Le football en Égypte est bien plus qu'un simple sport; c'est une passion nationale profondément ancrée dans la culture. Des tournois amateurs endiablés pendant le ramadan aux matchs de première division, le ballon rond rassemble les Égyptiens de tous horizons. Cependant, cette passion a parfois été émaillée de tragédies, comme les événements survenus à Port-Saïd.

La tragédie de Port-Saïd
Le 1er février 2012, le monde du football égyptien a été frappé par une tragédie sans précédent. Les violences ont éclaté après un match à Port-Saïd, au nord de l'Égypte. Au moins 74 personnes sont mortes et les autorités dénombrent des centaines de blessés.
"C'est malheureux et profondément affligeant. Il s'agit de la plus grande catastrophe de l'histoire du football égyptien", a déclaré le vice-ministre de la Santé, Hecham Cheïha.
Déroulement des événements
Les heurts ont débuté juste après que l'arbitre ait sifflé la fin du match. L'équipe d'Al-Masry a fait subir à Al-Ahly, un des meilleurs clubs d’Égypte, sa première défaite (3-1) de la saison, au 17e jour du championnat national. C'est a priori le déploiement d'une banderole injurieuse qui a provoqué les violences, même si les circonstances exactes restent à déterminer.
Les images montrent les supporteurs d'Al-Masry envahissant le terrain, lançant des pierres, des bouteilles et des fusées éclairantes. La plupart des victimes ont été piétinées dans les bousculades provoquées par la panique ou ont chuté des gradins, ont rapporté des témoins.
Interrogé par la chaîne de télévision de son club, le joueur d'Al-Ahly Mohamed Abo Treika a déclaré: "Ce n'est pas du football. C'est la guerre et des gens meurent sous nos yeux. Il n'y avait aucun dispositif de sécurité, pas d'ambulances". Il a demandé l'annulation du championnat.
Des responsables sportifs et politiques ont dénoncé l'absence de sécurité entourant cette rencontre. Ils accusent les militaires au pouvoir en Égypte depuis la chute d'Hosni Moubarak d'avoir permis, sinon provoqué, cette tragédie par incurie ou par calcul.
Réactions et conséquences
Les Frères musulmans, première force politique au parlement nouvellement élu, ont vu derrière ces violences une "main invisible" et dit redouter que "certains officiers punissent le peuple en raison de la révolution qui les a privés de leur capacité à agir en tyran et qui a réduit leurs privilèges". L'Union européenne a de son côté demandé l'ouverture d'une "enquête indépendante" sur les évènements.
Le ministère de l'Intérieur égyptien a réagi jeudi matin en démettant le directeur de la sécurité de la ville de ses fonctions. Le gouverneur de Port-Saïd a quant à lui démissionné. La Fédération égyptienne de football a annoncé la suspension sine die de toutes les rencontres de première division après cet événement, et son directeur a été limogé. Le monde du ballon rond est sous le choc : la Fifa a évoqué un "jour sombre" pour le football.
Depuis le 2 février 2012, les matchs du championnat se jouent à huis clos ou presque. Douze ans maintenant que le régime surveille comme le lait sur le feu les mouvements de supporters.

