L'Origine et l'Évolution des Chants de Football: De "Allez Allez Allez" aux Hymnes Modernes

Les chants de supporters sont une composante essentielle de l'ambiance des matchs de football. Ils incarnent la passion, l'histoire et l'identité des clubs. Cette pratique, profondément ancrée dans la culture du football, a des origines fascinantes et continue d'évoluer. Remontons aux sources et explorons l'histoire des chants de stade, en mettant en lumière l'émergence de nouveaux hymnes comme le fameux "Allez, Allez, Allez" des supporters de Liverpool.

Cette saison, le club de la Mersey brille en Europe et ses exploits sont accompagnés d'un nouveau chant avec du français dans le texte. Bien sûr, ce n'est pas de la longue dissertation dans la langue de Molière. "Allez, allez, allez", tels sont les trois mots que répètent les fans de Liverpool, avant d'enchaîner en anglais avec des vers vantant leurs performances, leurs légendes et leur propre ferveur.

Il n'y aura aucun Français dans les rangs de Liverpool en finale de la Ligue des champions à Kiev ce samedi face au Real Madrid, mais les Reds auront quand même une petite touche frenchie. Les fans de Liverpool ont un nouveau chant pour encourager leurs joueurs. Une rengaine entraînante qui fait la part belle au français et qui va raisonner à Kiev pour la finale de la Ligue des champions contre le Real Madrid ce samedi.

Mais le "Allez, allez, allez" a ce petit quelque chose d'entêtant qui met l'ambiance. Il ne deviendra peut-être pas aussi célèbre que le fameux "You'll never walk alone" des Reds.

Les supporters de Liverpool entonnent "Allez, allez, allez" lors d'un match. Source: BFM TV

Les Origines des Chants de Stade

Démocratisé en France fin des années 1970 et au début des années 1980, le chant de stade trouverait son origine là où est né le sport lui-même : en Angleterre, à l'origine plutôt sous la forme de cris, de slogans repris à l'unisson. L'Italie a, elle aussi, sa part de responsabilité dans la propagation de cette pratique, dans la forme que l'on connaît aujourd'hui, et notamment en France, où elle a irrigué de son influence les premiers ultras, à Marseille. Un héritage culturel, dans les deux cas : « Dans les pays anglo-saxons, on a beaucoup de chorales, même à l'école, retrace Marina Chiche. Pour l'Italie, c'est plutôt la culture de l'opéra, le XIXe siècle. »

Les chants ont alors disparu des stades, ne laissant survivre, à leur place, que le bruit creux des consignes tactiques hurlées à pleine gorge et des ballons frappés, habituellement noyés dans la clameur. C'est une pratique si profondément ancrée que l'on n'oserait même plus imaginer un football sans. Il a pourtant bien fallu le faire, en 2020, quand le Covid a dépeuplé les tribunes de ses supporters.

« Pourtant, ça interloque, réplique Théophile Bonjour, étudiant en musicologie à l'université de Limerick (Irlande) et auteur d'une thèse sur le sujet. La pratique du chant, le chant choral en l'occurrence, se perd beaucoup, et des gens qui ne le pratiquent pas du tout au quotidien chantent à l'unisson de manière spectaculaire toutes les deux semaines dans des grands stades. » Or, au stade, on vient soutenir son équipe en chantant. « Il y a à la fois le fait de chanter, de chanter ensemble et de chanter un texte, soit trois couches d'expression et de signification », explicite Marina Chiche, violoniste, musicologue et grande fan de l'Olympique de Marseille.

La Création et l'Adoption des Chants

« En général, ce sont plutôt des créations solitaires, détaille Paul Cometto, ancien président et capo des Indians, groupe ultra de Toulouse. Ce n'est pas évident de créer un chant à plusieurs. Mais tout le monde peut arriver avec de nouvelles idées. » Sans cesse en mouvement, la culture ultra fait émerger de nouveaux chants chaque année dans les tribunes pour venir enrichir le répertoire.

