Fin du match France-Croatie, score sans appel : 4 à 2. On s’époumone, on saute de joie, on se congratule. Même à Trivandrum, à la pointe sud de l’Inde, la victoire des bleus en Coupe du monde de football 2018 est célébrée comme il se doit. Car, on ne le sait peut-être pas assez mais le football en Inde est le deuxième sport le plus populaire, après le cricket.
La sélection nationale indienne de football, surnommée les Blue Tigers, a une histoire riche, mais reste un acteur modeste sur la scène internationale. Bien que l’Inde ait connu des succès continentaux dans le passé, elle peine à s’imposer dans le football mondial. L’Inde ne s’est jamais qualifiée pour une Coupe du Monde. En 1950, le pays s’était hissé par défaut pour le tournoi au Brésil après le retrait de plusieurs équipes, mais a refusé d’y participer (souvent attribué, à tort, au refus de jouer en chaussures - la raison principale étant des contraintes financières et un manque de préparation).
Malgré une finale perdue en 1964, l’Inde n’a jamais vraiment brillé non plus en Coupe d’Asie avec seulement cinq participations en 1964, 1984, 2011, 2019 et 2023, et des résultats modestes. Son meilleur classement FIFA a été 94ᵉ en 1996, et oscille généralement entre la 100ᵉ et la 110ᵉ place. Sous l’entraîneur Igor Štimac, la sélection a tout de même montré des progrès récents, notamment en remportant la Coupe de la SAFF 2023. Malgré un fort potentiel avec une population massive et un engouement croissant, le football indien reste limité.
Malheureusement, hormis quelques disciplines, l’Inde est quasiment invisible dans la majorité des sports les plus pratiqués et populaires dans le monde, surtout dans le monde du football. Pourquoi un pays aussi vaste, avec un réservoir de talents théoriquement immense, n’a-t-il jamais produit une équipe de premier plan ? Entre manque d’infrastructures, culture sportive dominée par le cricket et faible soutien institutionnel, de nombreux freins expliquent cette anomalie.
Inde : les défis d’un pays et ses 1,417 milliard d’habitants
Un Forfait Légendaire : La Coupe du Monde 1950
En 1950, l’équipe nationale est qualifiée pour la Coupe du monde organisée au Brésil. Elle doit affronter au premier tour l’Italie, tenante du titre, la Suède et le Paraguay. Mais elle ne disputera finalement aucun match. En cause, la fâcheuse habitude qu’ont les joueurs indiens d’évoluer pieds nus sur le terrain. Or, pour la FIFA, les règles sont claires : « Le port des chaussures est obligatoire pour tous les joueurs -et sur le terrain tout au moins- lors du tournoi de Rio », rappelait M. Escartin, membre de la commission d’arbitrage, dans les colonnes de « France Football » en avril 1950. Les responsables de la fédération indienne ont été officiellement prévenus quelques semaines avant le début de la compétition.
Pourtant, deux ans auparavant, à Londres, l’ex-colonie de l’empire britannique, tout juste indépendante, avait participé au tournoi de foot des Jeux Olympiques. Dans l’équipe, ils étaient plusieurs à jouer pieds nus. Ce qui ne les a d’ailleurs pas empêchés d’inscrire un but contre la France lors du premier tour, perdu de justesse (2-1). Mais voilà, la Coupe du monde de foot, ce n’est pas les JO. Tenue correcte exigée sur les vertes pelouses du Mondial !
Qualifiée sans jouer, du fait des forfaits en Asie, l’Inde devait prendre la route de Rio. Elle s’y était préparée et avait été placée dans le groupe de l’Italie, de la Suède et du Paraguay. Brusquement, toutefois, l’Inde annonça officiellement son forfait le 23 mai 1950. Un télégramme laconique, auquel devait succéder une lettre d’explication.
D’une part, c’est la FIFA qui organisait le tournoi de football des Jeux olympiques, tout comme elle organisait la Coupe du monde. Si elle autorisa les Indiens à jouer pieds à Londres en 1948, puis à Helsinki en 1952, il est peu probable qu’elle ne les autorisa pas à jouer pieds nus au Brésil en 1950. D’autre part, l’Inde envoya une délégation à Londres et à Helsinki : elle avait donc bien les moyens d’en envoyer une au Brésil. C’est un fait que la All India Football Federation (AIFF) ergota et avança des difficultés financières, mais les fédérations du Bengale, de Mysore et du Maharashtra se mobilisèrent.
Quel fut alors le problème ? Difficultés d’organisation, désaccord sur le choix des joueurs, peur d’être ridicules ? Il y a surtout que, pour les Indiens en 1950, la Coupe du monde représentait peu de choses. La vraie compétition mondiale était pour eux les Jeux olympiques. Personne n’a jamais affirmé que la raison principale du forfait soit l’obligation de portée des chaussures adaptées. Les coûts de déplacement et le manque de préparation de l’équipe sont des raisons qui ont dû également jouer fortement dans la décision de déclarer forfait.
En effet, à l’époque la Coupe du Monde n’était que très peu connue sur les rives du Gange et la fédération n’avait aucunement conscience de l’impact de cet événement sportif.

