Championnat Sud-Africain de Rugby: Une Histoire Complexe

Le rugby en Afrique du Sud est bien plus qu'un simple sport. Il est inextricablement lié à l'histoire, à la culture et à la politique du pays. Des terrains de jeu de l'apartheid aux triomphes modernes, le rugby sud-africain a connu une transformation profonde et continue d'évoluer.

L'équipe nationale de rugby d'Afrique du Sud en 2019.

Les Racines Historiques et l'Apartheid

Depuis l’introduction du rugby en Afrique du Sud par les Britanniques, ce sport fait partie du patrimoine historique et culturel du pays. Le rugby a fait ses premiers pas dans la province du Cap.

Militaires, marins, missionnaires et immigrés britanniques ont diffusé sa pratique auprès de toutes les communautés dès la fin de la première moitié du XIXe siècle. Blancs, Coloured et Noirs s’initient au sport tandis que se montent les premiers clubs et fédérations en cette fin de XIXe siècle.

Mais très rapidement, le rugby est fortement investi par les Afrikaners et devient l’exutoire de leur frustration (Onana, 1999) face à la domination britannique. Jouer au rugby, c’était en effet rentrer en rapport de force avec ceux qui confisquaient l’ensemble des responsabilités politiques et des fonctions de commandement, et se donner l’opportunité de les battre au corps à corps, de leur donner une leçon.

Ce fut le coup d’envoi d’un processus qui mènera, à la fin du XXe siècle, à identifier le rugby de manière quasi ontologique à la communauté afrikaner. Le goût du sacrifice, de la discipline, du collectif entrait en résonance avec sa culture, pour laquelle le rugby devint ainsi littéralement une seconde religion.

En faisant de ce sport le symbole de leur domination, en le vivant et le pratiquant comme un témoignage de la prétendue supériorité de la « race blanche », les Afrikaners, à qui l’accès au pouvoir était interdit par les lois de l’apartheid (1948), les politiques raciales et racistes du développement séparé, firent du sport, et surtout du rugby, leur joyau.

Parce que ce sport était plus apparenté que tout autre sport à l’identité afrikaner et de ce fait dépositaire d’une très forte signification culturelle et symbolique, les organisations politiques, telles que le National Party et le Broederbond, ont accordé au rugby un rôle unique dans leurs calculs politiques pour se maintenir au pouvoir et entretenir le nationalisme afrikaner.

Créé en 1918, le Broederbond, une organisation secrète, ou du moins confidentielle, recrutant parmi les élites - masculines et blanches - sociales, économiques et politiques du pays, avait pour but, par son réseau et ses moyens de pression, de contribuer à l’avènement d’une nation afrikaner afin de défendre et promouvoir les intérêts de leur communauté.

En 1948, le Parti national remporte les élections et applique l’Apartheid dans tous les domaines. Le sport est un outil comme les autres pour montrer la supériorité des blancs sur les noirs.

En 1960, comble chez les All Blacks : aucun Maori n’est sélectionné dans l’équipe néo-zélandaise pour la tournée en Afrique du Sud. Les Springboks redeviennent fréquentables avec l’abolition de l’Apartheid le 30 juin 1991.

Le Boycott International

On comprend mieux, dès lors, pourquoi le mouvement international de boycott sportif à l’encontre de l’Afrique du Sud, mené et orchestré par l’African National Congress, a si fortement influencé l’orientation des politiques menées par le National Party et le gouvernement sud-africain.

L’exclusion de l’Afrique du Sud des grandes compétitions de 1971 à 1991 ainsi que les sanctions prises à l’encontre de leur « sport-roi » furent mal vécues par les Afrikaners : pour obtenir leur réintégration dans la communauté internationale du sport, les dirigeants du pays et des fédérations furent prêts à faire des concessions, à assouplir leurs politiques de discrimination et de développement séparé selon les races.

La Coupe du Monde de 1995: Un Moment de Communion Nationale

Presque quinze ans ont passé depuis la communion symbolique d’une « nouvelle » nation « arc-en-ciel » autour de la victoire des Springboks, soutenue par l’habileté politique de Mandela, véritable « seizième homme » durant la compétition. Un homme l’attend tout particulièrement, c’est Nelson Mandela, élu président lors des premières élections démocratiques du pays en 1994.

Portés par tout un stade, par tout un peuple, les Springboks l’emportent face à la Nouvelle-Zélande ultra-favorite. L’année 1995 est marquée par la victoire des Springboks à la Coupe du monde dans leur propre pays. C’est lui, le capitaine, qui a reçu des mains de Nelson Mandela le trophée de la Coupe du monde en 1995.