Selon les fulgurances de chacun, comme l'oeuf ou la poule, vient alors en premier soit la mélodie, soit les paroles. « Ce débat, c'est le coeur de la musicologie, s'amuse Marina Chiche. Dans la religion, on dit : "Au commencement était le verbe..." Et les musiciens sont en mode : pas du tout ! (Rires.) » Les ultras, eux, sont généralement du côté des musicologues. « Souvent, la musicalité, la mélodie nous parle, et, une fois qu'on est convaincus, on essaie d'adapter des paroles dessus », explique-t-on du côté du CUP.

Une fois la mélodie et les paroles réglées, reste à faire adopter le chant par toute une tribune, soit des milliers de personnes qui vont devoir l'intégrer dans leur routine, dans leur catalogue. Un laboratoire fréquent pour les groupes ultras est le déplacement. Le car ou la tribune réduite favorisent les tests.

Parfois, des chants tombent dans les limbes de l'oubli. Pour d'autres, les groupes ultras font le forcing. « Le Se Canto, l'hymne occitan devenu aujourd'hui celui du TFC, c'est nous qui l'avons lancé il y a plus de vingt ans, raconte Paul Cometto, membre historique des Indians. Au début, on a un peu ramé. La première fois qu'on le sort, même en distribuant les paroles dans le virage, très peu de personnes le chantent. Il a fallu de longues années pour que ça se propage. Aujourd'hui, c'est tout le stade qui le chante, c'est donc une grosse victoire. Quand on est en finale de la Coupe de France (victoire contre Nantes 5-1, en 2023) et que tout le virage le clame, ça a de la gueule. »

Les supporters du TFC chantent "Se Canto" lors de la finale de la Coupe de France 2023. Source: tfc.info

Inspirations Musicales et Culturelles

Dans les stades, il n'est pas rare d'entendre émaner des tribunes des mélodies qui ont d'abord longuement squatté les rangs du Top 50. « Il n'y a quasiment pas de création mélodique ex nihilo dans les stades, explique Théophile Bonjour. C'est aussi un marqueur des cultures comme le mouvement ultra : le monde capitalistique nous envoie beaucoup d'objets, dont des objets musicaux. Pour se forger une identité, ce qu'on appelle des "sous-cultures" ou contre-cultures vont détourner l'usage de ces objets-là, à l'encontre de l'industrie qui les a envoyés. »

L'universitaire, qui travaille actuellement à la production d'une série de podcasts sur cette thématique intitulée Au choeur des stades, développe en prenant un exemple précis : la chanson Hissez haut les drapeaux, à Marseille. « Les ultras étaient dans un car, ils ont entendu Santiano d'Hugues Aufray et quelques matches avant la finale victorieuse de 1993 à Munich, ils ont lancé ça au départ comme une blague, explique-t-il. Mais ça a pris. Sur le but de Basile Boli, c'est ce chant que les supporters entonnent, ce qui explique son statut si particulier dans le coeur des Marseillais. »

Le dénominateur commun, bien souvent, c'est une mélodie à la fois entraînante et surtout abordable. « En France, il faut que ce soit simple d'exécution, avec ce qu'on appelle des notes conjointes, des rythmes simples », développe Théophile Bonjour. « La clé, c'est de maîtriser le tempo, acquiesce Paul Cometto. Un chant trop rapide, ça ne marche pas. En France, on ne sait pas chanter. (Rires.) On a une langue qui n'est pas la plus facile pour chanter de façon collective, avec beaucoup de mots qui finissent en "eu", ou pas sur une voyelle forte. »

Les chants drôles du football (supporters, fans, ultras) - Episode 1

Diversité des Chants: Du Classique au Religieux

Une fois la mélodie acquise, dans les virages, on entend de tout. Du classique, parfois, la Symphonie du Nouveau monde d'Antonin Dvorak a par exemple trouvé un point de chute chez les Bad Gones lyonnais. Chez le rival stéphanois, on a même versé dans le religieux avec l'Ave Maria de Lourdes, où le « Ave, Ave, Ave Maria » a été transformé en « Allez, Allez, Allez Saint-Étienne ».