Coupe d'Asie des Nations 1964 : Une Qualification Miraculeuse
Qu’a-t-il bien pu se passer pour que l’Inde figure tout à coup parmi les meilleures équipes de son continent ? L’Inde avait-elle une génération particulièrement douée ? La réponse se trouve en partie hors du terrain. Les qualifications pour la Coupe d’Asie des Nations 1964 reflètent bien plus la situation politique de l’époque que le niveau footballistique du continent. Israël, le pays hôte, est qualifié d’office. Mais la perspective d’un déplacement dans l’Etat juif pose des problèmes politiques pour plusieurs pays.
Pour eux, il est hors de question de se rendre dans un pays qu’ils ne reconnaissent pas, et tant pis pour le football. Dans le groupe Ouest des qualifications à la Coupe d’Asie, l’Iran, le Sri Lanka et l’Afghanistan accompagnent l’Inde. La situation est similaire dans d’autres groupes de qualification. Dans la zone Centre 1, la Birmanie, Singapour et le Pakistan se retirent, laissant la Malaisie seule et finalement reversée dans le groupe Centre 2, où le Cambodge et l’Indonésie font défaut, mais où la Thaïlande, Hong-Kong et le Sud-Vietnam restent en lice.
Enfin, dans le groupe Est, c’est la très politique question de l’existence de Taïwan qui pose problème. Les Philippines et la Chine déclarent ainsi forfait, tandis que le Japon se retire de la compétition pour des raisons financières. Après des qualifications tronquées, la phase finale peut avoir lieu sous la forme d’une poule unique, lors de laquelle les matchs sont disputés en 80 minutes. Outre Hong-Kong, seul pays s’étant qualifié sur le terrain mais Petit Poucet annoncé, la compétition s’annonce rude pour remporter le tournoi.
Israël est une équipe solide, avantagée par l’organisation des matchs à domicile. La Corée du Sud est championne d’Asie et a des moyens à faire valoir. Les Blue Tigers ont remporté les Jeux d’Asie deux ans plus tôt et leur équipe figure parmi les meilleures du continent depuis près d’une décennie, sous l’impulsion du sélectionneur Syed Abdul Rahim, alors réputé pour ses bonnes connaissances tactiques et sa discipline de fer. Lors des Jeux d’Asie, l’Inde a battu la Thaïlande, le Japon, le Sud-Vietnam et la Corée du Sud pour s’adjuger la médaille d’or.
La sélection peut compter sur des joueurs comme Peter Thangaraj (élu meilleur gardien d’Asie en 1958), le défenseur Jarnail Singh, ou encore l’attaquant et joueur de cricket Chuni Goswani dans sa quête de victoire continentale. Pour disputer la Coupe d’Asie des nations, c’est le Britannique Harry Wright qui est désigné. L’homme, entraîneur reconnu par la FA, connaît bien l’Inde puisqu’il y officie comme formateur auprès des entraîneurs locaux dans l’Institut national du sport, à Patiala.
Harry Wright n’est pas connu qu’en Inde. Ancien gardien, il a tenu pendant trois ans les cages de Charlton et est aussi passé par Derby County ou encore Colchester United. Il compte même une sélection avec les Three Lions. Il entraîne même Everton en First Division en 1956. Le matin de leur entrée en lice, les Blue Tigers subissent un nouveau coup de bambou : lorsqu’ils se lèvent pour préparer leur rencontre face à la Corée du Sud, ils apprennent que leur Premier ministre, Jawaharlal Nehru, est décédé. Le choc est grand et la sélection indienne demande à reporter le match.
La requête est rejetée par les organisateurs, sous prétexte que le calendrier de la compétition est trop serré. Les joueurs indiens confirmeront par la suite avoir eu toutes les peines du monde à se concentrer sur le match. Israël, qui a battu Hong-Kong, est le deuxième adversaire de l’Inde. Hong-Kong, dernière étape du périple indien en Israël, est battu (3-1) et les Blue Tigers doivent attendre 24 heures pour connaître leur classement final. La dernière rencontre, entre Israël et la Corée du Sud, déterminera le vainqueur de la Coupe d’Asie.
En cas de victoire coréenne, l’Inde, la Corée et Israël seraient à égalité de points, mais les Indiens auraient une meilleure différence de buts. Les Coréens doivent l’emporter par plus de deux buts d’écart pour devenir champions d’Asie. Pour l’Inde, la déception est grande. Harry Wright est vivement critiqué pour sa gestion de l’équipe, ses choix tactiques ayant été l’objet de nombreuses interrogations au pays. Pire, il n’aurait pas été en mesure de faire régner la discipline au sein du groupe. Le coach britannique est limogé et l’Inde, passée tout près d’un exploit continental, quitte le devant de la scène footballistique.
