Marius Trésor, Thierry Henry, Lilian Thuram, William Gallas ou Nicolas Anelka : autant de noms rattachés aux plus belles pages de l’équipe de France de football ou à celles de grands clubs européens. Le rôle et l’implication de ces talents dans l’équipe nationale résultent d’un long cheminement sociohistorique et de raisons complexes qui se situent hors des terrains, voire hors du territoire national. Peu d’analyses interrogent les inconscients collectifs et les conditions sociales en jeu.
Les îles de la Caraïbe se situent au carrefour de flux migratoires importants, incessants et multidirectionnels, créant des phénomènes sociaux culturels d’une grande singularité. Les premières migrations son très anciennes. Elles débutent dès 5 000 av. J.-C., avec les Arawak, une peuplade originaire de la région du bassin de l’Orénoque, dans l’actuel Venezuela. Ce sont les Taïnos, souvent appelés Caraïbes, un groupe arawak, qui entrent en contact avec les premiers conquérants européens. Ce contact est fatal aux indigènes - qui refusent la soumission et le travail forcé - et à leur culture.
Au XVIe siècle, les îles à sucre captent des mouvements de population liés à la colonisation, qui repose sur le modèle économique des plantations de canne à sucre, nécessitant une importante main-d’œuvre à bas prix. Nous sommes aux prémices des dynamiques de la mondialisation du système capitaliste, au moment où se joue la mondialisation des jeux traditionnels britanniques, qui à partir du XVIIe siècle, prennent le nom de “sport”, à l’exemple du cricket, du rugby, du base-ball et du football. La diffusion des jeux, loin de rester cantonnés à leur espace d’origine, s’adapte et s’insère dans les idéologies impériales, en particulier celle de la puissance britannique. Les premiers matchs de cricket se déroulent en 1 806 dans la garnison de la Barbade ; en 1865 le premier match intercolonial regroupe de riches planteurs et oppose une équipe de la Barbade et une du Guyana.

La première, la phase de peuplement initié au départ de l’Europe, s’amorce au XVIIe siècle et dure trois siècles. Cette période esclavagiste marquée par la traite correspond, après la disparition des Amérindiens, à des vagues continues d’immigration. Se succèdent des arrivées permanentes de colons libres blancs (les habitants), de travailleurs semi-contraints (les engagés) et d’esclaves. Ces derniers constituent une main-d’œuvre forcée majoritaire en nombre, composée de populations noires d’Afrique et un peu plus tard, après la deuxième libération des esclaves (1848), de travailleurs contractuels venus d’Afrique, d’Inde et d’Asie. Cette période met en place les conditions sociales nécessaires à la pratique des sports.
La seconde période correspond au développement des populations des îles de la Caraïbe. Un enracinement des populations dans les îles dû à l’accroissement naturel plus qu’à l’arrivée de nouveaux migrants. Cette période débute au premier tiers du vingtième siècle (1920-1930) et dure trente ans.
Alors que le cricket se diffuse dans toutes les îles anglophones de la Caraïbe, le rugby et le football s’implantent au début du vingtième siècle en Haïti. Vers 1904, soit un siècle après l’indépendance, ce jeu, importé par des étudiants de retour après des études dans les universités européennes, débute à La Saline, dans l’ouest d’Haïti. Des jeunes fondent, en 1905, l’Union sportive haïtienne (USH). Les raisons pour lesquelles le football l’emporte sur le rugby sont peu connues. On peut supposer que l’action conjuguée des apports de jeunes plus influents, la construction du stade du Pont-Rouge et la création de nouveaux clubs ont été des éléments déterminants. Le premier match de football en Haïti oppose l’Union Sportive Haïtienne à l’Union Athlétique de Port-de-Paix.
Comparé à Haïti, le football en Guadeloupe se diffuse différemment sur d’autres logiques migratoires, plus complexes. Durant les années vingt, les premiers étudiants guadeloupéens de retour de métropole, les fonctionnaires français ainsi que les nouveaux migrants italiens, libanais, syriens, véhiculent de nouveaux apports culturels.
