Le Baiser Forcé : Définition et Impact sur le Football Espagnol

La finale de la Coupe du Monde de football féminin a captivé le monde autant qu’elle a dérangé pour des raisons inattendues. Après la victoire de l’équipe espagnole, le président de la Fédération espagnole de football (RFEF), Luis Rubiales, a choqué l’opinion en embrassant sans son consentement Jennifer Hermoso, la capitaine de la sélection. En embrassant une joueuse sans son consentement, le président de la Fédération espagnole de football a choqué l’opinion mondiale. Ce baiser forcé à Jennifer Hermoso a terni l’image du pays qui faisait figure de pionnière en matière de lutte contre les violences faites aux femmes.

Cet incident révèle des liens complexes entre la politique espagnole, les droits des femmes et l'image internationale du pays. Il met enfin en lumière les mœurs espagnoles contemporaines.

Luis Rubiales embrassant Jennifer Hermoso lors de la cérémonie de remise des médailles.

Une Mobilisation Sociale Sans Équivoque

Le baiser en question a d’abord provoqué une polémique, les réactions allant de l’indignation à la minimisation des faits. Certaines personnes ont considéré l’incident comme une situation résultant de l’euphorie du moment, Luis Rubiales lui-même ayant fondé un temps sa défense sur le fait que c’était un acte banal - en relayant une scène d’amusement des joueuses après l’incident. Parallèlement, la Fédération affirmait que le geste était mutuel et spontané, lié à la joie de la victoire. Jenni Hermoso a déclaré publiquement que le baiser n’était pas consenti.

Ces déclarations contradictoires ont contribué à alimenter la controverse et ont vite déclenché une réaction massive dénonçant la normalisation de comportements machistes et abusifs sur le corps des femmes. Le geste de Rubiales a été largement condamné comme inapproprié par la classe politique, les institutions, les syndicats, les citoyens espagnols et les athlètes. Les joueuses championnes du monde ont pris position en soutien à leur coéquipière. Après plusieurs heures de tergiversations, les présidents des fédérations régionales ont déclaré unanimement leur intention de demander la démission de Rubiales. Cette mobilisation plurielle montre une prise de conscience collective dans la lutte contre le harcèlement sexuel.

Du Sport à la Politique

Le scandale est au cœur de débats qui mêlent des facteurs culturels, sociaux et politiques. La ministre de l’Égalité Irene Montero a qualifié le baiser forcé de « violence sexuelle » et a insisté sur le besoin de ne pas normaliser de tels actes. Elle a été soutenue par le chef du gouvernement Pedro Sanchez, ainsi que par plusieurs ministres qui ont demandé la démission immédiate de Rubiales.

En Espagne, la question de la définition juridique du harcèlement sexuel a fait l’objet en 2022 de débats houleux lors du projet de loi contre les violences sexuelles. Cette loi, communément appelée Solo sí es sí (« seul un oui est un oui ») visait à renforcer la protection des victimes de violence sexuelle et à punir plus sévèrement les agresseurs.

Les questions liées au féminisme et aux droits LGBTQIA + ont joué un rôle central durant le mandat de Pedro Sanchez, qui brigue actuellement un nouveau mandat après les législatives de juillet dernier. Les lois adoptées au cours de ces dernières années témoignent d’un engagement fort en faveur de l’égalité des sexes et de la diversité sexuelle. Ainsi, en 2023 a été adoptée la loi pour l’égalité réelle et effective des personnes trans et pour la garantie des droits des personnes LGBT +, qui autorise l’autodétermination de genre. Elle permet aux personnes transgenre de changer leur sexe légal sans avoir à subir de traitement médical préalable, ni à obtenir une décision judiciaire à partir de 16 ans (avec approbation parentale ou aval judiciaire pour les jeunes de 12 à 16 ans). Cette loi a été saluée comme un exemple de progrès en matière de droits LGBTQIA + mais a aussi divisé la classe politique tant au sein de la gauche que de la droite, Vox et le Parti populaire ayant par ailleurs intenté un recours contre le texte.

