourd'hui devenu le phénomène « le plus global et le plus mondialisé ». Pascal Boniface, directeur du très sérieux Institut des relations internationales et stratégiques et auteur de « La Terre est ronde comme un ballon. Géopolitique du football », est persuadé que « le football va plus loin » que la démocratie, Internet ou l'économie de marché « comme élément de la mondialisation ».
L'empire du football, comme le souligne l'expert, est partout sans frontières ni limites, et la Fédération internationale de football association (Fifa) compte 207 pays adhérents, davantage que les Nations unies, avec 191 membres.
Il est rare qu'un Chinois ravale sa fierté nationale mais un domaine fait exception. "Si c'est un match d'une ligue européenne, je regarde ; si les équipes sont chinoises, je zappe, résume Chen Xiaochuan, un chauffeur de taxi shanghaïen de 49 ans, dépité à la seule évocation du niveau exécrable de la sélection nationale et de la corruption dans les clubs locaux. Même la Corée du Nord est meilleure." Les Chinois apprécient le football mais ont franchement honte des performances de leur pays, de plus en plus habitué au rang de numéro un dans bien d'autres domaines.
Le football aurait été inventé par les Chinois: le cuju, un jeu similaire au football, aurait été créé pour la formation militaire, plusieurs siècles avant notre ère. Malgré cette histoire lointaine et, surtout, malgré ses importants efforts récents, la Chine n'est aujourd'hui guère à l'honneur dans le sport le plus populaire du monde.
Un Début Prometteur
Ces images font rêver tout fan de football : un stade rempli de 30 000 spectateurs en ouverture hier soir de la Superleague. Inédit évidemment depuis le début de la pandémie.
L'empire du milieu voulait devenir le point de chute de vedettes mondiales en fin de course, grâce à l'investissement d'entreprises ou d'hommes d'affaires chinois. Les Argentins Ezequiel Lavezzi et Carlos Teves, le Brésilien Oscar, le Belge Marouane Fellaini cèdent à l'appel des dollars et sont accueillis comme des Messi venus faire du pays un géant du ballon rond.
Presque chaque club de la Chinese Super League pouvait se targuer d’avoir sa tête de gondole. Certains joueurs ont déçu les fans, mais d’autres ont été très prolifiques, à l’image d’Oscar, le meneur brésilien arrivé au Shanghai SIPG en 2017 en provenance de Chelsea. Il vient de quitter la Chine après 8 ans de bons et loyaux services.
L'Essor et les Investissements Massifs
Après l'arrivée du football professionnel en 1994 et le lancement de la «Chinese Super League» en 2004, les années 2010 ont vu apparaître des clubs dotés de moyens considérables pour développer le football. En avril 2016, un «plan de développement du football à moyen et long terme (2016-2050)» est lancé et le président Xi Jinping (amateur de football) déclare «en avoir assez d'être un nain footballistique alors que la Chine est un géant politique et économique».
L'idée, pour la RPC, est de ne plus accepter d'être battue sur le terrain par des pays voisins de petite taille.
Les dix plus gros entrepreneurs chinois ont tous acheté un club du championnat. Par exemple, Alibaba a pris 50% des parts du Guangzhou Evergrande. L'État a également participé en soutenant directement des clubs (comme Shanghai Port FC). Les droits télévisuels sont passés de 7 millions de dollars en 2014-2015 à 140 millions en 2015-2016.
Au niveau des structures, le plan de Xi Jinping prévoyait le développement d'un championnat de haut niveau avec des stades de qualité. Une ambition affichée est d'organiser une Coupe du monde (la Chine ayant déjà accueilli la Coupe du monde féminine de football en 2007).
Les stades ont été construits ou agrandis avec l'implication des entrepreneurs chinois. Aujourd'hui, les stades sont là. En plus de dizaines de stades d'environ 30.000 places, onze stades plus grands, d'une capacité située entre 57.000 et 80.000 places ont été construits ces vingt dernières années.
Le plan de Xi Jinping prévoyait aussi de rendre le football obligatoire à l'école, de créer 50.000 académies de foot (accueillant 50 millions d'enfants) et de faire en sorte que le football représente 1% du PIB de la Chine. Son prédécesseur, Hu Jintao, voulait passer «d'un pays de premier plan en matière d'organisations sportives à une puissance sportive de renommée mondiale».
La professionnalisation a engendré une transformation des instances. Depuis 2020, l'organisation de la Chinese Super League est confiée par la Fédération chinoise de football aux clubs, dans un souci de développement commercial sur le modèle de la Premier League anglaise. Les sponsors se sont développés, avec notamment Ping An (société d'assurance), Nike, Ford, DHL, Shell, Tsingtao ou encore Tag Heuer.
