Le début des années 1980 convoque l’image d’une Espagne à doubles facettes. La marche démocratique s’installe difficilement. Succédant en 1975 au défunt général Francisco Franco à la tête de l’Etat, le roi Juan Carlos rétablit la monarchie parlementaire, mettant fin à trente-neuf ans de dictature. En 1978, une constitution démocratique élargit l’autonomie des régions pour répondre aux multiplications d’actes terroristes orchestrés par les mouvements indépendantistes. En 1981, une ultime tentative de coup d’Etat déstabilise le pays.
Il faut remonter au 6 juillet 1966 lors de la session de la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), l’instance dirigeante du football internationale, pour la désignation de l’Espagne comme pays hôte de la Coupe du monde de 1982. Pour cette première (l’Espagne n’avait jamais accueilli le tournoi), la FIFA décide d’élargir le nombre de participants à la phase finale. Le football franchit un nouveau palier vers l’internationalisation puisque les équipes des cinq continents (six confédérations) sont présents. Du 13 juin au 11 juillet, les meilleurs footballeurs de la planète s’affrontent.
Aux vues du palmarès et des qualités de certains joueurs, le quatuor des favoris est : le Brésil, l’Allemagne, l’Argentine et l’Italie.
Paolo Rossi - España 1982 - 6 goals
Lorsqu’elle commençait son tournoi à Vigo le 14 juin contre la Pologne, l’Italie n’avait plus remporté le moindre match depuis six mois et encore était-ce un petit 1-0 face au Luxembourg. Après la finale de Madrid, l’équipe italienne ne remportera plus le moindre match jusqu’en octobre 1983. Mi-1982, l’embellie du Mundial argentin était déjà loin. L’équipe d’Enzo Bearzot avait manqué l’Europeo 1980 disputé sur ses terres puis était passée à travers le Mundialito uruguayen au début de l’année 1981. Les éliminatoires du Mundial 1982 avaient bien démarré mais après quatre victoires consécutives, l’équipe avait beaucoup peiné et s’était finalement qualifiée en décrochant la deuxième place de son groupe derrière la Yougoslavie.
Quand démarrait le tournoi espagnol, les Italiens n’accordaient plus qu’une confiance mesurée envers Enzo Bearzot. Ils ne comprenaient pas pourquoi le sélectionneur conservait Dino Zoff dans les buts alors que celui-ci dépassait les quarante ans et avait toujours été discuté. Ils ne comprenaient pas pourquoi Paolo Rossi avait été retenu alors qu’il sortait tout juste d’une suspension de deux ans suite au scandale du Totonero. Ils ne comprenaient pas pourquoi Bearzot changeait peu l’ossature de son équipe.
Le premier tour en Galice ne rassura pas les tifosi. La Squadra arracha un pénible 0-0 à des Polonais guère plus inspirés à l’issue d’un match indigent. Quatre jours plus tard, elle parvint à marquer son premier but face au Pérou, grâce à un magnifique tir de Bruno Conti sous la barre de Ramon Quiroga. Mais alors qu’ils semblaient avoir le match en main, les Azzurri préférèrent reculer et laisser le ballon à leurs adversaires. Au front de l’attaque, Paolo Rossi avait été fantomatique et ses prestations firent pleurer de rage les Italiens. Mais il était bien présent lors du troisième match contre le Cameroun.
Toutes les rencontres du groupe s’étaient soldées par des scores nuls et une défaite était interdite contre la sélection africaine, grande révélation du tournoi. La Squadra Azzurra, qui jouait en blanc ce jour-là, sut prendre le match par le bon bout. Paolo Rossi se montra sous un meilleur jour et adressa un centre parfait à Franco Graziani qui fut le premier à battre le stoïque Thomas N’Kono. Malgré trois matchs nuls, et donc aucune victoire, l’Italie parvint à arracher une miraculeuse qualification.
