Faire danser des joueurs de rugby, une idée qui pourrait sembler farfelue, s'est avérée être un coup de génie pour l'équipe de France de rugby à 7. Cette initiative, loin d'être une simple lubie, a permis aux Bleus de remporter l'or Olympique à Saint-Denis le 27 juillet. Quand Antoine Dupont et ses coéquipiers ont entamé leur « shuffle », une combinaison de petits pas bondissants, après leur victoire, c'est tout le Stade de France qui a été irradié d'une transe frénétique et jubilatoire.
Cette chorégraphie est bien plus qu'une joyeuse célébration : elle fut un outil de performance, l'aboutissement d'une réflexion menée par Jérôme Daret, l'entraîneur des Bleus. Un projet dans lequel la danse a été placée au cœur de l'entraînement des corps, du management des hommes et de l'épanouissement des âmes.
Moulin Rouge et chorégraphie... Le rugby à 7 a intégré la danse dans sa préparation pour les JO
L'Origine de l'Idée : Un Besoin de Cohésion
L'idée d'associer la danse au programme d'entraînement de l'équipe de France est née après la « claque » de la non-qualification pour les JO de Tokyo en 2021. « Un échec très dur à vivre, confie Daret, nommé à la tête des Bleus en 2017. À une minute de la fin, on menait au score face à l'Irlande et puis... J'ai ressenti une immense tristesse. Je me suis senti seul au monde, unique responsable. » Parmi les axes de réflexion, ressortait le besoin de travailler sur l'identité collective et la cohésion.
La quête de Daret fut d'abord de « chercher des énergies positives » car une saison de rugby à sept « c'est 220 jours loin de chez soi ». Ces absences répétées créent des déséquilibres émotionnels tant chez les joueurs pères de famille que ceux en recherche de construction de leur vie. La danse pouvait générer de la joie collective.
Daret, en association avec le préparateur physique Julien Robineau, a fait appel aux compétences de la chorégraphe Laure Bontaz. Ensemble, ils ont imaginé des gammes athlétiques en musique. « Pour redynamiser l'équipe avec un travail plus ludique, explique le coach. Parce qu'un tournoi de rugby à 7 nécessite six échauffements par week-end. Après avoir terminé un match, il faut l'analyser à la vidéo, puis préparer le suivant.
Le "Shuffle" : Plus Qu'une Simple Chorégraphie
Cette petite gamme de pas sautillants, baptisée « shuffle » (une rythmique ternaire venue du jazz), par Laure Bontaz a vu le jour. « Ça nous a apporté un supplément d'énergie, s'enthousiasme le champion olympique Paulin Riva. Danser ensemble générait du plaisir, de la bonne humeur et une énergie positive salvatrice. C'était une alternative à la spirale de la pression et du stress. Et ça change tout de rentrer sur le terrain avec la banane même si tu es prêt à en découdre. »
La vision de Daret allait plus loin encore : « Danser aide à muscler les cerveaux car la concentration des joueurs est un vrai sujet. Après une séance vidéo ou une réunion de plus d'un quart d'heure, nombre d'infos sont perdues. La danse - communication non verbale - renforce la concentration car elle pousse à une observation active. Intégrer des pas, travailler la dissociation du haut et du bas du corps, la synchronisation avec les autres, les changements de rythme... Tout ça devient un programme moteur, oblige les joueurs à être dans "l'ici et le maintenant". Une chorégraphie, c'est difficile à intégrer. À côté, les lancements de jeu paraissent beaucoup plus simples. Danser, chanter des onomatopées "tcha tcha tcha - boum boum boum", aide les gars à intégrer dix fois plus vite. »
Au fil de leur saison, les Bleus se sont accaparé cet outil novateur pour leurs échauffements. « Pour nous connecter "plein fer", en une minute, on mettait un joueur au milieu, toujours le même (William Iraguha) et on scandait son surnom, "Bibop !", raconte Paulin Riva. On formait un cercle. On était dans notre bulle, avec une énergie folle qui partait des pieds et l'envie de crier, on enchaînait les montées de genoux et "Bibop" rythmait le truc. Les adversaires qui nous regardaient faire se posaient des questions. » À l'approche des matches, la furieuse jovialité de ce "french haka" impactait le mental des joueurs s'apprêtant à les affronter.

