Club Oriental de Football : Une Histoire Riche et Complexe

Le football, bien plus qu'un simple jeu, reflète souvent les dynamiques sociales, politiques et économiques d'une région. L'histoire du Club Oriental de Football, ainsi que celle d'autres clubs européens et sud-américains, illustre parfaitement cette interconnexion.

Au début du XXe siècle, Casale Monferrato, surnommée « la ville blanche », était une cité industrielle recouverte de poussière de calcaire. Le Casale Foot Ball Club s’est construit en réaction à la domination de Vercelli, la ville voisine. En 1913, Casale réalise un exploit en s’imposant face à Reading FC, devenant ainsi la première équipe italienne à faire tomber une équipe professionnelle anglaise.

Pro Vercelli, fondé en 1903, est le grand club de l’avant-guerre avec le Genoa. Les Casacche Bianche règnent sur le championnat à partir de 1908 grâce à des joueurs du cru. Guido Ara est l’incontestable guide des Leoni de Pro Vercelli, un joueur hors normes, un milieu dont on prétend qu’il est aussi fort techniquement que physiquement.

Italie-Hongrie 1911 : six joueurs de Pro Vercelli dans le onze italien, dont Guido Ara accroupi à droite.

Quand le conflit s’achève, Pro Vercelli reprend sa domination en conquérant deux nouveaux titres en 1921 et 1922, Guido Ara endossant un rôle d’entraîneur-joueur. Ce sont les derniers sacres des Leoni, comme si l’accession au pouvoir de Mussolini devait définitivement marquer la fin d’une époque.

Casale et Pro Vercelli demeurent malgré tout des places fortes au sein de championnats de plus en plus élitistes jusqu’à l’instauration de la Serie A en 1929. Rosetta est le symbole du déclassement progressif des provinciaux piémontais. En 1923, il est au cœur d’un scandale connu sous l’appellation de Caso Rosetta.

Confronté à des difficultés financières, Pro Vercelli peine à dédommager ses joueurs à l’ère de l’amateurisme marron. Puis Edoardo Agnelli, tout nouveau président de la Juventus, entreprend de recruter Virginio Rosetta avec l’accord du joueur mais contre l’avis de Pro Vercelli, condition a priori suspensive. C’est ainsi que Casale perd Monzeglio en 1926, happé par son destin de champion et de fasciste à Bologne, puis Caligaris en 1928, lui aussi sensible aux lires offertes par Agnelli.

Après Rosetta, Pro Vercelli doit faire le deuil de Pietro Ferraris en 1932, séduit par le projet napolitain. Le dernier derby del Piemonte Orientale de Serie A a donc lieu au printemps 1934. Pro Vercelli peut encore compter sur un jeune bomber hors normes appelé Silvio Piola, 20 ans. Entraînées par Guido Ara, les Casacche Bianche misent sur leur puissance physique et l’activité de Piola pour dominer les Nerostellati. Un derby à la dure.

Il faut bien le dire, Pro Vercelli et Casale pratiquent un jeu démodé, celui de leurs années de gloire, comme si le temps s’était arrêté. Ce football fruste ne correspond plus au calcio des années 1930, bonifié par des cracks venus d’Amérique du sud tels qu’Orsi, Demaría, Sansone, Guaita ou Guarini. Ces Oriundi, bien plus attirés par les lires que par l’appel de la mère patrie, les clubs provinciaux ne peuvent y accéder.

L’ultime derby del Piemonte Orientale s’achève dans l’indifférence générale sur un score de parité, 1-1, bien loin d’un des sommets passionnés des années 1910. Casale est relégué, Pro Vercelli le suit dès la saison suivante, trop affaibli par l’inévitable départ de Piola pour la Lazio. Aucun des deux clubs ne rejoue en Serie A, et si Novara et Alessandria parviennent à représenter les petites società piémontaises dans l’élite, elles n’ont ni le palmarès, ni le prestige des Leoni et des Cinghiali.

Aujourd’hui, Pro Vercelli évolue en Serie C alors que Casale croupit en Serie D devant quelques centaines de tifosi. Sur une de leurs banderoles est écrit, Stella d’antica gloria guida il Casale alla vittoria.

Le CURCC et la Naissance du Peñarol

Un nœud ferroviaire ne se trouve jamais dans un centre-ville, surtout à la fin du XIXe siècle. Il faut de la place pour mettre en branle ces grosses machines à vapeur, les monter et les entretenir, elles qui doivent désormais irriguer tout ce pays encore sauvage qu’est l’Uruguay et ses à peine plus d’un million d’habitants.