La composition du groupe du second tour ne laissait aucune illusion aux supporters italiens. Le miracle prit forme lors du premier match au stade Sarrià de Barcelone. Contre toute attente, les Italiens l’emportèrent 2-1 face à l’Argentine. L’équipe italienne avait retrouvé son goût pour la contre-attaque, laissant volontiers l’initiative du jeu à ses adversaires. L’aberration du second tour et de ses groupes de trois équipes fit qu’avec sa victoire, l’équipe d’Italie bénéficia de six jours de repos avant de rencontrer le Brésil, lequel n’en avait eu que trois après avoir battu à son tour l’Argentine.
On ne donnait malgré tout pas cher de la peau de l’Italie face au grand favori. Paolo Rossi, après deux rencontres fantomatiques puis deux matches à peine passables, signa contre le Brésil le triplé le plus inattendu et le plus ahurissant de l’histoire du foot italien. Le magnifique Brésil de Sócrates et Zico eut beau se déployer, inscrire deux buts, et se procurer une montagne d’occasion, Dino Zoff et sa défense firent un travail monstrueux pour préserver la victoire.
Parvenue dans le dernier carré, l’Italie y retrouva la Pologne qu’elle avait croisée lors du premier jour. Celle-ci était privée de son maître à jouer Zbigniew Boniek, futur joueur de la Juventus mais suspendu pour cette demi-finale, tout comme celui auquel on aurait confié le marquage, Claudio Gentile. Ce match du Camp Nou prolongea celui de Sarrià, avec deux nouveaux buts de Paolo Rossi, signant une victoire indiscutable.
Celle-ci eut lieu le 11 juillet 1982 au stade Santiago-Bernabeu de Madrid. L’Italie y retrouvait la RFA trois jours après que celle-ci eut remporté une homérique demi-finale contre la France à Séville. Heureusement, l’Italie pouvait toujours compter sur le miraculeux Paolo Rossi qui, en deuxième période, ouvrit le score à la réception d’un centre de Gentile. La finale avait définitivement basculé du côté italien. Marco Tardelli marqua le deuxième but qu’il signa d’une célébration entrée dans la légende télévisuelle. Paul Breitner pouvait bien réduire l’écart, la victoire italienne était acquise. Dans la tribune officielle, le vieux président Sandro Pertini n’en pouvait plus d’acclamer ses joueurs au point de rompre quelque peu avec le protocole.
Au coeur de la nuit, Paolo Rossi est parti comme il marquait ses buts, à 64 ans, sans que personne ne voie rien arriver, et l'Italie s'est réveillée serrée par le chagrin et la nostalgie, jeudi matin, alors que les images défilaient déjà sur tous les écrans. Cette équipe avait de grands joueurs et elle avait un visage, celui de « Pablito » Rossi, le héros inattendu d'une épopée triomphale, le banni devenu béni par la grâce du football et de son sens du but, lui le petit attaquant qui savait se faire oublier pour réapparaître comme par enchantement à la retombée du ballon.
Ce n'était pas de la magie, pourtant, simplement un sixième sens pour dompter les quelques dixièmes de seconde qui le feraient arriver avant le défenseur et qui, cet été-là, le porteraient sur le toit du monde et droit dans le coeur des Italiens. (L'Équipe) Sa carrière avait commencé bien plus tôt, pourtant, sur les terrains autour de sa ville natale, Prato, à une vingtaine de kilomètres au nord de Florence. Son grand frère, Rossano, très bon joueur lui aussi, est son partenaire privilégié pour tuer le temps libre, et l'aîné partira le premier à la Juventus, pour en revenir un an plus tard. Paolo aussi rejoindra le club turinois, à 16 ans seulement, malgré les doutes de ses parents, échaudés par l'expérience de l'aîné.
L'adolescent a du talent mais des genoux fragiles qui ne lui épargnent rien : en deux ans, il subit trois opérations du ménisque, ce qui perturbe sa progression mais ne l'empêche pas de débuter avec l'équipe première à 17 ans, en mai 1974, pour un match de Coupe d'Italie. Sa classe est évidente, un ailier léger et élégant, mais sa fragilité ne lui facilite pas l'apprentissage. Il est prêté à Côme, puis part en Serie B à Vicence, à l'été 1976, qui prend le joueur en copropriété.