Le football amateur pendant le ramadan
Dans la rue ou sur des terrains vagues, partout dans le pays, le ramadan voit surgir des armées de footballeurs amateurs s’affronter dans des tournois aussi populaires qu’endiablés. Le plus ancien se déroule depuis quarante-huit ans, entre les tours d’un quartier d’Alexandrie.
Chaque année depuis 1976, des équipes amateures venues des quatre coins d’Alexandrie s’affrontent tout au long du mois sacré sur l’étroit terrain d’asphalte cerné par les tours d’immeubles du quartier populaire de Moharram Bey.
Au Falaki, on joue un football qui sent la poussière, le bitume et la peinture fraîche. L’arène délimitée par les trottoirs d’un côté et des lignes blanches grossièrement tracées de l’autre est à peine plus grande qu’un court de tennis. Elle impose aux deux équipes de cinq un face-à-face rugueux.
Serrés sur les chaises métalliques empruntées à la maison de quartier, debout derrière les cages ou agglutinés sur les balcons, les supporters sont toujours présents en nombre, jusqu’à plusieurs milliers les grands soirs.
Ici, le ballon rond est au choix une histoire de passion, un divertissement ou un simple passe-temps pendant les interminables heures d’abstinence du ramadan.
Les organisateurs - toujours les mêmes depuis 48 ans - cultivent un football simple et rustique. « L’inscription coûte aux équipes au maximum 500 livres (10 euros), une broutille », précise le capitaine Mohamed Chahine, dernier survivant des quatre fondateurs, parmi lesquels feu les frères Sayed et Loza Falaki, dont le trophée porte le nom. « On offre aussi une enveloppe aux gagnants, mais rarement plus de 3 000 ou 4 000 livres (60 à 80 euros) à se partager. Pour nous comme pour les joueurs, l’argent n’est pas la priorité », insiste le patron à l’élégante moustache grisonnante.
Lors du dernier jour de ramadan, les grands vainqueurs se voient remettre une coupe et une tape dans le dos par un élu local. Un esprit partagé par les tournois cousins qui ont lieu dans tout le pays. À Dakhliya, un canard ou un mouton est remis après chaque match à l’équipe victorieuse. À Fayoum, on distribue des kilos de riz.

Le fossé entre le football professionnel et amateur
À côté, l’image renvoyée par la sélection égyptienne semble à des années-lumière. En prenant ses quartiers au Misr Stadium à 50 kilomètres du Caire, la sélection creuse encore un peu plus le gouffre qui la sépare du peuple. Déjà depuis dix ans, les supporters autorisés à se rendre au stade sont triés sur le volet. Qu’il s’agisse des matchs de l’équipe nationale ou du championnat, l’accès est strictement contrôlé par une entreprise proche des services de renseignement baptisée Tazkarti. Seules 5 000 à 6 000 personnes se voient attribuer une Fan ID leur donnant le droit d’aller au stade.
En Égypte, le football n’est pas synonyme de mobilité sociale. La corruption endémique du pays, bien que remise en cause brièvement dans les années qui ont suivi le mouvement de 2011, façonne les voies d’accès au sport de haut niveau depuis les années 1990. Un phénomène qui a poussé les recruteurs à se détourner des compétitions de rue. D’autant que celles-ci sont beaucoup moins nombreuses en dehors de la période du ramadan.
Jadis, on pouvait y croiser les recruteurs des plus grands clubs du pays. « Le tournoi a permis de révéler des talents immenses tels Ahmed Sari, Magdi Ezzat, ou Sami Barras », énumère Mohamed Chahine, des étoiles dans les yeux.
L’histoire ne s’est pas répétée, depuis. Même si certains joueurs professionnels de futsal continuent de participer au tournoi, ils font figure d’exception. Comme partout ailleurs, le football égyptien est devenu une histoire de gros sous et de piston, la « wasta » comme on l’appelle ici. Impossible de percer sans être inscrit, dès le plus jeune âge, dans un grand club ou dans une prestigieuse académie dont le coût d’entrée est inaccessible au plus grand nombre.
Alors que sur le terrain l’équipe de Kom Al-Dikka inscrit un deuxième but filou, Mohamed Chahine glisse une de ces anecdotes dont il a le secret. « Un jour, au début des années 1980, Adel Imam en personne est venu assister à un match. C’était la folie, tout le quartier est descendu pour le saluer. »
Survoltés après leur nette victoire 2 à 0, les héros du jour retirent la chasuble et foncent s’entasser à l’arrière d’un triporteur. Ils filent en chanson profiter d’un dîner doublement mérité. L’arène est à nouveau déserte lorsque l’appel à la prière retentit. Une bande de petits du quartier s’empare alors de la balle-chaussette.
Egypt's hardcore football fans - Ultras | Al Jazeera World
Tableau récapitulatif des événements de Port-Saïd
| Événement | Date | Lieu | Nombre de morts | Nombre de blessés |
|---|---|---|---|---|
| Affrontements après le match Al-Masry vs Al-Ahly | 1er février 2012 | Port-Saïd, Égypte | 74 | Plusieurs centaines |