En 1923, durant ses études, Édouard Chartol, un mulâtre, fonde à Paris, avec un Martiniquais, le docteur Zizine, et un autre Guadeloupéen, Gérard Alfred, le Racing Club Antillais. Ce club rassemble des ressortissants coloniaux - des étudiants essentiellement - et exprime dans le football national une affirmation identitaire. Edouard Chartol retourne dans la colonie en 1928. En 1929, il crée un organisme omnisports, le Club guadeloupéen des sports généraux, puis la Fédération guadeloupéenne des sports athlétiques. Deux structures voient le jour sous son impulsion, la Ligue sportive de la Grande-Terre (LSGT) en 1931 à Pointe-à-Pitre et l’Union sportive basse-terrienne (USBT) en 1933 à Basse-Terre. Les deux organismes fédérateurs fusionnent en 1939 dans la Fédération sportive de la Guadeloupe (FSG), chargée d’organiser les épreuves pour l’ensemble du territoire. Ces ligues développent une rivalité brutale, à caractère raciste, entretenue par une opposition “de clochers” entre Pointe-à-Pitre et Basse-Terre.
Le football guadeloupéen s’organise en marge du football français : la métropole ne porte aucun intérêt aux sportifs coloniaux, d’autant qu’ils n’apportent aucun prestige à la nation. Le jeu se popularise progressivement par l’action de la presse, des mécènes et par l’activité des prosélytes. La Caraïbe est le lieu d’expression des premiers footballeurs guadeloupéens. En 1946, des sportifs et des dirigeants de la Dominique (Dominica Amateur Sport Association) visitent la Guadeloupe ; en 1947, le Violette Athlétique Club d’Haïti fait une tournée. L’année suivante, la Guadeloupe organise la première compétition de football intercaribéenne francophone : le Trophée Caraïbe. Cet affrontement oppose quatre îles - Haïti, la Dominique, la Martinique, la Guadeloupe - et les trois Guyane (hollandaise, anglaise et française). Le 19 décembre 1948, la Guadeloupe remporte le Trophée ; elle défait en finale la Martinique avec 3 buts à 0. Le capital symbolique de cette victoire offre aux Guadeloupéens une légitimité sportive dans la Caraïbe. À ce titre, en 1951 à Porto Rico, la Guadeloupe, représentée par Max Caberty et Gaston Adélaïde, devient membre fondateur de la Caribbean Football Association avec la Jamaïque, la République dominicaine, Haïti, Porto Rico, Trinidad, Aruba, la Guyane anglaise. Les deux frères Banguillot, Jack et Charles, sont sélectionnés dans la première équipe intercaribéenne.
La loi du 19 mars 1946 transformant la colonie en département a pour conséquence majeure d’amplifier les pressions exercées par la France pour la mise en conformité administrative des ligues sportives, sans tenir compte des réalités locales. En ce qui concerne le football, les discussions avec la Fédération française de football débutent en 1951 et s’achèvent en 1952 avec la création de la Ligue guadeloupéenne de football. La Guadeloupe se détourne de la Caraïbe.
Bruno Dulac, professeur d’éducation physique guadeloupéen, président de l’association La Colombe, organise, en prenant tout à sa charge, le premier déplacement d’une équipe guadeloupéenne en France.
Quatre matchs sont organisés contre trois clubs français et un club suisse. Après cette compétition, trois joueurs tentent l’aventure à Lyon : Joseph Aucourt et les frères Banguillot. Jean Sorel, lui, fait carrière dans le sud-est de la France et reçoit des propositions du Real Madrid.
De 1920 à 1960, la population de la Guadeloupe double. Elle passe de 154 755 à 281 640 habitants, ce qui représente un fort potentiel migratoire, tant en nombre d’effectifs qu’en caractéristiques sociales : une population jeune et sous-qualifiée. La pression démographique de l’après-guerre devient considérable. L’économie locale, incapable de se diversifier après le déclin des plantations, ne peut pas absorber dans le marché du travail les générations de plus en plus nombreuses issues de cette “explosion démographique”. Cet argument prédispose la mise en place d’une politique migratoire. Les pouvoirs publics, confrontés aux premiers conflits sociaux liés à la fermeture des usines sucrières et au mécontentement général (la montée des nationalismes), assimilent le problème du développement de la Guadeloupe et de la Martinique à une question d’équilibre démographique. Cette émigration massive favorise des chômeurs appelés à occuper des emplois peu qualifiés dans la fonction publique (Assistance publique, PTT) à laquelle la main-d’œuvre étrangère ne pouvait prétendre. À cela s’ajoutent des incitations diverses, l’Armée, les créations d’organismes spécialisés, le Bumidom. Le développement considérable des transports aériens et l’attrait mythique de niveaux de vie supérieurs pour les migrants facilitent les départs. La vie en France était réputée plus facile, d’autant que l’on croyait que la citoyenneté française était plus déterminante que l’appartenance ethnique et ses corollaires culturels.
