Pour de nombreux amateurs du ballon ovale, la diffusion de la tournée d’automne du XV de France sur TF1, plutôt que sur France Télévisions, a déclenché une émotion inattendue : celle du manque. Le manque de la voix de Matthieu Lartot, le manque du regard de Dimitri Yachvili.
Le commentateur et le consultant ont, semble-t-il, tissé, match après match, une présence familière dans le salon. « À chaque coup d’envoi, ces deux voix faisaient bien plus que commenter, elles habitaient le match », commente un internaute, après le France-Afrique du Sud de samedi soir. Dans cette époque où les droits audiovisuels se marchandent, où la chaîne devient objet de nostalgie, la figure de Lartot-Yachvili incarne ce que le supporter aime, à savoir la stabilité, la familiarité, la profondeur.
Cela fait près de deux décennies que Matthieu Lartot (43 ans) commente des matchs de rugby sur France Télévisions, très exactement depuis un Angleterre - Italie du Tournoi des VI Nations 2003. Mais c’est en 2009 que le journaliste est devenu la voix du XV de France. Avant le choc contre les champions du monde sud-africains samedi soir à Marseille - « la seule équipe que l’équipe de France version Galthié n’a jamais rencontrée » rappelle-t-il, le binôme du consultant Dimitri Yachvili a confié à 20 Minutes la vision de son métier.
Le retour du tournoi sera aussi pour beaucoup de spectateurs des retrouvailles avec l’animateur : en 2023, Matthieu Lartot a été amputé d’une jambe à la suite d’une récidive de cancer. « Je reprends le fil de mon métier et de ma passion. Je ne suis pas un cas à part, quand on traverse ce genre d’épreuve, on a besoin de projets pour tenir. Deux mois après mon amputation, j’étais à l’antenne pour la Coupe du monde », raconte-t-il.
Matthieu Lartot, journaliste soudé au rugby depuis son adolescence, lui-même ancien demi mêlée jusqu’à ce que la maladie le contraigne à changer de terrain. Dimitri Yachvili, ancien joueur du XV de France, la main sur la mêlée, l’œil du terrain converti en analyse à l’antenne. L’expertise de Yachvili, sa voix parfois ferme, souvent juste, croise la verve de Lartot, capable d’un calembour sur le nom d’un joueur ou d’un geste technique, mais aussi d’un silence solennel quand le ballon tremblait.
Beaucoup de supporters sont donc formels : « Le binôme de France TV a cette rare qualité : faire exister le supporter devant son écran, non comme simple spectateur, mais comme complice d’une histoire. Le Rugby c’est sur la France Télévision !

Un Changement de Paysage Audiovisuel
Mais un virage, pourtant pas récent, est survenu (pas question ici de faire la moindre comparaison). Les droits de diffusion des grands matchs internationaux du XV de France ont partiellement changé de porteur. France Télévisions a perdu la couverture de la tournée d’automne pour 2024 et 2025, qui revient à TF1 (commes les Coupes du monde) et à son duo composé de Stephan Etcheverry et de Thomas Lombard, tous deux anciens joueurs et fins connaisseurs. Sans oublier la présence d’Isabelle Ithurburu, transfuge de Canal + en 2023, en plateau ou sur le bord du terrain. De la compétence et une belle expertise, là aussi.
Or, le rugby se partage aussi dans l’instant-antenne. Quand les diffuseurs bougent, quand les visages changent, les habitudes se dérèglent. Le téléspectateur s’installe pour « reconnaître » un univers : depuis le logo de la chaîne jusqu’au timbre du commentateur. Un style et un registre différents sur TF1, mais pas moins impactant, pas moins performant.
Aujourd’hui, ce changement de repères interroge directement le lien émotionnel. Le mot « nostalgie » n’est pas trop fort, car une partie de l’imaginaire collectif semble figée à cette absence. Pourtant, au-delà de l’émotion, ce qui demeure est bien l’image du XV de France même, les mêlées, les mauls, le ciel d’automne au-dessus du stade, la ferveur du « Allez les Bleus ! ». Mais « regarder sans ses voix, c’est comme écouter un bordeaux sans souvenir du premier verre.