L'estate sta finendo, chanson du duo Righeira sortie en 1985, a inspiré le chant Allez, allez, allez qu'on entend partout en Europe, de Rennes à Liverpool en passant par Naples. À Paris, l'hymne officieux de l'Écosse, le Flowers of Scotland, a donné naissance au Ô Ville Lumière. Et puis, il y a de la musique populaire, pas forcément française. L'Italie a aussi placé quelques tubes dans les tribunes françaises.

Plus récent, la chanteuse Noemi, avec Vuoto a perdere, qui a inspiré le chant devenu mythique des ultras parisiens : Tous ensemble on chantera. À Geoffroy-Guichard, on verse dans le religieux avec « l'Ave Maria » de Lourdes, où le « Ave, Ave, Ave Maria » a été transformé en « Allez, Allez, Allez Saint-Étienne ».

Les supporters de Saint-Étienne chantent "Allez, Allez, Allez Saint-Étienne" sur l'air de l'Ave Maria de Lourdes. Source: Onze Mondial

Inclusion et Exclusion: Le Rôle des Chants dans les Groupes de Supporters

« En Argentine, c'est un peu le contraire, explique Théophile Bonjour. Les airs des hinchas ou des barras bravas sont très développés, assez compliqués à chanter, pour que la foule dont ils veulent se distinguer ne les rejoigne pas. » En France ou aux alentours, cette exclusion se fait plutôt par le contenu des chants, ou par le simple fait de chanter : « On parle beaucoup d'inclusion, d'exclusion, et c'est très important quand les gens chantent avec le groupe », analyse Marie-Anne Berron, qui a cosigné avec Florian Koch deux études qui ont exploré en détail la sémantique des chants de supporters.

Et Marie-Anne Berron de poursuivre : « Dans les groupes ultras, si tu ne chantes pas, tu ne fais pas partie du groupe. Par ailleurs, ils utilisent énormément de pronoms personnels, "nous", "le nôtre", "ensemble". Ça exprime une forme de conscience dans l'inclusion et dans l'exclusion au groupe. »

C'est notamment pourquoi, selon les deux chercheurs, les chants qui vont à l'encontre de l'adversaire peuvent être parfois si véhéments, si violents. « On se construit davantage à exclure l'autre, de manière générale, développe Florian Koch. Dans le stade, c'est en quelque sorte une nécessité, une décharge. Quand on va huer, conspuer, on a aussi l'impression d'influencer, d'être actif. Donc, la victoire nous appartient aussi, parce qu'on a chanté, on a encouragé ou on a chahuté l'adversaire. »

Ajoutez cela à l'effet de groupe, et vous obtenez des foules qui peuvent parfois insulter au-delà du raisonnable. En France, ces dernières années, le contenu de certains chants, insultants, discriminants, particulièrement homophobes, a été au coeur de nombreux débats publics. Malgré elle, la musique, ou du moins le fait de chanter, est aussi coupable.

« Dans les tribunes, tu continues de chanter même si t'es en train de dire des grosses conneries. Il y a en cela une dangerosité liée à la musique : elle prend possession de ton corps. C'est l'image des sirènes et d'Ulysse, il y a un effet d'entraînement couplé à une magnifique beauté », poursuit Marina Chiche.

Exemples de Chants Emblématiques en France

Voici quelques exemples de chants emblématiques de différents clubs en France :

  • Pour ce Blason (Olympique Lyonnais): Un chant qui souligne l'histoire de Lyon et fait référence aux canuts.
  • Shalalalalala oh Saint-Etienne (AS Saint-Étienne): Un chant puissant et fédérateur né en Norvège et adopté par les supporters stéphanois.
  • Hissez-haut les drapeaux (Olympique de Marseille): Une reprise de Santiano d'Hugues Aufray, devenue un hymne pour les supporters marseillais.
  • Nissa la bella (OGC Nice): L'hymne du club, chanté en niçois, qui célèbre la culture locale.
  • Galette-saucisse je t’aime (Stade Rennais): Un chant folklorique et paillard qui met en avant la spécialité culinaire locale.
  • Depuis 95 résonnent les chants ultras (Stade de Reims): Le chant historique du groupe de supporters Ultrem 1995, basé sur la chanson Milord d'Edith Piaf.
  • Brice, on t’oubliera jamais (Toulouse FC): Un hommage émouvant à Brice Taton, un supporter toulousain décédé à Belgrade.
  • Peu importe le nombre (AS Monaco): Un chant honnête qui met en avant la passion des supporters monégasques malgré leur faible nombre.
  • C’est un Argentin qui ne lâche rien (FC Nantes): Un hommage à Emiliano Sala, inventé après sa disparition tragique.
  • Quatre buts au fond des caisses (RC Strasbourg): Un ancien hymne kitsch et nostalgique, souvent chanté avec un esprit second degré.