Le sport fut d’ailleurs désigné en 1994 par l’African National Congress (ANC) comme un facteur clé pour l’avènement d’une nouvelle société sud-africaine dans le Reconstruction and Development Act.

Nelson Mandela et François Pienaar lors de la Coupe du Monde de Rugby 1995.

Transformation et Diversité

Malgré les promesses et engagements répétés, malgré les efforts déployés face aux demandes de soutien, la gestion et le développement stratégiques du rugby, dans ce pays où tant reste à faire pour subvenir aux besoins de la majorité de la population, demeurent un véritable chantier aux dimensions multi-scalaires, caractérisé par de profondes disparités, entre clubs, entre provinces, entre villes et communautés.

Toutefois, peu de Français ont saisi l’opportunité d’aller jouer en Afrique du Sud. En 1995, après la coupe du monde remportée par les Boks, trois vont tenter l’aventure. Le deuxième ligne de Dax, Olivier Roumat et son coéquipier le centreThierry Lacroix rejoignent les Natal Sharks. Le troisième ligne du Racing, Laurent Cabannes, fera partie du contingent mais prendra la direction de la Western Province.

« Les trois mousquetaires » se retrouveront même face à face en finale de la prestigieuse Currie Cup. Victoire du duo dacquois, Thierry Lacroix fera même le doublé lors de l’édition suivante. Il faudra alors attendre 12 ans pour revoir un Français la remporter.

Aujourd’hui, les sélections des Springboks reflètent une plus grande diversité. Lors de leur tournée en Océanie, ils ont remporté 75 % des matches, contre 33 % en moyenne dans le passé.

Le directeur de l’équipe de Durban, Eduard Coetzee, a été inspiré par les Springboks pour insuffler « une nouvelle culture que tout le monde puisse accepter », de l’administration aux joueurs, en passant par les entraîneurs. Il a choisi un capitaine noir, Lukhanyo Am, qui s’est illustré comme centre et pour ses talents de « leader naturel » à la Coupe du monde.

Il a aussi choisi un slogan, « I see colors » (Je vois les couleurs), affiché en grand dans le stade Kings Park, flanqué des mots « inclusivité » et « diversité ».

Grâce au triomphe des Springboks, plus personne ne conteste le talent des joueurs noirs. « Il suffisait de voir l’interaction entre les joueurs (de différentes couleurs) à la Coupe du monde. C’était incroyable. Cela s’est fait de manière naturelle », relevait Mark Alexander, le président de la Fédération sud-africaine, en janvier, lors de la présentation de Jacques Nienaber, le nouveau coach de l’équipe nationale.

Cette préoccupation de constituer une équipe représentative de la démographie du pays explique les incessants et innombrables débats politiques et administratifs sur la question des emblèmes, de l’hymne, du drapeau, et des sélection et incorporation de joueurs de couleur au sein de l’équipe nationale.

Lors du Super Rugby, les Sharks ont ainsi aligné plus de 50 % de joueurs noirs et métis : du jamais vu en vingt-cinq ans d’histoire de la compétition et dans un rugby sud-africain, longtemps symbole de l’ancien régime d’apartheid.

La première vague, de 1999 à 2004, concernait des « non-blancs » et a surtout profité aux joueurs métis. Bien que le temps de l’apartheid soit désormais révolu, le groupe des trente joueurs victorieux lors de la Coupe du monde 2007 est le témoin d’un déséquilibre persistant.

Voici un aperçu des joueurs emblématiques du rugby sud-africain:

Joueur Réalisations
Siya Kolisi Premier capitaine noir des Springboks à remporter la Coupe du Monde
Percy Montgomery Record du plus grand nombre de points inscrits en équipe nationale (893)
Bryan Habana Meilleur joueur du monde en 2007, record d'essais en Coupe du Monde (2007)

La Currie Cup: Un Championnat Historique

La Currie Cup a porté le rugby de ce pays pendant plus d’un siècle. C’est le championnat domestique le plus ancien du monde. C’est ce que disent les Sud-Africains en jouant un peu sur les mots.

Le trophée a pris ce nom particulier en 1892, la même année que le Bouclier de Brennus, mais c’est vrai, on peut dater la naissance de la compétition en 1889, quand la toute nouvelle fédération décida de créer un tournoi interprovincial. Il se déroula à Kimberley entre quatre protagonistes (victoire de la Western Province devant le Griqualand West, le Transvaal et l’Eastern Province).

