La Crise du Rugby Anglais : Causes et Conséquences

Le rugby anglais fait face à une crise sans précédent. Déclassé, délaissé et en danger, la patrie où l’ovalie est née vit la période la plus difficile de son histoire moderne. Après des années sans réagir, la fédération entame une mue profonde pour se relever.

La Domination du Top 14 Français

Une situation accentuée par la toute-puissance du Top 14 qui attire toutes les stars du XV de la Rose. Côté Français, la situation est idéale :

"Le Top 14 est en constante progression, il n’a jamais été aussi puissant sportivement et économiquement", souligne Stephen Jones, journaliste rugby du Times.

Pendant ce temps, en Angleterre, c’est tout le contraire. La Ligue s’est complètement écroulée. Le Premiership (1re division) a perdu trois clubs à cause de problèmes financiers : les Wasps, Worcester et les London Irish. Il n’y a plus que dix gros clubs professionnels.

Les places pour les joueurs se font de plus en plus rares…

Depuis la crise du Covid-19, qui a mis à l’arrêt toutes les compétitions, la situation est en effet dramatique : le rugby professionnel en outre-Manche est contraint à une politique d’austérité depuis 4 ans.

Mesures Controversées de la RFU

Pour éviter de perdre plus de clubs, la Rugby Football Union (RFU), fédération anglaise, a même décidé de stopper le système de promotion-relégation entre les deux premières divisions (de retour cette saison). Une erreur dramatique pour l’équité sportive et l’intérêt du championnat.

Pendant que les Ealing Trailfinders, club de l’ouest londonien, ont survolé la deuxième division (champions 2022 et 2024), les Newcastle Falcons sont restés les bons derniers du Premiership, depuis deux saisons, terminant l’édition 2024 avec 18 défaites en… 18 matchs :

"Cette idée a été une véritable catastrophe, la RFU Championship (2e division) est vraiment dans un état terrible."

Le Contraste avec le Succès Français

Pendant que le Premiership peine à survivre, le Top 14 et la Pro D2 ont travaillé de concert pour rendre les championnats plus attrayants, devenant un empire regardé dans le monde entier. Une situation idéale s’expliquant par le soutien de Canal +, partenaire historique venu apporter un soutien financier inégalable (696,8 millions d’euros sur 5 ans).

"La dernière finale du Stade toulousain face à Bordeaux est une illustration parfaite. C’était probablement la plus grande performance de l’histoire, toutes époques confondues. Le rugby français est un paradis."

Le pays a trois divisions professionnelles qui offrent la possibilité de monter ou de descendre, franchement la Pro D2 est aussi devenue fantastique à suivre !

L'Exode des Talents Anglais

Historiquement, le championnat a une véritable relation avec les joueurs anglais comme Jonny Wilkinson ou les frères Armitage. Ils restaient cependant des cas à part, car jouer à l’étranger prive de sélection les internationaux du XV de la Rose. Mais, maintenant, un véritable exode s’est mis en place.

Owen Farrell, Kyle Sinckler, Manu Tuilagi, Mako et Billy Vunipola… Cet été, ils sont une dizaine de cadres de la sélection anglaise à débarquer en France. Certains, comme Jonny May ou Courtney Lawes, évoluent même en Pro D2. Une fuite des talents, difficile à colmater, qui accentue la crise.

"Le Top 14 permet clairement de passer un cap dans son niveau de rugby. Ce n’est plus attractif de jouer en Angleterre. Les dernières années du mandat d’Eddie Jones ont été terribles. Les mauvais résultats ont fait perdre son statut à la sélection nationale."

Des joueurs d’élites dans la fleur de l’âge comme Henry Arundell, Sam Simmonds ou Jack Willis ne peuvent plus attendre que la sélection ressuscite. Jouer pour l’Angleterre, c’était un immense honneur. Maintenant, le public est absent. Twickenham est silencieux, voire cynique.

Déclin de la Popularité et des Pratiquants

La crise s’est en effet étendue aux racines de l’arbre. Dépourvue de ses stars, l’ovalie peine à trouver sa place au milieu de l’abondance de sport en Angleterre.

"Il est devenu difficile, même impossible de rivaliser face au dieu football qui est gigantesque dans le pays. Mais il y a aussi les autres sports, les Jeux olympiques et paralympiques, le tennis, le cricket… Il y a tellement de compétitions où les Anglais performent en ce moment. Difficile d’imaginer revenir à l’époque du grand Premiership."

Entre les résultats en berne et le manque d’exposition, mécaniquement, la situation devient alarmante même au niveau amateur. Le nombre de pratiquants est en chute libre comme l’illustre une étude réalisée par Ipsos (tableau ci-dessous).

Évolution du nombre de jeunes pratiquants de rugby en Angleterre
Année Pourcentage d'enfants (9-16 ans) jouant au rugby
2018 9,7 %
2023 8,3 %

À cela, il faut ajouter les suppressions de postes de la RFU pendant la pandémie, où la fédération avait procédé à d’énormes coupes budgétaires, licenciant près d’un quart de son personnel (plus de 100 personnes), dont des entraîneurs communautaires participant au développement amateur.

La Réponse de la Fédération Anglaise

Face à cet écroulement, la Fédération anglaise a été contrainte de contre-attaquer en préparant un évènement capital pour l’avenir du rugby anglais. La semaine dernière, un sommet a été organisé à Twickenham, ou plutôt l’Allianz Stadium, nouveau nom de l’antre du rugby mondial, propriété de la RFU, l’endroit idéal pour démarrer un nouveau chapitre.

En échange d’un total de 264 millions de livres (312 millions d’euros), versé sur huit ans dans divers secteurs, les clubs de première division se soumettent littéralement aux désirs du XV de la Rose concernant un groupe de 25 joueurs (qui devrait être annoncé prochainement) qui seront sous contrat hybride avec la sélection.

C’est la naissance de l’Enhanced Elite Player Squad (EEPS), un groupe d’élite pour relancer définitivement la sélection. Ce système permettra d’offrir un pouvoir jamais vu auparavant à Steve Borthwick. Il aura le "dernier mot" sur le plan de développement individuel, les programmes de musculation et de conditionnement physique et les décisions médicales.

"Cette nouveauté était une exigence de Borthwick. L’année dernière, Ollie Lawrence, un rouage essentiel du système de jeu, s’est blessé en jouant pour Bath juste avant les échéances internationales. Une situation qui a provoqué la colère du sélectionneur. Pourquoi Ollie Lawrence a-t-il joué face à une équipe de bas de tableau ? Il a manqué une grande partie de la saison. C’était l’élément déclencheur de cette nouvelle règle qui semble énorme."

Néanmoins, difficile d’imaginer qu’un grand joueur accepte de ne pas participer à un grand match avec son club. Les deux entités veulent travailler ensemble, en prenant l’exemple de la célèbre convention FFR/LNR (bien moins permissive) pour enfin relancer le rugby anglais, en passant par la performance de son équipe nationale.

Bien que la situation reste alarmante, Stephen Jones reste positif sur certains aspects :

"Le Premiership peut être incroyablement compétitif, je pense que c’est toujours un grand championnat. Vous avez les Saracens, Exeter, Bristol, Northampton, Gloucester… Il y a des grands matchs. La force du championnat réside dans ses traditions. S’ils peuvent revenir à une formule avec 14 équipes, je pense que le championnat retrouvera sa beauté. Pour l’équipe nationale, presque chaque rencontre, il semble que nous aurions pu gagner, mais pour l’instant ça n’arrive pas."

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