Les Anglais, à la tête du Ferrocaril Central del Uruguay, s’installent donc à une dizaine de kilomètre de Montevideo à l’intérieur des terres, dans un petit hameau répondant au nom de Villa Peñarol, lieu-dit dérivant de la ville de Pinerolo, dans le piémont italien, nom lui-même repris à la fin du dix-huitième siècle par un émigré italien. En 1891, à peine cinq mois après le début de l’activité, Frank Hudson, ingénieur anglais et vice-président de l’entreprise, lance tout un panel d’activités sociales autour de l’usine, dans la plus pure tradition anglaise, allant de l’école au centre culturel, en passant par un club de sport, le Central Uruguay Railway Cricket Club, fondé le 28 septembre 1891.

Ce club multisport s’inscrit dans la lignée d’autres clubs originaires d’Angleterre et déjà présent en Uruguay, aux activités souvent aristocrates comme le cricket ou le rugby. Les Anglais y imposent encore une vision amateur de l’usage du sport, d’activité sociale entre adhérents de la bonne société. Ce nouveau club appartient complètement à la société de chemin de fer, à tel point que les deux premiers présidents, Hudson et Henderson, sont également administrateurs généraux de la société durant leur mandat respectif.

Le club compte à sa fondation cent dix-huit associés, dont soixante-douze Britanniques, des Uruguayens et un Allemand. Le terrain est installé au cœur de l’usine où travaillent trois milles ouvriers, il est fourni et entretenu par l’entreprise. Dès le départ, la section football du club est un immense succès, elle abolit pour un temps les barrières sociales et nationales qui peuvent exister entre employés et contremaîtres, entre Anglais et Uruguayens, entre locaux et émigrés.

Rapidement, le club multisport du départ se focalise presque uniquement sur le football au détriment du cricket et du rugby. Petit à petit, les Anglais, prépondérants à l’origine, laissent place aux Uruguayens, un premier capitaine local est nommé en 1895. Le 30 mars 1900, avec l’Albion Football Club, l’Uruguay Athletic et le Deutscher Fussball Klub, le club fonde la Uruguay Association Football League et joue le 10 juin son premier match de championnat contre Albion, au Parque Central, victoire deux buts à zéro.

Estadio Campeón del Siglo, le stade du Club Atlético Peñarol.

Le match annoncé est bien de Peñarol contre Albion, car dès le départ la porosité entre CURCC, nom officiel du club, et son quartier d’origine, Villa Peñarol, s’est faite sentir. Lors du premier championnat de 1900, joué entre club d’origines anglo-saxonnes, un nouveau club est exclu, les quatre premiers adhérents refusant sa participation. Il est composé de joueurs locaux, criollos comme on dit, et ne sera autorisé à participer qu’à compter de la deuxième édition. Il s’agit du Club Nacional de Football, le futur meilleur ami de Peñarol.

Le premier championnat est remporté par les Carboneros, surnom donné aux joueurs de Peñarol, qui reste donc le seul champion du XIXe siècle en Uruguay. L'équipe est alors encore un mix entre joueurs britanniques et uruguayens. Buchanan, meilleur buteur du premier championnat est Ecossais. Juan Pena, de son côté, est un sportif, ayant passé toute sa vie sur les terrains, venu au club puis à l'entreprise.

À peine vingt ans après sa création et malgré un immense succès populaire, le club CURCC de Villa Peñarol est en crise. Son objectif initial était de divertir les ouvriers, de leur proposer quelques matchs de temps en temps, de fournir un terrain pour leurs activités physiques. Mais le club est devenu une institution, portée par un public très nombreux, participant désormais au championnat nouvellement créé.

Le 3 août 1902, ce ne sont par exemple pas moins de six mille personnes qui se pressent pour voir le CURCC de Villa Peñarol et Nacional s’affronter lors d’un duel entre champions. Le match voit se dérouler des incidents entre les supporters des deux clubs, le train de Peñarol étant caillassé à son retour en banlieue. Les violences apparaissent.

Mais sportivement, le CURCC est étincelant, à contretemps de la situation de l’entreprise, en crise face aux difficultés du développement. Après Hudson et Henderson est nommé Charles Baynes comme président de l’entreprise de chemin de fer à partir de 1906, avec pour objectif de réduire drastiquement les coûts. Il refuse la présidence du club, qui allait auparavant de pair avec ses fonctions, et se plaint des coûts que fait supporter le club à la compagnie à cause de l’absentéisme des employés footballeurs, des employés supporters, mais aussi des destructions engendrées par les supporters sur les trains spéciaux mis en place pour les matchs. La rupture entre l’objectif de départ et l’engouement pour Peñarol devient évidente.