Les Limites de la Fièvre Acheteuse
Mais même en Chine, la fièvre acheteuse a ses limites. Dès 2017, ces investissements massifs ralentissent et en 2018, la fédération décide de réguler les transferts pour mettre fin aux magouilles et à la corruption. Seuls trois joueurs étrangers sont désormais autorisés sur le terrain.
Un an plus tard, le ton durcit encore : interdiction de dépenser plus de 5 millions et demi d'euros pour un mercato. Et l'an dernier, la pandémie est le coup de grâce : une rémunération plafond est instaurée pour tout footballeur étranger : 3 millions annuels maximum.
Une succession de décisions visant à retrouver l'ambition originelle : faire de la Chine un vivier de talents et faire progresser l'équipe nationale. Sans les dollars, la Chine est moins attirante. Les Brésiliens Hulk et Eder, les entraîneurs espagnol et français, Rafael Benitez et Bruno Genesio, ont tous déserté et d'autres départs devraient suivre.
Les investissements ont été freinés à partir de la fin des années 2010 et une nouvelle politique prônée afin de limiter le «gaspillage». Certains grands clubs, comme Jiangsu Suning ou Tianjin Tainhai, mettent la clé sous la porte en 2020.
Ces disparitions vont de pair avec la crise du Covid, qui a considérablement affaibli financièrement le football chinois. Même si le repli des investissements avait légèrement anticipé la crise sanitaire, les effets ont été catastrophiques pour la plupart des clubs.
Dès 2017, une «luxury tax» avait été imposée par le gouvernement: tout club dépensant plus 6 millions d'euros pour acheter un joueur doit payer une taxe égale à 100% de l'indemnité de transfert (réinjectée dans le développement du football en Chine).
Cette mesure, accompagnée d'une surveillance accrue des finances des clubs et de leur solvabilité, a freiné ces derniers dans leur développement. La Chine est désormais largement devancée par d'autres nations asiatiques (Qatar, Arabie saoudite).
Les récentes affaires de corruption révélées au sein de la fédération chinoise de football ne font que renforcer les craintes (Chen Xuyuan, président de l'Association chinoise de football, fait l'objet d'une enquête, après l'arrestation de Li Tie, ancien entraîneur de l'ACF et Chen Yongliang, secrétaire général).
Aujourd'hui, le championnat chinois a une valeur marchande (prix estimé de tous les joueurs) très éloignée des plus grands championnats, avec une somme de 154 millions d'euros qui le situe à la sixième place sur le continent asiatique mais loin des européens (3,5 milliards pour la Ligue 1 en France ou 10,5 milliards pour la Premier League en Angleterre). Même le championnat des États-Unis est presque dix fois plus coté (1,3 milliard).
Les Objectifs et les Défis Futurs
Quant à la sélection, ses résultats n'ont pas réellement progressé et il ne reste plus que 18 mois avant la prochaine coupe du monde au Qatar. Les objectifs de la Chine pour 2050 sont de se hisser au plus haut niveau du football mondial.
La Chine, elle, semble avoir été rayée de la carte. En trois ans, seul le Shandong Taishan a franchi la phase de groupes de la Ligue des Champions asiatique ; quant à la sélection chinoise, elle stagne à la 87e place du classement FIFA, entre le Curaçao et la Guinée Equatoriale, et n’a toujours pas connu de Coupe du Monde depuis sa seule participation en 2002.
L'objectif pour les Chinois est d'accueillir dans la décennie 2030 le Mondial. D'ici 2050, elle souhaite devenir une nation importante du football et exister sur la scène internationale et notamment lors des compétitions mondiales. Et de remporter la Coupe du monde d’ici à 2049, année du centenaire de la proclamation de la République populaire de Chine.
L'échec est surprenant pour un pays qui a réussi dans beaucoup de domaines à rattraper son retard, voire à dépasser les leaders mondiaux. Un échec auquel Pékin ne se résigne pas: en 2021, l'agence gouvernementale en charge du sport lançait un nouveau plan sur quinze ans pour faire de la Chine une grande nation de football.
La formation des jeunes reste encore un axe de développement majeur. Cela passe par la construction d'équipements mais surtout par la formation.
Et si l’avenir du foot en Chine était loin des grandes métropoles ? Le développement des infrastructures partout dans le pays pourrait bénéficier au football et permettre aux jeunes ruraux de pratiquer ce sport dès le plus jeune âge. Démocratiser ce sport partout en Chine est peut-être la solution.