C'est un premier tournant dans la carrière du jeune joueur, une rencontre qui marquera sa vie d'homme : son entraîneur, Giovan Battista Fabbri, deviendra un « second père », bienveillant et plein de confiance, et surtout un technicien avisé. Fabbri n'a pas vraiment besoin d'un joueur de côté, mais plutôt d'un avant-centre et il se dit que le petit a quelque chose : il le lance en pointe et, en 36 matches de Championnat, Rossi marquera 21 buts qui renverront le club en Serie A. La saison suivante, sa première comme titulaire en Première Division, il confirme : 24 buts, un titre de meilleur buteur de Serie A et les premières convocations en équipe nationale.
À la fin de la saison, Vicence termine deuxième et la Juve se dit qu'elle ferait bien de racheter le joueur. Giuseppe Farina, le président de Vicence, ne veut pas en entendre parler et l'affaire se conclut donc aux enchères, à des hauteurs (2,5 milliards de lires proposés par Farina à la Juve) qui feront scandale en Italie et qui entraîneront la démission de Franco Carraro, le président de la Fédération.
Devenu l'une des stars du Championnat, Rossi est convoqué par Enzo Bearzot à la Coupe du monde en Argentine, en 1978. Il y marque trois buts et l'Italie termine quatrième. De retour à Vicence, il poursuit sur des standards élevés (15 buts) mais le club dégringole en Serie B. Il doit laisser partir sa pépite et Rossi signe à Pérouse. Le joueur met du temps à digérer le transfert, il marque encore mais les premiers mois sont délicats.
Surtout, rien ne le prépare au coup de massue qui lui tombe dessus, en mars 1980, quand éclate le scandale du Totonero. Toute sa vie, il se souviendrait de ce 30 décembre 1979, de ce match Avellino-Pérouse, de cette visite impromptue quelques jours plus tôt après le dîner de l'équipe, quand un de ses coéquipiers vint le trouver pendant la traditionnelle partie de cartes pour lui présenter deux connaissances. Ils évoquent l'opportunité d'un match nul, le match se conclura par un 2-2 avec doublé de Rossi, et la sentence tombera : deux ans de suspension, pas d'Euro 1980 à la maison et la plongée dans un long tunnel.
Jusqu'au bout, Rossi dira qu'il ne savait rien des paris truqués mais le mal est fait. « J'ai pensé à quitter l'Italie et à arrêter le foot, dira-t-il. Le pire, c'était la suspicion des gens, ces regards. J'étais dégoûté du football. » Il en gardera une certaine distance, toujours, un détachement comme une manière de se protéger, parce que le foot n'est pas toute la vie. Sa suspension est longue, mais les dirigeants ne l'oublient pas, l'Inter tente de l'attirer mais c'est Giampiero Boniperti qui réussit à le faire venir à la Juve, alors qu'il lui reste encore douze mois à purger.
Il s'entraîne, surveille son corps comme un athlète et Enzo Bearzot le suit de près, lui rendant plusieurs fois visite. En avril 1982, Rossi retrouve le terrain pour les trois derniers matches de Championnat, il marque une fois et la Juve est championne ; en juin, il est convoqué pour la Coupe du monde, contre toute attente et, aussi, une bonne partie de l'opinion publique, parce qu'il revient de suspension et prend la place de Roberto Pruzzo, meilleur buteur de Serie A depuis deux saisons.
Bearzot pouvait-il imaginer, alors, l'incroyable scénario qui s'annonçait ? Cette entrée dans la compétition laborieuse, trois nuls en trois matches, et un Paolo Rossi transparent, amaigri et peu incisif ? Les critiques fusent, violentes et presque unanimes, cette équipe n'irait nulle part, et les joueurs, blessés et en colère, décident un silenzio stampa jusqu'à la fin de la Coupe du monde. Le cinquième match ne leur laisse pas le choix : ils gagnent contre le grand Brésil ou bien ils rentrent en Italie.

