L'Évolution du Rugby Français : Des Racines du Sud-Ouest aux Métropoles Modernes

Traditionnellement lié au sud-ouest, le rugby français s’est tourné vers les grandes villes et de nouveaux territoires. Agen, Lourdes, Tarbes, Béziers, Narbonne, Dax : cette liste résume le rugby des années 1970 et 1980. Une époque où le sport se vivait encore dans une forme d’amateurisme et où le sud-ouest avait la mainmise sur le Championnat et l’équipe de France qui disputa la première Coupe du monde, en 1987. Trente-six ans plus tard, aucun des clubs cités ci-dessus n’est dans le Top 14 et des joueurs nés en Normandie ou en Ile-de-France ont été sélectionnés par Fabien Galthié.

Plusieurs clubs ont vu leur nom évoluer lors des dernières décennies. Un premier constat de la liste de 2023 est frappant : tous les internationaux qui participeront au Mondial cette année jouent au sein du Top 14. Il s’agit là d’une première différence entre les joueurs de Fabien Galthié et leurs prédécesseurs qui avaient tenté l’aventure à l’étranger. Cette sédentarité des joueurs actuels s’explique autant par la montée en régime financière et sportive du Top 14 que par les déboires des championnats étrangers.

Le Premiership anglais a vu deux clubs (les Wasps et Worcester) déposer le bilan l’an passé alors que les Harlequins et les London Irish sont actuellement en proie à de graves difficultés économiques.

Pour comprendre cette évolution, nous allons examiner la provenance des joueurs qui ont participé à la Coupe du monde avec la France depuis 1987 : où sont-ils nés ? Quel était leur premier club dans l’élite ?

La Domination de Toulouse et le Déclin des Clubs Historiques

En 1987 et 1991, Agen domine la sélection française (respectivement 6 et 4 internationaux, plus que tout autre club), avant de laisser cette place à Toulouse en 1995 (4 internationaux), en 1999 (6, à égalité avec le Stade Français), en 2003 (7, à égalité avec le Stade Français), en 2007 (9), en 2011 (8), en 2019 (8) et en 2023 (10). Seul le Racing 92 a troublé la suprématie de Toulouse, en plaçant 7 joueurs dans la liste de 2015.

Le cas d’Agen, qui comptait 6 représentants en 1987 mais aucun aujourd’hui, est frappant. Le club continue d’être l’un des meilleurs formateurs de l’Hexagone et a vu passer trois internationaux actuels : Brice Dulin (2009-2012), Émilien Gailleton (2021-2022) et Yoan Tanga (2017-2019). Mais son exemple reste saisissant. Relégué en Pro D2 en 2007, pour la première fois de son histoire, le club a payé une certaine faiblesse financière : « Le club possède près de 700 entreprises partenaires aujourd’hui mais aucun partenariat majeur, résume son président Jean-François Fonteneau. Il nous faudrait un soutien plus important. D’autres clubs majeurs des années 1980 ou 1990 ont échoué à gonfler leur budget avec la professionnalisation.

Jean-Pierre Garuet, ancienne légende de Lourdes et du XV de France (42 sélections de 1983 à 1990) le reconnaît : « C’est une ville de 14 000 habitants. Alors, qu’est-ce que vous voulez ?! Aujourd’hui, les joueurs, les entraîneurs sont achetés et vont là où il y a de l’argent. Son constat rejoint celui de Philippe Dintrans, talonneur des Bleus (1979-1990) et joueur de Tarbes, qui a aujourd’hui « mal au cœur » en voyant la situation de son club de toujours, passé de la première division à la Nationale en trente ans. « Avant, il y avait des investisseurs qui donnaient un peu de pécule et beaucoup de leur temps. Aujourd’hui, ce sont des marchés incroyables. Moi, avec 10 ou 15 millions d’euros, je peux le faire aussi, d’être champion ! Pourtant, il y a encore de la formation à Tarbes, mais ce sont les grands clubs qui en profitent. Les métropoles ont acheté le rugby.