L’année 1908 marque une cassure avec une grève violente au sein de l’entreprise. Un conflit entre l’Uruguay Railway et le syndicat provoque une grève générale en son sein qui dure quarante et un jours. Durant cette grève, les joueurs ne pouvant plus jouer au sein de l’entreprise, ils quittent le club et s’engagent dans d’autres clubs de Montevideo comme Wanderers ou River Plate quand ils restent à Montevideo, ou à Ferrocaril Oeste, club des chemins de fer en Argentine, quand ils doivent traverser le Rio de la Plata pour trouver à nouveau du travail. Le CURCC pourrait alors mourir, mais le syndicat soutient le club et affirme que Peñarol n’est pas mort, que Peñarol va continuer à jouer le championnat vaille que vaille.

D’autant plus que, très rapidement, le championnat nouvellement créé devient une activité économique. On ne parle pas encore de professionnalisation (trop peu d’équipes et trop peu de matchs), mais la géographie de Montevideo permet de créer un championnat national autour de quelques équipes qui tient la route, avec un public amateur de football nombreux à chaque match. Ce sera la base des titres de la Celeste quelques années plus tard, ce qui fait la force de ce football du début du vingtième siècle en Uruguay.

Alors les Peñarolenses cherchent une solution. Les adhérents commencent à chercher une solution institutionnelle pour sortir de l’impasse et rendre le club indépendant de l’entreprise qui l’avait créé. En 1913, l’assemblée du club du 2 juin voit s’opposer deux fronts : d’un côté, certains, dont la direction, souhaitent un retour du club à son objectif d’origine, un club social et sportif d’entreprise, modeste mais tourné vers les employés, réduire la voilure, ne plus participer au championnat de l’AUF. Pour d’autres, cet objectif est impossible pour ce club qui est devenu le plus aimé du pays, champion à de nombreux reprises, empli de gloire. Face à l’engouement des joueurs et du public, c’est bien l’indépendance que doit gagner Peñarol pendant cette année charnière avec, à la suite de longues négociations entre la direction et l’assemblée des joueurs, l’indépendance enfin octroyée en décembre.

Une assemblée générale est tenue, pour refonder le club, avec une partie des sociétaires actifs de l’époque, employés ou non de l’entreprise, dans le local de la ligue de football à Montevideo même. Le CURCC devient définitivement le Club Atlético Peñarol, conserve drapeaux, coupes gagnés précédemment, couleurs et supporters. Ils ne perdent que l’argent qu’il restait dans les caisses, offert à un hôpital. Mais peu importe, la marche triomphale du club peut reprendre. Cette transition ne pose aucun problème à l'époque aux autres clubs locaux, le CURCC se fait déjà appeler Peñarol. Des décennies plus tard, Nacional conteste que les deux clubs soient une seule et même entité et se sert de cette transition pour affirmer que Peñarol a été fondé en 1913, donnant ainsi l'honneur d'être le doyen à Nacional.

Le club est de nouveau champion en 1918, puis en 1921, mais entre en conflit avec l'AUF car il veut jouer un match amical contre le Racing argentin, membre à cette époque de l'Association Amateur de Football argentine, et non de l'AFA, partenaire « officiel » de la fédération uruguayenne. Le règlement de l'AUF interdit à l'époque de jouer des matchs amicaux contre des équipes qui ne sont pas membres des associations partenaires. Le 12 novembre 1922, Peñarol et Central Español s'en vont malgré tout en Argentine jouer des amicaux contre Racing et Independiente. Dix jour plus tard, une assemblée extraordinaire de l'AUF vote l'exclusion de Peñarol et de Central, et ses derniers, à leur retour en Uruguay, fondent la Fédération Uruguayenne de Football.

Un championnat de la FUF est créé avec Peñarol, Central, mais aussi des équipes de la deuxième division, des équipes alternatives de l'AUF (Wanderers aligne par exemple des équipes dans les deux championnats). Peñarol est champion en 1924, mais le titre n'est pas reconnu, et, pire, aucun joueur de Peñarol ne participe aux Jeux Olympiques de 1924, et cette absence se maintient jusqu'au titre de 1930, pour lequel très peu de joueurs sont appelés. Des joueurs comme Isabelino Gradín, malgré leur talent, ne verront pas les compétitions mondiales.

Juste avant ce championnat, Peñarol effectue une tournée européenne comme avait pu le faire Nacional en 1925, embarquant sur le fameux Conte Verde (bateau qui amènera ensuite plusieurs équipes à la Coupe du Monde 1930, avant d'être coulé par les américains en 1944 lorsque passé sous pavillon japonais). Peñarol enchaîne les matchs contre des équipes d'Europe centrale, contre une sélection parisienne au stade Buffalo, puis en Espagne contre l'Espanyol Barcelone, l'Atlético de Madrid puis le FC Valence. Pour la première fois, Peñarol s'invite sur le Vieux Continent, n'ayant pu envoyer de joueurs à Paris ou Amsterdam pour les Jeux Olympiques.