Surmonter les Réticences Initiales
Tout n'a pas été si facile à mettre en place. Quand, fin 2020, Daret apporte son idée, certains joueurs ont montré des réticences. « C'est vrai qu'on s'est posé des questions, avoue Riva. La danse, pourquoi ? » Jean-Pascal Barraque ne s'en cache pas : « Avec les anciens, on était un peu réfractaires. J'ai parfois prétexté des blessures pour esquiver les séances. »
Certains envisageaient le rugby avant tout comme un combat. Moins à l'aise pour bouger leur corps au rythme des contretemps, ils redoutaient la dévalorisation aux yeux des autres. « Laure a été très bienveillante, reconnaît Barraque. Elle nous disait : "Si tu n'y arrives pas, nulle inquiétude, petit à petit, ça va venir." On a été chouchoutés. » La chorégraphe insiste auprès de ces jeunes hommes : « On est dans un espace de non-jugement, on ne se moque pas. Je veux vous voir faire ! On essaye. Si on se plante, on s'en fout ! On est décomplexés et cool. »
Daret finira par remporter l'adhésion « car tout ce qu'on effectuait dans la chorégraphie, il en faisait ensuite le transfert sur le terrain, précise Laure Bontaz. Jérôme a su donner du sens à la danse : coordination, synchronisation, changements de rythme, de direction et d'appuis, dissociation entre le haut et le bas du corps. Au départ, les joueurs regardaient leurs pieds. J'ai dit à Jérôme "il nous faut une salle avec des miroirs". Une fois là, ils se sont mis à lever la tête, se regarder entre eux. Quand l'un se montrait maladroit, les autres l'aidaient. Ils se sont mis à se challenger, à faire des battles. »
Une émulation ludique, dérivative à l'enjeu olympique. Une connexion totale et non verbale. « Quand on se place pour la chorégraphie, ce qu'on appelle le "mapping", je sais où sont mes coéquipiers, décrypte Paulin Riva. On est ensemble, synchro, concentrés. Et on retrouvait ça en match sur nos lancements de jeu, en touche ou en mêlée. Plus besoin de se parler pour savoir où on était placés, à quel tempo on allait prendre le ballon ou accélérer, comment on allait se connecter pour mettre en difficulté la défense adverse. Quand j'y repense, c'est fou tout ce que nous a apporté la danse : elle a optimisé notre bagage technique en améliorant la précision du placement de nos pieds, fondamental dans les appuis en rugby. Elle a boosté nos interconnexions, nous a apporté de l'émulation et de l'entrain. Et, à chacun, une meilleure confiance individuelle. »
La Danse : Pépinière de Leadership
Enfin, le travail chorégraphique a servi de pépinière du leadership. Pour preuve, Jérôme Daret, a tenu à montrer une vidéo datant de début 2021. Sur la scène du Moulin Rouge, les Bleus répètent leur shuffle avec entrain. Ils tapent dans leurs mains, tout sourire, lorsque, à la fin de la chorégraphie, Aaron Grandidier-Nkanang improvise un salto arrière.
« Ce n'était pas prévu, précise Daret. Ce qu'il a fait m'a interpellé. Il était sorti du cadre. Dans un match, c'est ce genre d'initiative qui fait gagner. J'y ai vu un leader. Si Aaron s'est autorisé ça, c'est parce qu'il était dans un super état émotionnel. » L'entraîneur a montré alors une seconde séquence vidéo, filmée trois ans plus tard : « Regardez, c'est le début de la seconde mi-temps de la finale olympique face aux Fidjiens ! »
Aaron Grandidier-Nkanang est à la réception d'un ballon aérien. « Depuis son salto du Moulin Rouge, on l'a identifié comme le meilleur sauteur de l'équipe. Voyez comme il va le réceptionner très haut, bien au-dessus des Fidjiens. Incroyable ! » Ce ballon sera récupéré par Antoine Dupont, qui filera à l'essai. « En remportant la bataille des airs, on a envoyé à l'adversaire un signal de maîtrise. Si on ne capte pas ce ballon-là, à ce moment précis, on ne gagne pas cette finale olympique. »

Une Célébration Partagée
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L'équipe de France de rugby à 7 a reproduit sa célèbre danse devant Emmanuel Macron lors de la « Parade des champions » sur les Champs-Élysées. De belles images qui soulignent tout le travail réalisé depuis plusieurs années par le staff de l’équipe de France à 7.