Le titre de champion du monde de l'Afrique du Sud en 1995 a été un des mythes fondateurs de la nation "arc-en-ciel" tout juste sortie de l'apartheid, mais sur cette historique épopée plane aujourd'hui l'ombre du dopage.
Vingt-neuf ans après leur sacre historique, une ombre pèse sur les Springboks de 1995. Dans un article publié ce lundi 23 juin par nos confrères de L’Équipe, plusieurs témoignages relancent les soupçons de dopage autour de cette génération dorée mais frappée par une série de tragédies.
Un reportage diffusé le 23 mars dans l'émission Stade 2 met en lumière la sur-représentation de maladies neurologiques rares dans la génération de joueurs sud-africains de la première moitié des années 1990. Une équipe de France 2 est allée en janvier à la rencontre de plusieurs anciens Springboks, dont Joost van der Westhuizen, figure du titre de 1995, ainsi que André Venter, international à partir de 1996, et Tinus Linee, international jusqu'en 1994.
Depuis 2010, quatre champions du monde sud-africains sont morts de maladies neurodégénératives ou d’une crise cardiaque : Ruben Kruger, Joost van der Westhuizen, James Small, Chester Williams... tous emportés bien trop tôt. Tinus Linee, membre élargi de la sélection, est décédé de la maladie de Charcot en 2014. André Venter, troisième-ligne emblématique, est en fauteuil roulant depuis 2006.
Chester Williams : l'émotion et des questions
Les maladies et les hypothèses
Venter souffre de myélite transverse, une maladie "qui touche une personne sur un million", précise le reportage. Van der Westhuizen et Linee souffrent de sclérose latérale amyotrophique, plus connue sous le nom de maladie de Charcot, "qui touche 4 à 8 personnes sur 100.000".
Trois hypothèses sont évoquées pour expliquer cette récurrence: la répétition des chocs, les pesticides dispersés sur les pelouses et le dopage. Aucune preuve scientifique n'a à ce jour mis en lumière un lien de cause à effet entre le dopage et ces maladies.
"On n'a pas de réponse, on veut ouvrir le débat qui est tabou", explique à l'AFP l'auteur du reportage, Nicolas Geay.
Van der Westhuizen, provocateur demi de mêlée aux 89 sélections (43 ans), est cloué depuis avril 2011 dans un fauteuil roulant. Son élocution est difficile. "Je ne connais pas la cause (de la maladie, ndlr), personne ne la connaît", affirme-t-il.
Linee (44 ans), lui, ne peut plus parler mais il dément vigoureusement de la tête des pratiques dopantes. "Je pense que ça a un rapport avec le rugby", glisse toutefois sa femme.
En 2006, une inflammation de la moelle épinière, appelée myélite transverse, cloue le troisième-ligne Venter dans un fauteuil roulant. Le 27 janvier 2010, son alter ego Kruger, auteur de l'essai victorieux contre la France à Durban en demi-finales (19-15), meurt à 39 ans d'une tumeur au cerveau diagnostiquée dix ans plus tôt. En juillet 2011, le demi de mêlée Van der Westhuizen, 39 ans à l'époque, annonce être atteint du syndrome de Charcot, maladie neurologique incurable qui entraînera son décès, six ans plus tard. En 2014 disparaît l'ancien trois-quarts centre de la Western Province, Linee, 45 ans et lui aussi victime de la maladie de Charcot.
Comme si les maladies neurodégénératives n'étaient pas suffisantes pour décimer les Springboks de 1995, les deux ailiers de cette équipe sont terrassés par un infarctus en 2019 : James Small en juillet et Chester Williams en septembre. L'un avait 50 ans, l'autre 49. Plus récemment, en 2021, Wiese a été hospitalisé en urgence à la suite d'un problème cardiaque - artère rétrécie - nécessitant la pose d'un stent intravasculaire. Hannes Strydom est décédé, lui, dans un accident de voiture en 2023.
Dans le quotidien Le Monde, Ross Tucker, spécialiste de médecine sportive à l'université du Cap, remarque que la série de décès enregistrée chez les Springboks en activité dans les années 1990 « est, en effet, statistiquement surprenante ». Mais qu'après avoir effectué des recherches, il n'a « rien trouvé de probant en lien avec l'absorption de substances interdites. Les causes de ces maladies sont multiples, on ne peut donc que spéculer ».
Trois hypothèses sont alors privilégiées par les médecins interrogés par les médias sud-africains au sujet des causes des décès de ces fameux rugbymen : la répétition de commotions cérébrales, les pesticides toxiques répandus sur les pelouses ou le dopage.

Les témoignages et les aveux
"Ce qui m'a marqué, c'est que beaucoup des gens qu'on a interviewés disent 'Il n'y a aucune culture de dopage dans le rugby sud-africain'. Mais quand on éteignait la caméra, c'était 'Chez nous, ça commence dès les jeunes', 'Quand on était chez les Springboks ou dans les provinces, on prenait tel produit'... Les langues se déliaient, à part pour Pienaar et Wiese qui ont un discours formaté", raconte Nicolas Geay.