Et au moment où l’automne arrive, avec ses feuilles mortes et ses stades lourds d’humidité, l’absence de ces voix familières rappelle que le rugby est aussi un souffle partagé dans l’instant, oui, mais aussi dans la mémoire d’un salon, d’un canapé, d’un ballon que l’on applaudissait en chœur.
Roland-Garros : Matthieu Lartot est l'invité de Culture médias
Les Défis et les Émotions du Commentateur
Qu’est-ce que ça change de commenter une équipe de France qui gagne ? Ça change tout. J’ai connu les deux périodes depuis 2009. On fait ce métier en espérant accompagner une épopée et vivre de grandes choses avec notre équipe nationale. Evidemment que l’équipe de France ne gagnera probablement pas tous ces matchs jusqu’à la Coupe du monde, mais on savoure l’instant.
Matthieu Lartot a fait la paire aux commentaires avec Fabien Galthié jusqu'à la nomination de ce dernier comme sélectionneur du XV de France, après la Coupe du monde 2019.

Les Moments Préférés et les Difficultés
La plus chouette, c’est évidemment lorsqu’on s’approche de la terre promise, de l’en but. Le rôle du commentateur, c’est d’être à ce moment précis, de retranscrire l’émotion qui traverse le stade et de la restituer au téléspectateur qui n’a pas la chance d’y être avec nous.
L’action que je redoute le plus, c’est la blessure. Je n’arrive pas à regarder les images de torsion. Je passe une consigne au réalisateur : ne pas s’attarder sur ce genre d’images. C’est une information, mais pour moi il faut montrer un ralenti et un seul.
L'Évolution du Discours sur les Commotions
Par le passé, nous, commentateurs, avons parfois un peu glorifié ce genre de choses. Ce que je regrette, et j’ai fait mon mea culpa à ce sujet, c’est d’avoir eu des formules très maladroites. Je suis beaucoup plus vigilant par rapport aux mots que j’emploie.
Vulgarisation et Humour : La Touche Lartot
Ce qui est très compliqué pour nous, c’est que contrairement à nos confrères de Canal ou de beIN Sports, on ne s’adresse pas à un public d’aficionados. Il faut essayer de vulgariser, même si je n’aime pas trop ce terme-là, parce que le rugby a des règles très complexes et qu’il y a beaucoup d’anglicismes. Je passe une consigne au consultant : expliquer systématiquement la règle même si ça peut nous être reproché par ceux qui suivent 30 matchs par an et qui savent ce qu’est un ruck. Mais ce n’est pas à eux qu’on s’adresse.
Sur les jeux de mots, en revanche, il n’y a rien de préparé. Cela reste du sport, on est là pour passer un bon moment, pour essayer de faire passer des émotions mais aussi un peu d’humour. Le style peut déplaire à certains, peu importe, mais on ne s’interdit pas de « déconner » entre nous, à partir du moment où ce n’est pas excluant pour le téléspectateur.
L'Héritage Souhaité
Mon envie, c’est que les gens retiennent un grand moment d’un match qui les a marqués, et qu’ils se rappellent peut-être du commentaire qui va avec. C’est ça qui m’intéresse, plus qu’une phrase un peu sibylline qui resterait.
Vingt-cinq ans après France 98 en football, tout le monde espérait vivre l’équivalent en rugby avec la Coupe du monde 2023 en France. « Il y a eu une déception, décrit Matthieu Lartot, commentateur sur France 2. C’est toujours dans l’esprit des joueurs. Le tournoi va leur permettre de tourner la page, c’est important pour eux de se retrouver, et de gagner très vite. » Un avis partagé par son partenaire à l’antenne, l’ancien international Dimitri Yachvili : « C’est l’heure de se remettre au niveau. On est en année paire, on reçoit trois fois : il faut gagner le tournoi!