Entre Tradition et Avant-Gardisme Social

Depuis la fin des années 1970, et après quatre décennies de dictature franquiste, l’Espagne a connu une transformation sociale rapide et est devenue un modèle en Europe en matière de droits pour l’égalité (loi contre les violences de genre en 2004, loi sur le mariage pour tous en 2005, loi sur l’avortement en 2010, loi contre les violences sexuelles en 2022, loi pour l’égalité des personnes trans en 2023, loi pour le congé menstruel en 2023 - dont le modèle a été rejeté en France…)

Cependant, malgré ces avancées législatives, il est essentiel de reconnaître que l’Espagne n’est pas unanime sur ces questions. L’opposition au féminisme et aux droits LGBT + persiste dans certaines parties de la société espagnole. Cela peut s’expliquer par diverses raisons, à commencer par la rapidité de ces changements sociaux qui remettent en cause des normes établies, enracinées, en lien avec des questions sur l’identité de genre qui polarisent la classe politique. L’Espagne est l’héritière d’un passé culturel et religieux dont les valeurs traditionnelles volent en éclats face aux revendications des groupes exposés précédemment.

Espagne : une enquête pour "agression sexuelle" contre Rubiales

Une Image de Pays Progressiste à Soigner

Cette affaire dessert un pays dont la réputation est aujourd’hui largement bâtie sur les avancées sociales, le tourisme et les succès sportifs. En prononçant un discours incendiaire lors de l’assemblée extraordinaire de la RFEF, et en scandant « Je ne vais pas démissionner » à maintes reprises, Luis Rubiales a attiré l’attention des médias internationaux, friands d’une histoire de dirigeant d’une grande organisation sportive qui refuse d’abandonner son poste et présente cet épisode tel un match de longue haleine à gagner contre ce qu’il a qualifié de « faux féminisme » ambiant (Rubiales a finalement quitté ses fonctions le 10 septembre après trois semaines de polémique).

Tant Rubiales que ceux qui ont applaudi son discours, comme Luis de la Fuente, sélectionneur de l’équipe féminine de football espagnole, laissent penser que les normes et valeurs au sein de l’institution ne sont pas alignées avec celles promues au sein de cette Espagne progressiste. Parmi les divers sponsors de la Fédération espagnole de football, il y a eu un moment de flottement puisque seules la compagnie aérienne Iberia et le fournisseur d’énergie Iberdrola ont immédiatement soutenu publiquement les joueuses sur leurs réseaux sociaux. Or, dans la gestion de la crise d’une part et dans la communication sur l’affaire d’autre part, il en va de l’image de marque de l’Espagne. Comme le souligne le spécialiste de la communication de crise Géraud de Vaublanc : « Une bonne réputation est une image favorable qui dure, malgré les aléas (évolution des marchés, changements de dirigeants, incidents ou crises traversées par l’entreprise). L’affaire Rubiales porte peut-être atteinte un temps à l’image de l’Espagne, quelque peu abîmée par le comportement d’un dirigeant, mais il est peu probable qu’elle affecte radicalement sa réputation.

Les jours se suivent et les témoignages concordent à propos des pressions subies par Jenni Hermoso à la suite du baiser imposé par l’ex-patron de la Fédération Luis Rubiales. Ce jeudi, ce sont les équipières de la joueuse en équipe nationale qui ont été entendues, dont la double Ballon d’or Alexia Putellas. Cette dernière a bien vu que Jenni Hermoso « était accablée, en pleurs », lors des festivités d’après victoire, ce soir d’août 2023. « Nous avons essayé de lui dire que nous étions championnes du monde, de minimiser la situation. Je ne sais pas si c’était bien ou mal, mais ce que nous voulions, c’est qu’elle profite de ce moment » a déclaré la joueuse la plus capée de la Roja, à l’initiative du hashtag #SeAcabo (« C’est terminé »), lancé pour soutenir Jenni Hermoso et largement repris pour dénoncer les violences machistes.

Lorsque l’affaire a éclaté, « certaines coéquipières de Hermoso ont commencé à plaisanter, a raconté de son côté Irene Paredes. Je leur ai dit d’arrêter, que c’était quelque chose de très grave. » Tout le monde s’en est bien rendu compte par la suite, quand Luis Rubiales et trois autres membres de la Fédération, dont l’ancien sélectionneur Jorge Vilda, demandaient à la joueuse de faire une vidéo pour minimiser le geste du patron.

Ces pressions ont duré plusieurs jours, y compris pendant le voyage de célébration de l’équipe après le titre. « Même si nous étions à Ibiza, il y avait toujours cette insistance sur la vidéo, pour lui faire dire que c’était un baiser consenti », a affirmé Alexia Putellas.