L'Importance des Centres de Formation et le Rôle des Métropoles

Notre deuxième interrogation repose sur les premiers clubs professionnels des internationaux français. Ceux-ci permettent d’observer les tendances de la formation mais aussi du recrutement. Les Bleus de Galthié ont majoritairement commencé à Toulouse, La Rochelle, Bordeaux et Lyon, alors que les internationaux étaient encore nombreux par le passé à débuter leur carrière dans des clubs moyens, comme Boucau, Castelsarrasin, Lavelanet, Cahors ou Graulhet. Les joueurs privilégient aujourd’hui les gros centres de formations des équipes du Top 14, en rêvant d’une progression des catégories de jeunes jusqu’à l’équipe première.

C’est le cas de Thomas Ramos, Julien Marchand ou Cyril Baille, respectivement natifs du Tarn, des Hautes-Pyrénées et des Pyrénées-Atlantiques, qui ont rejoint le Stade Toulousain dans les catégories de jeunes, avant d’intégrer les « grands ».

Une analyse confirmée par la taille des villes qui composent le Top 14 actuel. Aujourd’hui en effet, sans prendre en compte le Racing 92 associé à un département, 10 des 13 autres villes du Top 14 ont une population supérieure à 75 000 habitants. Seuls Bayonne (52 000 mais plus de 250 000 avec l'agglomération), Castres (42 000) et Oyonnax (22 000) sont en-dessous de ce seuil.

Sur ce point, le cas de Lyon est intéressant. Le LOU, qui a connu une progression fulgurante, en passant de la Pro D2 en 2015-2016 à trois qualifications en phases finales du Top 14 en six ans, a pris beaucoup d’importance en Rhône-Alpes. « Le club majeur de la région a longtemps été Bourgoin-Jallieu, observe le président du club Yann Roubert . Aujourd’hui, on aspire à en être le club phare. » Son idée, la mise en place de « LOU territoire » : « Il s’agit d’un partenariat avec une trentaine de clubs de la région. Ce qui permet à des enfants de ces clubs de venir ramasser les ballons aux matches, de mettre en place des échanges entre leurs éducateurs et les nôtres, d’organiser des matches amicaux et des tournois en commun.

Si ces grosses équipes et ces métropoles peuvent dominer le rugby français, c’est également grâce à une course à la structuration et avec le concours du mécénat, observe Thomas Lombard. « À l’aube des années 2000, on a vu l’arrivée des mécènes dans le rugby français. L’un des premiers était Serge Kampf, qui a repris Grenoble, Biarritz ou Bourgoin-Jallieu. On peut aussi citer des personnalités comme Jacky Lorenzetti au Racing 92, Mourad Boudjellal ou Bernard Lemaître à Toulon, Mohed Altrad à Montpellier, Alain Afflelou à Bayonne. Certaines fois, ce sont des industries adossées aux clubs, comme les laboratoires Fabre à Castres ou Michelin à l’ASM.

« L’appauvrissement des petits clubs » est inéluctable pour Carole Gomez, qui travaille depuis neuf ans à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) sur la géopolitique du sport. Même si « des exceptions confirment la règle ». « À Castres, les laboratoires Pierre Fabre donnent au club des moyens bien supérieurs à ce dont il pourrait bénéficier en temps « normal ». À La Rochelle, il y a une très bonne formation ainsi qu’une stabilité dans la gouvernance. Les clubs landais d’autrefois ainsi que Narbonne, Lourdes ou Béziers, à moins d’un alignement des planètes, ne pourront plus rivaliser et revenir au haut niveau.

Répartition Géographique et Émergence de Nouveaux Talents

À travers notre dernière interrogation - où sont nés les internationaux français ayant participé à une Coupe du monde - on observe une diminution du nombre de joueurs nés à l’étranger ou binationaux par rapport aux deux dernières éditions de la Coupe du monde. Un seul dans la liste des 33 finale n'est pas né en France : Uini Atonio (Nouvelle-Zélande) - contre dix en 2015 (Spedding, Nakaitaci, Guitoune, Kockott, Ouedraogo, Nyanga, Dusautoir, Le Roux, Debaty et Atonio) et cinq en 2019 (Gomes Sa, Le Roux, Guitoune, Vakatawa et Raka).

Un autre constat est saisissant : le rugby est mieux réparti dans l’Hexagone. Si autrefois, l’immense majorité des joueurs naissaient et grandissaient dans les bassins traditionnels du rugby français - Sud-Ouest, Sud-Est, Auvergne, Rhône-Alpes, région parisienne - plusieurs internationaux s’en distinguent récemment.