À partir des années soixante-dix, les possibilités d’emplois diminuent. La “migration organisée” entame un net recul : de 35 621 migrants de 1962 à 1965 on passe à 1 426 pour l’année 1981, soit une baisse de près de 25 %. Cependant, les problèmes d’insertion sociale des migrants d’outre-mer et la permanence des crises structurelles des îles suscitent un renversement de la tendance. En France, les Guadeloupéens et les Martiniquais prennent conscience du fait que la couleur de peau transforme un Français de couleur en étranger. Les “domiens” se considèrent comme des “Français à part entière devenus des Français entièrement à part”. Cette perception de “Français entièrement à part” renforce l’adhésion des ressortissants d’outre-mer aux sentiments communautaristes et pose concrètement le problème de l’intégration des populations ultramarines. Cette subjectivité s’objective dans la statistique nationale par un traitement spécifique des hommes : l’existence d’une catégorie particulière, les originaires des “DOM-TOM” dotée de caractéristiques sociologiques proches des immigrés : une population jeune, résidant dans les habitations à loyers modérés des zones défavorisées (les quartiers), fortement touchée par le chômage, dotée de faibles capitaux scolaires, sur laquelle s’exerce une forte discrimination raciale. On comprend aussi le rôle de la sélection sociale inconsciente à laquelle sont soumis les meilleurs sportifs guadeloupéens. Tout est mis en place pour que la pratique du sport, notamment celle du football, paraisse de manière inconsciente la seule chance de réalisation sociale pour les jeunes les plus démunis.
La politique migratoire révèle dans le domaine du sport une masse critique de pratiquants en métropole. Autrement dit, elle rend visible de manière progressive un plus grand nombre de sportifs talentueux des anciennes colonies dans les équipes de France. Ces internationaux contribuent activement à fabriquer de nouvelles conceptions dans la manière de penser les identités insulaires et les solidarités ethniques et culturelles. Ils construisent un imaginaire collectif, replacé dans les effets symboliques de l’ensemble des migrations des années cinquante. Le sens commun qualifie cette réalité sportive fortement appréciée des entraîneurs de “sport antillais”. Arsène Wenges résume en partie cette spécificité française : “Nos joueurs noirs ont des qualités spécifiques. Là, on profite à la fois de l’immigration et de l’apport des ex-colonies.
L’émigration exprime l’intensité des luttes que mènent les hommes avec leur corps pour l’accès aux pratiques, mais surtout leurs possibilités d’ascension sociale. Ces luttes dans le football débutent en 1931 avec le Guyanais Raoul Diagne, le premier Noir en équipe de France, qui joue une Coupe du monde en 1938. Le Martiniquais Xercès Louis joue à Lyon en 1941 et en équipe de France en 1954. D’autres luttes se mènent dans l’armée, à l’exemple de celle de Flavien Kancel, un militaire guadeloupéen qui joue dans l’équipe du Vietnam en plein conflit colonial. À la même époque, l’Armée donnera à Jean Mathurin la possibilité de devenir le premier conseiller technique de football de la Guadeloupe.
Shell Cup 1994: Barbados vs. Grenada
27 janvier 1994, banlieue de Bridgetown, capitale de la Barbade. Le stade national de ce minuscule territoire perdu au bout de l’archipel des Petites Antilles est en ébullition. L’équipe de la Barbade, les Bajan Rockets, vient de marquer un but qui lui permet d’arracher la prolongation et sauvegarde ses chances de passer le tour préliminaire de la Shell Caribbean Cup, compétition qualificative pour la Gold Cup. Entre la pelouse et les tribunes du stade, la piste d’athlétisme et la piste cyclable semblent infinies. Malgré la distance, les immenses éclats de rire des spectateurs parviennent aux oreilles des joueurs de la Grenade, adversaires du jour des Bajan Rockets. C’est qu’en marquant ce but à trois minutes de la fin du temps réglementaire, la Barbade l’a en effet marqué de plein gré… contre son camp !