Pour Jenni Hermoso, « c’était des montagnes russes émotionnelles, parce qu’elle essayait de profiter du voyage, des coéquipières, de l’environnement, mais ensuite elle redevenait consciente de ce qu’il s’était passé et elle redevenait triste, abattue, ce n’était pas elle », a raconté Ana Belén Ecube, une amie de l’attaquante qui l’avait accompagnée à Ibiza.

Jugé depuis lundi pour agression sexuelle et coercition, Luis Rubiales sera entendu à partir de mardi prochain, comme ses trois co-accusés.

Dans le sport, les victoires et les défaites délivrent une morale, telle la « morale de l’histoire ». Cependant, dans des disciplines aussi aléatoires que le football, elle est parfois indiscernable ou… peu morale, et il faut compter sur le temps pour rétablir un équilibre ou un semblant de « justice ». Prenons la victoire de l’Espagne à la Coupe du monde 2023. Au moment du coup de sifflet final, le message est pour le moins ambigu. Jorge Vilda, maintenu par la RFEF, décide alors de s’appuyer sur de jeunes joueuses, tandis que plusieurs frondeuses réintègrent le groupe. La morale du sacre est donc que la « république des joueuses » a été battue en brèche par l’autorité légitime. D’autant que les Françaises, après avoir obtenu l’éviction de leur sélectionneuse Corinne Diacre en mars, ont échoué en quart de finale.

Lors de la cérémonie de remise du trophée, le président de la RFEF Luis Rubiales prend à deux mains la tête de Jenni Hermoso et lui impose un baiser sur la bouche. Il tire avantage de l’assemblée générale extraordinaire de la Fédération, obligeamment convoquée vendredi, pour obtenir une quasi-standing ovation et enregistrer quelques soutiens. L’intéressé ose même : « Que vont penser les femmes qui ont été agressées sexuellement ? Renvoyée au message, minimisant le geste, qu’elle avait publié dans un premier temps [1], Jenni Hermoso révèle avoir subi « une pression continue pour faire une déclaration qui puisse justifier l’acte de M. Luis Rubiales » et que ses proches eux-mêmes ont été sollicités. A-t-il eu raison, de ce point de vue ? C’est tout l’enjeu de ce qui va suivre : la définition de ce qui peut ou ne peut plus être toléré.

Après les attaques nominatives de Rubiales contre trois femmes ministres, dont la ministre du Travail Yolanda Díaz, une des premières à exiger sa démission, celle-ci déclare que « ce que nous avons vu aujourd’hui à l’assemblée de la fédération est inacceptable (…). C’en est fini de l’impunité des actes machistes. Le Conseil supérieur des sports espagnol, organisme gouvernemental, annonce qu’il porte l’affaire devant le Tribunal administratif des sports. Cette lamentable affaire aura eu au moins permis de compter les effectifs de chaque camp, et de constater que celui des femmes était largement majoritaire, même s’il n’est pas encore du côté du manche [3].

Les 22 autres championnes du monde apportent leur soutien à leur coéquipière et refusent de rejouer en sélection si les dirigeants actuels sont maintenus. Outre une soixantaine de joueuses espagnoles et de nombreuses footballeuses du monde entier, quelques footballeurs espagnols, comme David de Gea, Iker Casillas, Borja Iglesias, Xavi ou Hector Bellerin expriment leur soutien à leur consœur. Le dernier a résumé le sentiment général : « C’est une honte totale. Luis Rubiales s’est trompé d’époque, voire de nation : « Dans un pays à la pointe du combat féministe, contre les violences sexuelles, contre les violences conjugales. (…) À ce niveau de responsabilité, il n’y a que Rubiales pour ignorer quelle Espagne il habite… », note Mathieu de Taillac, journaliste correspondant en Espagne.