Les supporters de Lens chantent "Les Corons" lors d'un match à domicile. Source: Made in Lens

De l'Oubli au Succès: L'Évolution des Chants

Au CUP, on utilise également les matches de la section handball, au stade Pierre-de-Coubertin. « Le chant qui fait : "Qu'importe le discours, qu'on me traite de fou...", ça fait très peu de temps qu'on l'a lancé au Parc, nous explique notre membre du CUP. Il avait été lancé au hand il y a cinq ou six ans, mais on ne l'avait pas validé. »

Comme le Se Canto, il arrive que certains chants passent les frontières des tribunes. Et, parfois, les clubs eux-mêmes se les réapproprient. C'est comme cela que les Corons, la déclaration d'amour de Pierre Bachelet à son Nord, a d'abord été claironné pendant des années par les ultras Sang & Or avant de devenir l'hymne officieux du RC Lens.

C'est également ce qu'il s'est produit plus récemment à Paris quand, en fin de saison dernière, le PSG a décidé de faire jouer par un orchestre une version symphonique du Tous ensemble on chantera, chant lancé en 2016 lors de la renaissance du CUP, et qui raconte la traversée du désert des ultras parisiens interdits de stade : « Après tant d'années / de galères et de combats / Ô pour toi Paris-SG / On va se casser la voix... »

« Il y avait une volonté du club d'avoir un hymne que tout le monde pouvait reprendre, raconte notre membre du CUP. Quand on écoute les paroles, ça retrace tout notre cheminement, de notre interdiction au Parc jusqu'à maintenant, mais on a vu petit à petit qu'il plaisait à l'ensemble du stade et que tout le monde arrivait à se l'approprier. On en a discuté plusieurs fois, longuement, avec le club. Vu la proportion qu'il a pris, vu comment tout le monde l'apprécie... On a d'abord hésité, mais on a accepté de le céder au club. »

"Allez, Allez, Allez": Un Hymne Européen pour Liverpool

L'autre hymne de Liverpool qui a conquis l'Europe. Si le mythique "You'll never walk alone" reste la chanson la plus célèbre et emblématique des fans de Liverpool, un autre hymne est devenu encore plus viral. "Allez, Allez, Allez", en français dans le texte, s'est imposé comme le chant de l'épopée européenne des 'Reds'.

Mai 2018 à Kiev. De la Place Maidan au parc Taras Shevchenko, des dizaines de milliers de supporters de Liverpool avaient envahi les principaux sites de la capitale ukrainienne sur le même air entraînant, avant la finale de Ligue des champions perdue contre le Real Madrid. Spécialement composé pour les déplacements européens des 'Reds' à l'occasion d'un match à Porto en février 2018, la chanson est devenu virale sur les réseaux sociaux depuis la version acoustique, mise en musique par le musicien Jamie Webster lors d'un concert sur une petite scène de Liverpool.

Références aux gloires du passé, à l'ADN européen du club anglais le plus titré en Ligue des Champions... "Cette chanson est spéciale car elle a été créée pour symboliser l'ère Klopp. "Vous allez dans n'importe quel stade de Premier League, ils chanteront des chants de Liverpool. "

Ainsi, les chants de football, de leurs origines modestes à leur évolution complexe, continuent d'enchanter et de diviser les foules, témoignant de la richesse et de la passion qui animent le monde du ballon rond.

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