L'Avenir du Duo et le Tournoi des Six Nations
Il est donc temps pour le XV de France de retrouver la compétition internationale, et de la plus belle des manières, avec le retour du tournoi des Six Nations, historiquement diffusé sur les antennes de France Télévisions. « Il y a forcément de la frustration, quand on est la chaîne du rugby depuis si longtemps, et que, tous les quatre ans, la Coupe du monde nous échappe, confie Matthieu Lartot. On sait que tout dépend des droits, et il y a des folies que l’on ne peut pas faire sur le service public. »
Il faudra faire sans le capitaine habituel de l’équipe de France de rugby à 15, Antoine Dupont, qui se prépare à disputer le tournoi de rugby à 7 aux Jeux olympiques cet été. Autre impact des Jeux sur ce tournoi: les Bleus ne joueront pas comme d’habitude au Stade de France, à Saint-Denis, mais à Marseille (contre l’Irlande le 2 février), Lille (contre l’Italie le 25 février), et Lyon (contre l’Angleterre le 16 mars).
Si l’équipe de France a besoin d’automatismes sur le terrain, c’est aussi le cas du duo formé par Matthieu Lartot et Dimitri Yachvili en cabine. « Dimitri, c’est la personne que je vois le plus, avec ma femme et mes enfants, s’amuse Matthieu Lartot. La complicité se travaille, et on place la bonne humeur au centre de notre relation. Nous sommes des passeurs d’émotion, pour partager des choses positives avec les gens qui nous regardent, et on en a tous bien besoin. »
Hommage aux Voix du Passé
Les anciens se souviennent de Roger Couderc, "le 16ème homme du XV de France", qui fut le meilleur représentant et promoteur du rugby à la télé dans les années 70. Mais pour les quadras, c'est le mythique Pierre Albaladejo, ancien international (qui officiait déjà au côté de Couderc pour les commentaires dans les seventies), qui les réjouissait sur Antenne 2 dans les années 80.
Aujourd'hui, les duos Lartot/Galthié sur France 2 sont sympas, Eric Bayle et Thomas Lombard sont pros et Bernard Laporte et Jeanpierre ne s'en sortent pas SI mal sur TF1 (on est sympas).
L'Avenir de Yachvili Après le Départ de Galthié
La nomination de Fabien Galthié à la tête du XV de France a mécaniquement entraîné un chamboulement à France Télévisions. Exit le duo de commentateurs que le nouveau sélectionneur formait depuis 2008 avec le journaliste Mathieu Lartot. Le nom de Dimitri Yachvili s'est finalement imposé. Une nouvelle aventure commence pour l'ancien demi de mêlée international (61 sélections). Il nous explique comment il envisage de devenir pour des millions de téléspectateurs la nouvelle voix du rugby lors du Tournoi des Six Nations qui commence pour les Bleus le 2 février (16 heures) avec France-Angleterre.

Les Influences de Yachvili
Le duo de commentateurs qui m'a marqué, ce sont les deux Pierre, Salviac et Albaladejo (NDLR : entre 1983 et 1999). Ce sont mes premiers souvenirs devant le petit écran.
La Vision de Yachvili
Je ne veux pas me comparer à qui ce soit. A l'époque Salviac-Albaladejo, il n'existait qu'une seule paire de commentateurs pour le rugby, du fait des retransmissions restreintes. De nos jours, il en existe une dizaine. C'est pour cela que je ne veux pas me différencier, car toutes ont leur défaut et leurs qualités. Surtout le téléspectateur s'identifie à toi. Je vais rester le plus naturel possible.
La Pression et l'Honneur
Oui, je m'en rends compte. C'est un honneur, une fierté. Il y a de la pression, mais elle est différente de celle que j'ai connue en tant que joueur. Derrière le micro, c'est un plaisir différent. J'essaierai d'apporter ma touche technique.
Le Profil Idéal du Commentateur
Tu diriges le jeu, tu as une vision globale de la stratégie. Les piliers sont plus terre à terre (rires).
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