Sébastien Migné : Un Entraîneur Face aux Défis en Haïti

La Fédération Haïtienne de Football (FHF) a annoncé, le vendredi 8 mars 2024, dans un communiqué, la nomination de Sébastien Migné en tant que nouveau sélectionneur de l'équipe nationale masculine senior. Passé par de nombreux bancs en Asie puis en Afrique et dernièrement adjoint de Rigobert Song au Cameroun, le Français Sébastien Migné a été officiellement nommé sélectionneur d'Haïti, avec en ligne de mire la Coupe du Monde 2026.

« Nous sommes heureux d'annoncer la nomination de Sébastien Migné en tant que nouveau sélectionneur de l'équipe nationale masculine senior de la Fédération Haïtienne de Football ! Avec son palmarès impressionnant et sa passion pour le football, nous sommes convaincus que Sébastien Migné apportera un nouvel élan à notre équipe nationale et nous aidera à atteindre de nouveaux succès sur la scène internationale, notamment le retour des Grenadiers en Coupe du Monde après plus de 50 ans d'attente », conclut la Fédération haïtienne de football.

La première mission pour les Grenadiers (90es du classement mondial FIFA) désormais coachés par le Français consistera à franchir le deuxième tour des éliminatoires du Mondial 2026 en terminant à l'une des deux premières places d'un groupe C qui comprend également Curaçao, Sainte-Lucie, la Barbade et Aruba. Début des hostilités en juin prochain (du 3 au 11).

Depuis le mois de mars, l’équipe d’Haïti de football retrouve des couleurs. Elle est dirigée par le natif de La Roche-sur-Yon, Sébastien Migné. L’ex-sélectionneur adjoint du Cameroun est revenu sur son choix de prendre en main Haïti, a dévoilé les grandes lignes de son travail et évoqué son « challenge » de qualifier Haïti à la Coupe du monde 2026.

Après la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) avec le Cameroun (où il était sélectionneur adjoint), j’arrivais en fin de contrat, fin février. J’ai eu une approche d’Haïti. J’ai alors scouté cette sélection à la vidéo, j’ai pu observer son potentiel. J’ai senti qu’il y avait une opportunité pour peut-être rêver d’aller en Coupe du monde. J’ai pris part à la dernière (avec le Cameroun), je me suis dit qu’y revenir serait le Graal.

Ils étaient un peu surpris parce que j’étais estampillé africain depuis quelques années. Beaucoup pensaient donc que j’allais repartir sur une sélection africaine. Le football, c’est souvent des questions de timing. À ce moment-là, il n’y avait pas forcément de sélection en adéquation avec mes ambitions. Avec Haïti, il y a une fenêtre pour une qualification en Coupe du monde et une possibilité pour disputer la Gold Cup (tournoi international aux États-Unis et au Canada en juin 2025).

Sébastien Migné est probablement le seul sélectionneur au monde à n’avoir jamais posé le pied dans le pays pour lequel il travaille. Même le Marocain Rachid Loustèque et l’Algérien Noureddine Ouled Ali, qui entraînent respectivement la Somalie et le Yémen, deux des Etats les plus dangereux de la planète, y séjournent régulièrement. Mais l’insécurité est telle à Haïti que le ministère des Affaires étrangères invite, sur son site Internet, les ressortissants français à renoncer à tout voyage dans l’île caribéenne. "L’ensemble du pays est formellement déconseillé en raison de la présence de gangs armés violents et actifs, de l’important taux de criminalité et du risque très élevé d’enlèvement", y est-il précisé, dans une dernière mise à jour datant du 24 septembre dernier.

Sébastien Migné, sélectionneur de l’équipe d’Haïti de football.

En raison de la situation sur l’île, vous ne pouvez pas y résider. Généralement, j’ai l’habitude de vivre dans les pays pour lesquels je travaille. Là, il y a une particularité temporaire (?) dans mon contrat : je pars seulement pour les rassemblements qui ont lieu dans la zone Caraïbes ou aux États-Unis, par exemple. J’ai donc un gros suivi à faire, surtout par rapport aux joueurs qui évoluent à l’étranger. Là, par exemple, on est lundi (30 septembre), je suis en train de visionner toutes les actions individuelles de mes joueurs ce week-end. Puis, je vais faire le point avec eux.