Pourquoi cette parodie de football ? Pour la cinquième édition de la Shell Carribean Cup, les organisateurs ont fait dans l’ubuesque… Afin de prévenir des positions trop serrées au classement des poules qualificatives, ils ont prévu que chaque match s’achevant sur un score nul comporterait une prolongation avec but en or… et que celui-ci compterait double. Avant l’ultime et décisive rencontre entre la Barbade et la Grenade, le suspense est entier dans le groupe 1 des éliminatoires. Porto Rico a battu la Barbade 1-0, et la Grenade a disposé de Porto Rico par un but marqué en prolongation, soit une victoire par 2 à 0. Au classement, la Grenade fait la course en tête au titre de la différence de buts. Un match nul ou une défaite par un but d’écart lui suffit pour passer ce round. Porto Rico, second après deux matchs, est définitivement éliminé. Quant à la Barbade, elle ferme la marche, mais conserve un réel espoir de qualification. Il lui suffit de l’emporter par deux buts d’écart face à la Grenade.
Le match commence idéalement pour les Bajan Rockets. Après avoir ouvert le score durant le premier half, ils prennent le large en milieu de seconde mi-temps. À 2-0, leur billet pour la phase finale est assuré, mais la Grenade pousse pour obtenir une réduction du score qui la qualifierait. À la 83e minute de jeu, les Grenadiens jouent une longue touche côté gauche. Un attaquant grenadien récupère le cuir dos au but et tente de servir un coéquipier qui arrive lancé dans la surface adverse. Un défenseur bajan intercepte alors précipitamment et frappe en direction de sa propre cage. Légèrement avancé et surpris par la maladresse de son coéquipier, le gardien, Horace Stoute, ne peut rien faire… La Barbade vient de marquer contre son camp.
Pour se qualifier, les Bajan Rockets doivent marquer un troisième but pour reprendre deux buts d’avance. À la 87e, alors que le cadenas grenadien est solidement verrouillé, une lumière s’allume dans les esprits des Bajan. Un rappel du règlement s’impose à cet instant : en cas de match nul, il est prévu de jouer une prolongation avec but en or valant double. Question : quand il reste trois minutes de jeu, vaut-il mieux tenter de marquer un but dans le camp adverse ou profiter d’un règlement vaseux pour se donner le temps de la prolongation ? Le défenseur Sealy et le gardien Horace Stoute hésitent dans un premier temps à profiter de l’absurdité du règlement et à fouler de leurs crampons les règles les plus élémentaires du fair-play. Sealy finit par trancher en expédiant le ballon dans les filets de son propre gardien. But compte double : 2-2. Voilà les Bajan Rockets aux portes de la prolongation.
Pour rêver à la demi-heure supplémentaire et au but comptant double qui les qualifierait, il leur faut encore tenir cent quatre-vingts secondes sans encaisser de but… et empêcher la Grenade de dégoupiller dans son propre camp. Car leurs adversaires, s’ils ont été lents à la détente, ont fini par piger l’astuce et comprennent qu’ils peuvent, eux aussi, tirer avantage du règlement avec un CSC : une défaite par un but d’écart les expédierait tout droit en phase finale. Alors que les Grenadiens s’apprêtent à rendre aux Bajans la monnaie de leur pièce en tirant dans leurs propres filets, c’est Sealy, le défenseur barbadien, qui vient sauver sur la ligne adverse.
La fin du match est délirante. Pour éviter la prolongation, la Grenade tente de marquer dans n’importe quelle cage. La Barbade, de son côté, se déploie pour préserver les deux buts. Depuis son banc de touche, le coach grenadien James Clarkson fulmine : « Nos joueurs étaient désorientés, ils ne savaient même pas dans quelle direction attaquer, le but de nos adversaires ou le nôtre. Je n’avais jamais vu ça. En football, on est censé marquer contre l’adversaire, pas pour lui ! »
Après quatre minutes de temps additionnel, l’arbitre finit par siffler et envoie les deux équipes en prolongation. La Barbade a réussi le premier volet de son plan diabolique. Reste à accomplir le second : marquer le fameux but en or qui compte double. C’est chose faite dès la 94e par l’intermédiaire de Trevor Thorne, qui s’infiltre côté gauche et fusille le gardien grenadien d’un joli tir croisé. Le match est aussitôt arrêté sur la marque officielle de 4-2 pour la Barbade. Les Bajan Rockets sont qualifiés pour la phase finale de la Shell Caribbean Cup 1994. Au grand dam de Clarkson : « Je me sens trompé.

Tableau récapitulatif du match Barbade - Grenade (Shell Caribbean Cup 1994)
| Équipe | Buts marqués | Qualification |
|---|---|---|
| Barbade | 4 | Qualifiée |
| Grenade | 2 | Non qualifiée |