La naissance de cette épreuve est fondamentale au regard de l’histoire, d’abord parce qu’elle consacre le mariage d’amour du rugby et d’une nouvelle terre australe, l’Afrique du Sud. Mais surtout, la Currie Cup fut pendant très longtemps le seul championnat d’élite de la planète ovale… avec le championnat français.

Elle porte le nom de Donald Currie, patron de la compagnie maritime qui transporta les Lions en tournée en 1891. Il avait offert un objet destiné à être remis à la formation sud-africaine la plus méritante, les Lions gagnèrent 19 matchs sur 19, mais offrirent le cadeau au Griqualand West, l’adversaire le plus opiniâtre (il n’avait perdu que 3 à 0).

La Currie Cup a connu une vie agitée, brouillonne même. Elle a vécu pas mal de variations en termes de nombre de participants (jusqu’à 22 dans les années 70), de formule, et même de périodicité (certaines éditions se sont déroulées sur deux ou trois ans). Elle a aussi traversé deux guerres civiles (les guerres des Boers), plus les deux guerres mondiales, avant de vivre, évidemment, la période du boycott.

Elle n’est devenue annuelle qu’à partir de 1968. La même année, elle décida définitivement de choisir son vainqueur via une finale. En 1975, elle a créé une deuxième division. Elle a aussi accueilli des formations étrangères, venues de Rhodésie, de Namibie et même d’Argentine (avec les Jaguares maintenus en deuxième division).

Elle a dû ensuite encaisser le passage au professionnalisme et son corollaire, la création du fameux Super Rugby. Sa popularité et son niveau ont forcément souffert de ce nouveau contexte, d’autant plus que la Currie Cup avait connu une sorte d’âge d’or dans les années 70 et 80, conséquence paradoxale du boycott des Springboks.

Les images qui nous parvenaient tant bien que mal (souvent via des cassettes vidéo) montraient des duels devant des foules de 40 000 à 70 000 spectateurs. Les prises de vue témoignaient d’un engagement féroce de gladiateurs, le rugby sud-africain privé de contacts internationaux semblait envoyer un message au reste du monde : "Regardez ce qu’on sait faire ! Seriez-vous prêts à rivaliser ?"

Pour les Sud-Africains, elle était le seul rendez-vous avec le rugby de haut niveau, d’où leur attachement nostalgique à ce trophée.

En 1995, Olivier Roumat et Thierry Lacroix se sont imposés avec le Natal aux dépens de la Western Province où jouait… Laurent Cabannes. Les trois joueurs étaient restés en Afrique du Sud après la Coupe du monde. Leur aventure était la preuve de l’attrait de la Currie Cup sur les imaginaires européens.

Treize ans après, Frédéric Michalak avait quitté Toulouse pour le Super Rugby mais une blessure l’avait empêché de vivre la fin de la compétition. Il avait demandé à rester à Durban. Il put donc gagner la Currie Cup 14 à 9 face aux Bulls.

Frédéric Michalak avec la Currie Cup.

Défis et Perspectives d'Avenir

Le patron du rugby sud af’déplore, toutefois, le manque de sélectionneurs noirs. Les progrès ont été toutefois gelés par le coronavirus, qui aura un lourd impact financier.

En tant que sport le plus pratiqué en Afrique du Sud, le rugby compte 464 477 joueurs affiliés dont 446 821 joueurs masculins et 17 656 joueuses.

L’émergence d’une identité nationale commune par le sport est cependant entravée par de profondes divisions sociales et par l’ambiguïté des politiques de promotion de la diversité menées par les acteurs politiques et institutionnels du monde du rugby.

Avec le recours à une politique de quotas, obligeant la présence de joueurs noirs et coloured sur la feuille de matchs dans les compétitions amateurs et professionnels, la fédération a certes lutté contre les partisans du maintien du monopole blanc sur le rugby et permis à quelques joueurs issus des communautés historiquement désavantagées d’émerger.

Louis Koen a vu l'arrivée de plus en plus massive des joueurs de couleur, notamment grâce au travail mené par SA Rugby. « Nous avons lancé un tournoi annuel qui rassemble les jeunes d'écoles défavorisées. Nos scouts repèrent dix - parfois vingt - joueurs et leur proposent des bourses pour venir étudier dans les meilleures écoles de rugby du pays. C'est là qu'on fait la différence : on leur donne l'opportunité. »

Koen d'assurer : « Un jour, peut-être bientôt, les Springboks seront composés de 90 % de joueurs de couleur. Et personne n'aura quelque chose à redire. »

What Is Siya Kolisi's Impact On South Africa? - The Rugby Pros

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