Vous avez été nommé sélectionneur de Haïti en février 2024. Hélas non. Je dois sans doute être un des très rares sélectionneurs à ne jamais avoir mis les pieds dans le pays pour lequel il travaille. Mais la situation est encore trop dangereuse, il est fortement déconseillé de se rendre à Haïti. Il fut un temps question que je me rende à Cap-Haïtien, au mois d’août, où il y a visiblement moins d’insécurité qu’à Port-au-Prince. Il a fallu abandonner l’idée, c’est trop compliqué. L’ambassade française a fermé. On verra si, en début d’année prochaine, il y a la possibilité de se rendre sur place.

Effectivement. C’est très difficile de les faire sortir du pays. Des ambassades sont fermées, il y a peu d’avions… J’avais pu le faire à quelques occasions, mais c’est trop compliqué. Malgré tout, on joue encore au football à Haïti. Il y a un championnat qui s’est déroulé tant bien que mal la saison dernière, et qui va bientôt reprendre. Ne croyez pas que les joueurs qui ne sont pas nés en Haïti sont moins concernés par ce qui s’y passe. Ils y ont leurs racines.

Depuis qu’il a succédé à l’Espagnol Gabriel Calderon Pellegrino, l’ancien coach du Congo et du Kenya a dirigé cinq matches des Grenadiers : face à la Guyane française en amical à Cayenne (1-1, le 23 mars), Sainte-Lucie (2-1) et la Barbade (3-1) en juin lors des qualifications pour la Coupe du Monde 2026 à Wildey (Barbade) et enfin Porto Rico (4-1) et Saint-Martin (6-0) en Ligue des Nations.

"La sélection n’a pas joué depuis des années à Port-au Prince, parce qu’il n’est pas possible de recevoir en raison de la situation du pays", explique Migné. La dernière apparition d’Haïti au Stade Sylvio-Cator remonte au 12 juin 2021, lors de la réception du Canada (0-1) en éliminatoires du Mondial 2022. "C’est frustrant pour les joueurs d’évoluer ailleurs que devant nos supporters. Certains n’ont même jamais joué à Haïti. Moi-même, j’aimerais aller quelques jours sur place pour faire une détection, voire des matches. Peut-être à Cap-Haïtien, où la situation est un peu plus calme, on verra", explique Migné, dont le contrat prendra fin au mois de décembre.

"La Fédération est dirigée par un Comité de normalisation qui est en place jusqu’à la fin de l’année, d’où la durée limitée de mon contrat. Mais comme ce comité pourrait être prolongé, il est possible que je poursuive ma mission." En attendant la suite, Migné et son staff technique doivent composer avec les contraintes imposées par la situation politique de l’île. Les violences ont redoublé depuis le mois d’avril, beaucoup d’ambassades ont fermé et ne sont plus en capacité de délivrer des visas et sortir d’Haïti est souvent compliqué.

"Je sélectionne à chaque date FIFA des joueurs locaux, mais ils ne peuvent pas venir", explique le sélectionneur. Pourtant, le championnat haïtien 2023-2024 s’est disputé, même au plus fort des violences entre les forces de police et les gangs. Deux clubs - Real Hope et Ouanaminthe - participent même à la Coupe des Caraïbes en Jamaïque.

"Le football est très populaire en Haïti. On se considère donc, avec la sélection, comme des ambassadeurs", intervient Carlens Arcus, le défenseur international d’Angers. L’ancien joueur d’Auxerre, qui est né à Port-au-Prince, où vivent toujours des membres de sa famille, n’est plus retourné dans son pays depuis le match face au Canada, et cet éloignement lui pèse.

Car les Haïtiens ignorent quand ils pourront sceller leurs retrouvailles avec leur équipe. "On sait que cela va prendre du temps. La situation est toujours explosive, cela n’a pas changé, c’est tout simplement parce que les médias en parlent moins", constate Dickens Nazon, l’attaquant des Grenadiers et de Kayserispor (Turquie). " Même si on ne parle pas beaucoup de ce qu'il s’y passe entre nous lors des rassemblements, il y a un lien très important entre nous et Haïti. Tout le monde au sein de l’équipe parle ou comprend le créole, on a tous de la famille, des amis sur place."

Les internationaux haïtiens, qu’ils soient nés sur l’île ou binationaux, semblent éprouver "le même attachement à leur pays", reprend Arcus. "Et puis, quand on entend parler d’Haïti, c’est presque toujours pour des choses négatives : la violence, les séismes, les cyclones, la pauvreté, alors que c’est un magnifique pays, avec beaucoup d’atouts. On a hâte que les choses s’améliorent…".