Rappelons les déclarations, juste avant l’affaire, du président de la FIFA Gianni Infantino exhortant les femmes à « choisir les bons combats (…) pour nous convaincre, nous les hommes, de ce que nous devons faire. (…) Poussez juste les portes, elles sont ouvertes ». Rappelons le nombre de sélections féminines qualifiées à cette Coupe du monde qui ont récemment connu des conflits avec leur fédération, dénonçant mépris et sous-financement : Canada, Jamaïque, Nigeria, Afrique du Sud, Angleterre, etc. Rappelons la réussite sans lendemain du Mondial 2019 en France, qui avait servi d’autosatisfecit à la FFF, laquelle n’avait engagé aucune politique sérieuse de développement du football féminin [5]. « Ça suffit », sans aucun doute. « C’est terminé » ? [2]

Le président a aussi demandé pardon à la reine Letizia, présente près de lui avec l’infante Sofia à Sydney, lorsqu’il s’était ostensiblement empoigné les parties génitales. [3] Karl-Heinz Rummenigge, ancien footballeur et ancien dirigeant du Bayern Munich a trouvé des excuses à Luis Rubiales : « Lorsque vous devenez champion du monde, vous êtes émotif. [4] Le sélectionneur espagnol des hommes, Luis de la Fuentes, après avoir applaudi le discours de son président, vendredi, publie samedi un communiqué le condamnant.

La perspective d'un procès se rapproche pour Luis Rubiale s: le juge chargé de l'enquête sur le scandale du baiser forcé à la joueuse Jenni Hermoso a demandé jeudi le renvoi en justice de l'ex-patron du football espagnol. Cette décision peut toutefois encore faire l'objet d'un appel et ne garantit pas que Luis Rubiales comparaîtra devant un tribunal. Selon le magistrat qui a conclu son instruction, le baiser à la numéro 10 de l'équipe d'Espagne après sa victoire en Coupe du Monde, n'a "pas été consenti" et était "une initiative unilatérale, faite par surprise", souligne le tribunal de l'Audience nationale. "Un baiser sur la bouche affecte la sphère de l'intimité relevant des relations sexuelles", ajoute-t-il dans un communiqué. Ce juge, qui a inculpé Rubiales pour "agression sexuelle" et délit de "coercition", ne précise pas dans son ordonnance les délits pour lesquels il doit être jugé car il reviendra au parquet de le faire avant l'ouverture d'un procès.

Depuis une récente réforme du Code pénal espagnol, un baiser non consenti peut être considéré comme une agression sexuelle, catégorie pénale regroupant tous les types de violence sexuelle. Selon le parquet, les peines encourues par Rubiales peuvent aller d'une amende à quatre ans de prison. "La finalité érotique ou non, tout comme l'état d'euphorie et d'agitation ressenti à la suite du triomphe sportif extraordinaire sont des éléments dont la conséquence et les conséquences juridiques doivent être appréciées lors du procès", estime ainsi le magistrat.

Dans le cadre de sa défense, Luis Rubiales, 46 ans, avait mis en avant son "émotion", "un moment de bonheur, une grande joie à ce moment-là", démentant toute "connotation sexuelle". En plus de Rubiales, le juge d'instruction demande également le renvoi en justice du directeur sportif de l'équipe masculine, Albert Luque, de l'ancien entraîneur de l'équipe féminine Jorge Vilda ainsi que de l'ancien directeur marketing de la Fédération Rubén Rivera pour "les pressions" exercées sur Jenni Hermoso. Selon lui, ces trois responsables auraient en effet agi de concert avec Rubiales "pour briser la volonté" de la joueuse et "l'amener à accepter d'enregistrer une vidéo" pour dire "que le baiser avait été consenti".

Vilda, qui se défend d'avoir exercé de telles pressions, a obtenu jeudi de l'Audience nationale qu'elle entende son ancienne adjointe Montsé Tomé, qui a pris sa suite à la tête de la Roja. Selon le tribunal, cette audition permettra à Tomé de "clarifier si la non-convocation de Jennifer Hermoso lors de deux matches de l'équipe nationale" avait ou non un lien avec "le refus de la joueuse de signer une déclaration commune avec Luis Rubiales" sur le baiser.

Le 20 août, quelques minutes après le sacre mondial de la Roja féminine à Sydney, le patron du foot espagnol avait embrassé par surprise l'attaquante sur la bouche, un geste ayant provoqué l'indignation internationale. Refusant de démissionner pour "un petit bisou consenti", il avait attaqué, lors d'un discours retentissant cinq jours plus tard, un supposé "faux féminisme". Une version démentie par Hermoso qui avait dit s'être "sentie vulnérable et victime (...) d'un acte impulsif et sexiste, déplacé et sans aucun consentement de (sa) part". Sous la pression, Rubiales avait fini par démissionner le 10 septembre, se disant victime d'une "campagne disproportionnée".

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