Le Contexte Socio-Économique et Politique
Lors de la 141e Session du CIO organisée à Bombay en 2021, le Premier ministre indien, Narendra Modi, avait largement vanté les mérites du sport dans une société : « Le sport est un élément très important de notre culture, de notre mode de vie. Il a toujours été un volet important de notre histoire. Nous, les Indiens, ne sommes pas seulement des amateurs de sport, mais nous vivons notre vie par le sport. Il n’y a pas de perdants dans le sport, il n’y a que des gagnants et des apprenants. Le langage du sport est universel, l’esprit du sport est universel. Le sport n’a d’autre but que de s’exprimer. Il renforce l’humanité et lui donne l’occasion de s’épanouir. À travers le monde, tout athlète peut battre des records, mais c’est l’humanité entière qui s’en réjouit. Le sport est une famille et un avenir. Le sport n’est pas simplement un moyen de gagner des médailles, mais un vecteur pour gagner le cœur des gens. Le sport appartient à tout le monde. Il s’adresse à tous. Le sport ne crée pas seulement des champions. Il fait aussi la promotion de la paix, du progrès et du bien-être. Le sport est un moyen très fort et très puissant de connecter le monde ».
Depuis son accession au poste de Premier ministre en 2014, Narendra Modi a mis en œuvre diverses initiatives pour promouvoir le sport en Inde, renforçant ainsi l’image du pays sur la scène internationale. Le gouvernement a lancé plusieurs programmes pour encourager la pratique sportive et améliorer les infrastructures, tels que Khelo India. Ce programme vise à développer le sport à la base en identifiant et en soutenant les jeunes talents, tout en améliorant les infrastructures sportives à travers le pays.
Il y a certes eu des investissements accrus avec un budget national dédié au sport qui a été augmenté, reflétant une volonté de soutenir diverses disciplines sportives. Malheureusement, la vérité du terrain est loin d’être aussi glorieuse, puisque les infrastructures sont loin d’être aux normes pour briller à l’international.
Certains observateurs estiment que le gouvernement Modi instrumentalise le sport pour renforcer son image nationale et internationale, ce qui peut parfois éclipser les besoins réels des athlètes et des infrastructures sportives de base. Le gouvernement de Narendra Modi utilise le sport, notamment le yoga, comme un levier de soft power. Dès le début de son mandat, Modi a créé un ministère dédié au yoga et a œuvré pour l’établissement de la Journée internationale du yoga le 21 juin. Cette initiative vise à diffuser la culture indienne et à renforcer son influence culturelle à l’étranger.
L’Inde a formalisé sa candidature pour accueillir les Jeux Olympiques de 2036, démontrant son ambition de s’affirmer sur la scène sportive internationale. Ces efforts reflètent une stratégie visant à utiliser le sport comme vecteur d’influence culturelle et diplomatique, renforçant ainsi le soft power de l’Inde sous la direction de Narendra Modi. Depuis son accession au poste de Premier ministre en 2014, Narendra Modi a été l’objet de diverses critiques concernant sa gouvernance et ses politiques.
Des observateurs ont mis en lumière une érosion des institutions démocratiques en Inde sous son mandat. Des accusations d’instrumentalisation de la justice et de harcèlement des opposants politiques ont été formulées. Le gouvernement de Modi a été accusé de tenter de réécrire l’histoire de l’Inde pour promouvoir une vision nationaliste hindoue. Malgré une croissance économique notable, l’Inde fait face à des défis tels que le chômage élevé parmi les jeunes diplômés et une classe moyenne stagnante. Certains analystes craignent que le pays ne parvienne pas à atteindre le statut de nation développée d’ici 2047, comme le souhaite Modi. La montée du nationalisme hindou a exacerbé les tensions entre les communautés religieuses. Des incidents de vandalisme ciblant des lieux de culte musulmans et chrétiens ont été signalés, alimentant les préoccupations concernant la protection des minorités.
Le Cricket : Une Religion Nationale
Le cricket occupe une place centrale dans la société indienne, bien au-delà d’un simple sport. Il est souvent considéré comme une véritable religion en Inde, unifiant des millions de personnes à travers les castes, les religions et les régions. Bien que le hockey sur gazon soit officiellement le sport national de l’Inde, le cricket est de loin le plus populaire. Il est pratiqué dans les rues, les écoles et les villages, et suivi avec ferveur à la télévision.
L’Inde utilise le cricket comme un outil diplomatique, notamment dans ses relations avec le Pakistan. Les rencontres entre les deux nations sont chargées d’émotions et suivies par des millions de personnes. Grâce à la Indian Premier League (IPL), le cricket indien s’impose comme une puissance économique et culturelle mondiale, attirant les meilleurs joueurs étrangers et générant des milliards de dollars. L’IPL, créée en 2008, est aujourd’hui l’une des ligues sportives les plus riches au monde, avec des contrats de diffusion s’élevant à plusieurs milliards de dollars.
Les joueurs de cricket, comme Virat Kohli ou Sachin Tendulkar, sont considérés comme de véritables idoles et jouissent d’une immense influence médiatique et commerciale. A contrario, le football est presque invisible.
| Sport | Popularité en Inde |
|---|---|
| Cricket | Sport le plus populaire, considéré comme une religion nationale |
| Football | Deuxième sport le plus populaire, en croissance grâce à l'ISL |
| Hockey sur gazon | Sport national officiel, mais moins populaire que le cricket |