Patrice Dumont sur la qualification d’Haïti pour la Coupe du monde 2026

Objectif Coupe du Monde 2026

Malgré cet exil forcé qui dure depuis près de trois ans et demi, les Haïtiens occupent une honorable 86e place au classement FIFA. Cette précarité logistique, qui les prive d’un soutien plus massif de leurs supporters, même si, comme le souligne Migné, "à chaque match que nous disputons, il y a toujours des membres de la diaspora pour venir nous encourager", ne nuit pas à leurs ambitions.

"Regardez la composition de l’effectif : nous avons des joueurs qui évoluent en Ligue 1 et 2 en France, en Grèce, en Turquie, en Belgique, aux Etats-Unis en MLS. Il y a quand même de la qualité, et bien que nous soyons obligés de toujours jouer à l’extérieur, nos résultats sont bons. Et ils seraient encore meilleurs si on pouvait recevoir à Port-au-Prince, où nous sommes difficiles à battre", reprend Dickens Nazon.

En attendant, vous avez toujours en ligne de mire une possible qualification à la prochaine Coupe du monde. Un miracle, je ne sais pas, mais une grosse performance, oui ! Je ne pense pas que beaucoup de sélections se soient qualifiées pour une Coupe du monde sans jamais jouer à domicile. Nous n’y sommes pas encore, mais aujourd’hui, on est en lice (Haïti a fait match nul 0-0 contre le Honduras à Curaçao et 3-3 au Costa Rica lors des deux premières journées, NDLR). On veut toujours l’être à l’occasion des deux dernières journées en novembre, pour une qualification directe ou pour une place en barrages intercontinentaux. On va d’abord essayer de prendre des points sur nos deux matchs d’octobre. Au Nicaragua, au stade de Managua, sur une pelouse synthétique en pleine saison des pluies et avec un public paraît-il très chaud, on s’attend à une rencontre difficile.

Vous disputez vos rencontres à domicile sur terrain neutre. Pas vraiment. Contre le Honduras, il y avait 400 spectateurs, dont 250 étaient honduriens. J’avais pourtant demandé à jouer à Montréal au Canada ou en Martinique, où il y a une importante communauté haïtienne, mais la CONCACAF a refusé et décidé que ce serait à Curaçao, une île charmante, mais où on ne peut guère être soutenus par nos supporters. La situation à Haïti reste précaire. Totalement ! Ils se considèrent un peu comme les ambassadeurs du pays. Les résultats de la sélection nationale sont une des rares occasions de faire parler d’Haïti en bien. Haïti est un pays qui adore le foot. Comme la vie est très difficile là-bas, les gens se raccrochent beaucoup aux Grenadiers. Ils rêvent d’une qualification pour la Coupe du monde. La première et dernière fois, c’était en 1974, en RFA (les Haïtiens avaient perdu leurs trois matchs face à l’Italie 1-3, l’Argentine 1-4 et la Pologne 0-7, NDLR), et à cette époque, Haïti faisait partie des meilleures sélections de la CONCACAF. Aujourd’hui, il y a plus d’équipes, beaucoup ont progressé comme les États-Unis, le Canada, le Costa Rica, Panama, etc.

Mais les insulaires ne s’interdisent pas de voir plus grand, et notamment de retrouver la Coupe du Monde, cinquante-deux ans après une première participation en RFA en 1974. "Le Canada, les Etats-Unis et le Mexique, sont qualifiés d’office en tant que pays organisateurs. Il y a trois autres places à prendre directement et deux via les barrages inter-confédérations, et je pense que nous avons notre mot à dire", insiste Sébastien Migné. "Avec la solidarité qui existe entre nous, renforcée par le drame qui touche Haïti avec nos qualités, je pense que nous pouvons rivaliser avec le Costa Rica, le Honduras, le Panama, la Jamaïque", conclut Arcus. On a affronté la plupart des ces équipes ces dernières, et on a parfois gagné ou su les mettre en difficulté.

Qualifications pour la Coupe du Monde 2026
Équipe Statut
Canada Qualifié d'office (pays organisateur)
États-Unis Qualifié d'office (pays organisateur)
Mexique Qualifié d'office (pays organisateur)
Costa Rica Potentiel concurrent
Honduras Potentiel concurrent
Panama Potentiel concurrent
Jamaïque Potentiel concurrent

Les Grenadiers visent une qualification pour la Gold Cup 2025 aux Etats-Unis et au Canada (14 juin-6 juillet), une compétition à laquelle ils sont abonnés et où ils ont atteint les demi-finales en 2019 face au Mexique (0-1).

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