Au niveau des résultats de sa sélection nationale, enfin: l'un des objectifs affichés par la Chine est de remporter une Coupe du monde d'ici à 2049, année du centenaire de la RPC.
Le président chinois Xi Jinping a de grandes ambitions pour la Chine: accueillir voire même remporter une Coupe du monde.
Alors que le pays va célébrer en juillet le centenaire de la création du Parti communiste, les joueurs du sélectionneur Li Tie en ont profité pour visiter le siège du Parti à Shanghaï, où s’est tenu le premier Congrès national en 1921.
“De l’avis de la fédération chinoise de football et de l’encadrement, il est essentiel pour les joueurs de renforcer leur sens de la mission, de la responsabilité et de l’honneur en bénéficiant d’une éducation patriotique avant de participer à des compétitions majeures”, rapporte le journal officiel Beijing News Daily, ajoutant que “l’éducation patriotique fournit une énergie positive”.
La sélection chinoise, qui pointe à la 77e place du classement Fifa, espère toujours se qualifier pour le Mondial l’an prochain au Qatar, 20 ans après sa première et seule participation. Mais la Chine est actuellement deuxième du groupe A des éliminatoires de la zone Asie, à huit points de la Syrie.
Selon le président de la fédération chinoise de football, le pays doit se qualifier pour convaincre de ses ambitions. “Nous disons souvent que nous devons montrer aux gens que le football chinois progresse (...) Mais si nous sommes éliminés à ce stade, les autres penseront que nous avons dérapé au lieu de nous améliorer”, a déclaré Chen Xuyuan lors d’un entretien à l’agence Chine nouvelle.
Tableau Récapitulatif des Objectifs Chinois
| Échéance | Objectif |
|---|---|
| 2020 | Mettre toute la jeunesse chinoise au football |
| 2030 | Devenir un pays important sur la scène asiatique et accueillir de grandes compétitions, notamment la Coupe du monde masculine |
| 2050 | Devenir une nation importante du football et remporter la Coupe du monde d’ici à 2049 |
Le Football Féminin : Un Modèle à Suivre ?
Et si l’exemple à suivre se trouvait du côté de l’équipe féminine ? Les Chinoises sont régulières en compétition internationale. L’équipe compte déjà 9 victoires en coupe d’Asie, a atteint la finale de la coupe du monde 1999 et est médaillée d’argent des JO 1996.
La Chine a également organisé la première coupe du monde de football féminin de l’histoire en 1991. Le championnat possède aujourd’hui d’importants moyens financiers et des joueuses de talent. L’équipe rivalise avec les autres grandes équipes, même si les résultats des dernières compétitions internationales ne sont pas encore à la hauteur des espérances et du potentiel du football féminin chinois.
Les joueuses des deux premières ligues chinoises sont toutes des professionnelles. Les gouvernements des provinces ont investi massivement dans le développement de ce sport. Le football féminin a pleinement bénéficié de la politique du gouvernement chinois pour développer ce sport, notamment dans le monde professionnel et l’accès au football dans les écoles.
La formation des jeunes reste encore un axe de développement majeur.
Le Repli Actuel : Une Transition Plus Qu'un Échec ?
En dépit de ce tableau, la Chine n’a pas totalement abandonné ses ambitions. « Aujourd’hui, la Chine compte environ 5 millions de licenciés, contre environ 100 000 au milieu des années 2010 ; selon différentes études, le football serait le sport favori de 250 millions de Chinois. Ce sont des chiffres intéressants pour construire un modèle pérenne », nuance Anthony Alyce.
Des chiffres permis par des investissements locaux, comme la construction de dizaines de milliers de terrains de football dans le pays, ou par l’incorporation du football dans le sport scolaire ; la formation des futurs professionnels, elle, continue de bénéficier des relations et des partenariats noués avec les clubs européens.
En attendant l’émergence d’un Zidane chinois, le pays se taille la part du lion au bord des terrains. Si la détention de clubs étrangers, comme l’AC Milan, fut aussi éphémère que la folie des recrutements, la Chine investit aujourd’hui massivement dans le sponsoring : lors de l’Euro 2024, le géant de l’e-commerce Alibaba, le constructeur automobile BYD et le fabricant de produits électroniques Hisense faisaient partie des principaux partenaires.
L’expertise chinoise est également reconnue en matière de construction de stades. « La Chine a développé une expertise en la matière : c’est devenu un instrument de diplomatie internationale, notamment en Afrique », souligne Anthony Alyce.

Carte des principaux stades de football en Chine.
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