Le Zombie : De la Culture Populaire à la Philosophie

Issue de la culture haïtienne, la figure du zombie s’est mondialisée et a acquis, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, une large visibilité dans la culture populaire. Ce qu’on sait moins, c’est que, parallèlement, le zombie est devenu le personnage principal de très nombreuses expériences de pensées chez les philosophes.

La figure du zombie, ancrée dans la culture populaire grâce à de nombreux films et livres, a aussi été pensée par les philosophes de l’esprit anglo-saxons : alors que l’informatique connaît des progrès rapides qui laissent espérer, à terme, la création d’intelligences artificielles, les thèses physicalistes gagnent en popularité. Le physicalisme affirme que rien d’autre n’existe que des êtres et des propriétés physiques. L’esprit et la conscience sont au mieux l’épiphénomène ou l’envers subjectif de processus matériel, au pire une pure et simple illusion sans consistance.

C’est pour répondre à ces approches que Robert Kirk donne la première formulation de l’« argument zombie » en 1974, ainsi résumé par Amy Kind dans « Chalmers’ Zombie Argument » :

  • « Je peux concevoir des zombies, créatures microphysiquement identiques à des êtres conscients mais totalement dépourvues de conscience.
  • Si les zombies sont concevables, ils sont donc possibles.
  • Par conséquent, les zombies sont possibles.
  • Si les zombies sont possibles, alors la conscience n’est pas physique.
  • Par conséquent, la conscience n’est pas physique. »

Parmi les précurseurs de l’argument zombie, il faut surtout citer Keith Campbell. Le philosophe imagine un « imitation man » dont les états cérébraux sont exactement comme les nôtres par leurs propriétés physico-chimiques », mais qui ne serait cependant pas conscient. Si Kirk n’innove donc pas foncièrement, il associe cette expérience de pensée à une image forte qui contribuera à son succès.

Dans son article « Zombies vs. Materialists » (1974), il imagine la « réplique zombie » d’un homme, réplique qui ne serait « rien d’autre qu’un objet physique ». Cette réplique serait, « en ce qui concerne la physique et la chimie », totalement identique à l’homme jusque dans les moindres détails corporels. Mais nous différerions de notre réplique « dans la mesure où nous avons des sensations, des images ».

Une telle réplique est-elle concevable ? Certainement, répond Kirk. « Il n’est pas important qu’existent effectivement des répliques zombies d’hommes. L’essentiel est que, si cela est possible, il est faux que nous soyons des objets physiques. »

Phénoménal vs. Hollywoodien

Dans un premier temps, l’argument passe relativement inaperçu. Mais il est bientôt remobilisé par le grand philosophe de l’esprit David Chalmers, en particulier dans The Conscious Mind (1996). L’intérêt du travail de Chalmers est d’abord d’essayer de préciser ce que l’on entend par zombie. « Que se passe-t-il chez mon jumeau zombie ? Il est physiquement identique à moi, et nous pouvons tout aussi bien supposer qu’il se trouve dans un environnement identique. »

Mais l’identité n’est pas seulement physique ou physiologique. Mon jumeau « est également identique à moi sur le plan fonctionnel : il traite le même type d’informations, réagit de la même manière aux données ; en résulte un comportement indiscernable du mien. Il est encore psychologiquement identique à moi. » Chalmers lui reconnaît même une forme très particulière, étroite, de conscience « au sens fonctionnel » : « Il est éveillé, capable de rendre compte du contenu de ses états internes, capable de concentrer son attention en divers points, etc. »

Le zombie se comporte comme moi. Cependant, et c’est toute la différence, « il n’a pas de ressenti phénoménal », pas de conscience de soi, pas de vie intérieure. « Être un zombie ne ressemble à rien » - à aucune expérience de soi. « Tout est noir à l’intérieur. »

Chalmers le reconnaît lui-même, « ce type de zombie est très différent des zombies que l’on trouve dans les films hollywoodiens, qui ont tendance à présenter des déficiences fonctionnelles importantes ». Les zombies hollywoodiens manquent non seulement de cette expérience consciente qu’évoque Chalmers, mais ils manquent même de cette activité psychologique non consciente que Chalmers accorde au zombie philosophique.

Les zombies des films ne se comportent pas comme des humains dont ils sont indiscernables de l’extérieur - la différence est même extrêmement visible. Le zombie philosophique, au contraire, à tout l’air d’un humain.

Peut-on concevoir un zombie de ce type ? Chalmers fournit une réponse comparable à celle de Kirk.

Philosophie de la conscience (12): Zombies

Tableau Comparatif : Zombie Hollywoodien vs. Zombie Philosophique

Caractéristique Zombie Hollywoodien Zombie Philosophique
Fonctionnalité Présente des déficiences fonctionnelles importantes Fonctionnellement identique à un humain
Conscience Manque d'expérience consciente Manque de ressenti phénoménal, mais peut avoir une activité psychologique non consciente
Comportement Facilement identifiable comme non-humain Indiscernable d'un humain de l'extérieur

Les créatures popularisées par George Romero ou “The Walking Dead” sont de plus en plus nombreuses à envahir notre imaginaire. Dominante outre-Atlantique, la philosophie analytique aime à se casser la tête sur le « mind-body problem » : ou comment l’esprit pourrait-il bien naître dans un monde essentiellement physique ?

tags: #faire #passer #le #hockey