Au début des années 1990, de fait, les circonstances sont favorables à de telles pratiques: le rugby n'est pas encore professionnel, la lutte antidopage est embryonnaire et les enjeux politiques dans l'Afrique du Sud post-apartheid sont colossaux. A l’époque, les joueurs suivent une préparation physique d’une intensité extrême, bâtie sur des méthodes inspirées de l’athlétisme nord-américain. Si aucun test antidopage n’avait révélé d’infraction, les témoignages sur l’usage répandu de corticoïdes, de ventoline et d’injections de vitamine B12 - qui peut renforcer les effets de l’EPO - interrogent.
Le capitaine emblématique des Springboks François Pienaar a ainsi raconté dans son autobiographie la prise systématique de pilules. Pienaar est l'homme de la photo avec Mandela. Le capitaine emblématique des Boks a raconté dans son autobiographie la prise systématique de pilules.
"On était des amateurs, on s'entraînait dur. Il n'y avait rien d'illégal. C'étaient des vitamines mais plus tard, elles ont été interdites, alors on a tout arrêté", confirme-t-il à France 2. Absorption de pilules. Pienaar est l'homme de la photo avec Mandela. Le capitaine emblématique des Boks a raconté dans son autobiographie la prise systématique de pilules.
"Quand François parle de pilules, ce n'est rien de plus que des vitamines B12. On restait dans les limites, on prenait des piqûres de B12, des trucs pour les blessures (...) Ça ne pouvait pas être autre chose, je n'ai jamais été contrôlé positif", ajoute de son côté le toujours robuste deuxième ligne Kobus Wiese. Même aveu au journaliste de la part de Kobus Wiese, membre des Springboks de 1993 à 1996.
Or les cures de B12 ont souvent accompagné la prise d'EPO pour en accentuer les effets. La vitamine B12 est connue pour augmenter les effets de l'EPO, substance qui n'était pas encore détectable par les contrôles antidopage en 1995. Et l'érythropoïétine était indétectable en 1995.
"On ne pourra sûrement jamais le prouver et je n'affirme pas qu'ils ont pris de l'EPO, mais la question se pose quand on voit l'importance de la B12", explique Nicolas Geay. Contacté par ses soins, le médecin des Springboks en 1995 n'a pas donné suite.
Il révèle ainsi que les stimulants étaient régulièrement distribués dans les vestiaires lorsqu'il jouait dans l'équipe de la fac de droit de Johannesbourg mais aussi dans l'équipe du Transvaal, la province qui est la pierre angulaire du rugby afrikaner.
Pour rappel, un an avant le Mondial, plusieurs Springboks, dont le pilier Balie Swart et le demi de mêlée Johan Roux, avaient été déclarés positifs.
La préparation physique et les objectifs
Avant d'attaquer la préparation du Mondial, le staff sud-africain a transmis aux sélectionnables des objectifs de performances athlétiques (vitesse, endurance, force) mais aussi de prise de poids. Ceux qui ne pourront pas les atteindre seront écartés de la sélection finale.
« Si je veux prendre les quinze kilos qu'on me demande, je suis obligé de me doper », nous avouera un fameux troisième-ligne centre international, passé plus tard à XIII.
L'entraînement des Springboks avant cette Coupe du monde est d'une intensité jamais atteinte par aucune autre sélection nationale avant cela. Small pleurera toutes les larmes de son corps tellement les efforts demandés sont intenses, au-delà de ce qu'il a été capable d'encaisser, ce jour-là.
« Nous étions tellement affûtés que nous aurions pu disputer deux rencontres internationales de suite », ajoutera plus tard l'ailier droit.
Cette préparation physique hors norme construite par le coach Kitch Christie - qui a entraîné aux États-Unis - à partir d'exercices physiques adaptés de clubs d'athlétisme nord-américains, permet aux Springboks de vaincre l'Australie - tenante du titre - (27-18), la Roumanie (21-8), le Canada (20-0), les Samoa (42-14), la France (19-15) puis la Nouvelle-Zélande (15-12 a.p.), grande favorite de la compétition, pour soulever le trophée Webb-Ellis.
Mais une question demeure : cette génération 1995 a-t-elle été sacrifiée dans le but d'être sacrée championne du monde pour la gloire d'une nation arc-en-ciel symbolisée par son président et Prix Nobel de la paix, Nelson Mandela ?
Tableau des joueurs décédés ou malades
| Nom | Position | Maladie/Cause du décès | Année du décès (si applicable) |
|---|---|---|---|
| Ruben Kruger | Troisième ligne | Tumeur au cerveau | 2010 |
| Joost van der Westhuizen | Demi de mêlée | Sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot) | 2017 |
| James Small | Ailier | Infarctus | 2019 |
| Chester Williams | Ailier | Infarctus | 2019 |
| Tinus Linee | Trois-quarts centre | Sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot) | 2014 |
| André Venter | Troisième ligne | Myélite transverse | N/A (vit encore) |
| Hannes Strydom | Deuxième ligne | Accident de voiture | 2023 |