De retour au pays, c'est Rampla Juniors qui est champion en 1927, avant que Peñarol ne soit de nouveau champion en 1928 et 1929. Pour la Coupe du Monde 1930, cinq joueurs de Peñarol sont appelés, mais la structure reste celle de Nacional, avec neuf joueurs appelés.

Peñarol est de nouveau champion en 1958 et 1959 et appuie une idée revenant régulièrement sur la table des années 1950 : créer un vrai tournoi continental regroupant les champions de chaque pays. En mars 1959, l'idée est poussée par les Chiliens lors du congrès de la CONMEBOL, avec l'appui des Uruguayens et du président de Peñarol de l'époque, Gaston Guelfi. La compétition est finalement organisée pour 1960, avec les champions de sept pays (Pérou, Equateur et Venezuela étant absents), et Peñarol représente fièrement l'Uruguay avec une première victoire lors du premier match de Libertadores 7- 1 contre les Boliviens de Jorge Wilstermann. Le match suivant est beaucoup plus disputé contre San Lorenzo. Après deux matchs nuls, un troisième match d'appui est organisé au Centenario et Peñarol l'emporte deux buts à un grâce à notamment à son buteur équatorien, Alberto Spencer.

Les finales se jouent le 12 et 19 juin 1960, entre Peñarol et les Paraguayens d'Olimpia. Les Carboneros l'emportent à l'aller, un à zéro, but de Spencer à la 79e. Au retour, les Paraguayens dominent tout le match, menant au score et cherchant à forcer un match de barrage, mais le jeune Luis Cubilla, qui deviendra ultérieurement une idole au sein du club rival de Nacional et au Paraguay, égalise à la toute fin du match et offre le titre à Peñarol. Une victoire dans les dix dernières minutes à la Peñarol, comme il y en aura tant d'autres dans l'histoire de Libertadores. Peñarol remet cela avec une nouvelle victoire en 1961 en finale contre Palmeiras, mais échoue en finale en 1962 contre Santos.

Cette finale est épique, avec une défaite du Peñarol de Béla Guttmann à domicile deux buts à un, doublé de Coutinho, avant que Peñarol ne réussisse l'exploit d'aller gagner au Brésil, trois buts à deux, doublé de Spencer, mais match arrêté à la cinquantième minute alors que l'arbitre vient de recevoir une bouteille sur la tête. Les dirigeants brésiliens menacent l'arbitre pour continuer à jouer la fin du match, et ce dernier accède à leur demande, avec l'accord des joueurs de Peñarol. Le rapport du match indique, malgré tout, que le jeu s'est arrêté à la cinquante-et-unième minute, le reste n'ayant pas de valeur officiel. Un match d'appui est donc organisé et Santos exige un arbitre européen, soi-disant plus sûr. Les Brésiliens ont peur. Mais ils ont un atout dans leur manche, une carte maîtresse : Pelé.

Les années suivantes continuent à voir la bande de Mazurkiewicz, Gonçalves, Joya ou Spencer rouler sur le continent. En 1966, Peñarol remporte le titre sur River Plate lors d'un nouveau match d'appui, au Chili. Les Argentins mènent deux à zéro à la mi-temps mais les Uruguayens semblent habiter par un esprit, Gonçalves déclarant encore récemment que jamais il n'a eu peur de perdre ce match. Et en effet, Peñarol l'emporte quatre buts à deux, avec notamment un doublé de Spencer. Ce match vaudra aux argentins le surnom de poules, gallinas (lire 20 mai 1966 : la naissance des Gallinas de River).

La décennie se termine en 1970 avec une nouvelle finale, cette fois perdue, contre les Argentins d'Estudiantes. Peñarol ne disposant plus de son buteur magique, Alberto Spencer, qui retourne cette année-là en Équateur terminer sa carrière au Barcelona de Guayaquil, après onze ans et cent-soixante-et-onze buts avec les Carboneros, dont cinquante-huit en Libertadores.

Durant les années soixante, Peñarol écrit aussi une histoire intercontinentale. L'un des objectifs de la naissante Libertadores était de désigner un champion continental pour affronter le champion européen de la naissante Coupe des Clubs Champions européens. Dès la fin 1960, une première finale est donc jouée entre le Real Madrid et Peñarol. Les Espagnols ayant déjà un fort accent sud-américain avec les Argentins Rogelio Domínguez (gardien), Alfredo Di Stéfano, ou le Brésilien Canario, repartent de Montevideo avec un match nul et s'imposent cinq buts à un à Madrid. Six ans plus tard, et après une première victoire de Peñarol en 1961 contre Benfica, Peñarol et Madrid se retrouvent de nouveau en ...

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