La Normandie fait partie de ces régions qui connaissent un essor de l’ovalie, alors que le football y a toujours été très populaire. Arrivé au chevet du club en février 2017, l’actuel président du Rouen Rugby Jean-Louis Louvel explique : « Même au fin fond de la Normandie, les gens connaissent le Rouen rugby, ce qui était loin d’être le cas il y a quelques années. On a fait du club un projet normand. On a renommé le club Rouen Normandie. Gabin est notre meilleur ambassadeur, en particulier chez les jeunes qui s’inscrivent en juniors. Parce qu’il est né et a grandi en Normandie mais aussi parce que son parcours est atypique, lui qui a été refoulé partout avant d’éclore à Rouen et d’être sélectionné en équipe de France seulement un an après son départ.

L’Île-de-France voit aussi naître davantage d’internationaux que par le passé. Plusieurs d’entre eux ont pu débuter le rugby dans des clubs de la région parisienne, comme Massy, qui jouait en Pro D2 la saison dernière, relégué en Nationale cette saison. Dans la première liste de Fabien Galthié, ils sont d’ailleurs deux à être passés par le club : Sekou Macalou (2011-2015) et Cameron Woki (2012-2017). Si pour Thomas Lombard, on a toujours joué au rugby en Île-de-France, le Stade Français est plus attentif au recrutement au sein de son bassin. « On a compris au Stade Français qu’il fallait éviter que les bons joueurs de l’Île de France aillent faire les beaux jours du Stade toulousain, de Toulon ou de Clermont. Nous sommes davantage à la recherche des bons joueurs de la région ».

Pourquoi la France joue-t-elle avec un 15… en 10 ?

La carte des naissances des joueurs sélectionnés pour les dernières Coupes du monde confirme l’importance du rugby des outre-mers, notamment dans les îles du Pacifique. Dans le groupe de 2023, ils sont trois (Yoram Moefana, Sipili Falatea, Peato Mauvaka) originaires de la Nouvelle-Calédonie et de Wallis-et-Futuna. C’est le cas de Romain Taofifénua, né en métropole, mais fils de Willy, ancien joueur de Mont-de-Marsan et originaire de Nouméa. Son cousin et ancien coéquipier en Bleus Sébastien Vahaamahina, membre de la liste de 2019, est également né sur l’île.

Matthieu Jalibert a commencé le rugby en Nouvelle-Calédonie au moment où son père, militaire, s’y est installé durant trois ans. « Ça montre que nous travaillons bien en Nouvelle-Calédonie », commente Taofifenua Falatea, père de Yoram Moefana et frère de Sipili Falatea, tous deux internationaux.

Plusieurs clubs étendent les frontières du rugby français dans de nouvelles régions : Vannes (Morbihan), Nevers (Nièvre) ou Soyaux-Angoulême (Charente) évoluent aujourd’hui en Pro D2 avec une trajectoire ascendante ces dernières années. Vannes est ainsi passé de la Fédérale 2 en 2005-2006 aux demi-finales de Pro D2 en 2019, 2021 et 2023, et peut se targuer d'avoir formé plusieurs joueurs aujourd'hui reconnus au sein du Top 14. Le plus connu est sûrement le Breton Nolan Le Garrec, l'un des grands espoirs du rugby français (21 ans), appelé en janvier dernier par Fabien Galthié en équipe de France et qui pourrait connaître sa première sélection à l'avenir.

Cette réussite impressionne même chez les adversaires des Vannetais. « Même si nous sommes rivaux sur le terrain, je suis personnellement admiratif de Vannes, affirme Antoine Roger, directeur général de Soyaux-Angoulême. C’est le club d’un territoire comme nous essayons d’en être un, et non pas d’un seul mécène ». C’est aussi la stratégie de Nevers, qui jouait encore en Fédérale 2 il y a une quinzaine d’années. Le club a choisi de développer de liens avec des clubs de l’élite, comme Clermont ou le Racing 92, selon son entraîneur actuel Xavier Péméja. Des relations qui se sont déjà matérialisées par le transfert l’été dernier de Janick Tarrit, formé de 2016 à 2022 à Nevers, au Racing 92. Même parti, le talonneur est aujourd’hui « la meilleure vitrine pour le club de Nevers » selon Péméja. Arthur Mathiron, tout juste champion du monde U20, vient d’ailleurs d’être prêté au club.

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