Ce 5 juillet 1982, au stade Sarria de Barcelone, Rossi basculera dans une autre histoire, de celles qu'on n'oubliera jamais, ni au Brésil, inconsolable, ni en Italie, meurtrie par l'horreur des années de plomb et qui, cet été-là, va retrouver un peu de bonheur et de légèreté. Ce triplé contre les Brésiliens (3-2) a balayé tout le reste et l'a lancé vers un autre destin : il y aura un doublé, ensuite, contre la Pologne (2-0), puis un autre but en finale, contre la RFA (3-1), et un Ballon d'Or, évidemment. Plus rien ne serait pareil.
Au Brésil, des décennies plus tard, Rossi racontera que les chauffeurs de taxi, en le reconnaissant, stoppaient et lui demandaient de descendre. En Italie, jusqu'au bout, on l'arrêterait dans la rue pour une photo ou un « merci », merci pour cet été 1982. Sa carrière s'est poursuivie, ensuite, mais ses genoux ne l'ont plus jamais porté vers de telles hauteurs, malgré les trophées avec la Juventus jusqu'en 1985, avant les dernières saisons, à Milan puis Vérone. À 31 ans, il raccrochait les crampons et s'en retournait dans sa Toscane natale, qu'il quittait pour commenter les matches à la télévision, depuis le début des années 2000. Il avait gardé l'oeil malicieux et le sourire presque enfantin qui barrait son visage après chaque but, il voyait l'évolution de son poste, ces attaquants toujours plus physiques qui s'imposent dans le duel sans bouger une épaule.
Lui était d'une autre époque et d'une autre école, obligé d'anticiper pour exister dans la surface, rôdant à la limite du hors-jeu ou dans le dos des défenseurs, voyant avant eux le geste à faire et les quelques pas qui le rendraient dangereux. Depuis le printemps, il se battait contre une tumeur au poumon et la maladie a progressé trop vite. Il avait choisi de garder ce combat pour lui, auprès des siens, et les hommages ont afflué de partout, jeudi. J'ai fait pleurer le Brésil, avait-il titré son autobiographie. C’était il y a 40 ans.
La composition de l'équipe de France lors de la Coupe du Monde 1982
Voici un aperçu des matchs de l'équipe de France lors de la Coupe du Monde 1982, mettant en lumière leur parcours et leurs résultats :
Premier Tour (Groupe 4)
- 16 juin 1982 à Bilbao :
ANGLETERRE - FRANCE : 3-1 (1-1)
Buts : Robson (27e seconde, 67e), Mariner (83e) pour l'Angleterre. Soler (25e) pour la France - 21 juin 1982 à Valladolid :
FRANCE - KOWEIT : 4-1 (2-0)
Buts : Genghini (31e), Platini (43e), Six (48e), Bossis (89e) pour la France. Al - Buloushi (75e) pour le Koweit - 24 juin 1982 à Valladolid :
FRANCE - TCHECOSLOVAQUIE : 1-1 (0-0)
Buts : Six (66e) pour la France. Panenka (84e s.p.) pour la Tchécoslovaquie
Classement :
- Angleterre 6 points
- France 3 points
- Tchécoslovaquie 2 points
- Koweït 1 point
Second Tour (Groupe D)
- 28 juin 1982 à Madrid :
FRANCE - AUTRICHE : 1-0 (1-0)
But : Genghini (39e) pour la France - 4 juillet 1982 à Madrid :
FRANCE - IRLANDE DU NORD : 4-1 (1-0)
Buts : Giresse (33e, 80e), Rocheteau (46e, 68e) pour la France; Armstrong (75e) pour l'Irlande du Nord
Classement :
- France 4 points
- Autriche 1 point (- 1)
- Irlande du Nord 1 point (- 3)
Demi-Finale
- 8 juillet 1982 à Séville :
RF ALLEMAGNE - FRANCE : 3-3 a. p. (1-1, 1-1) RF Allemagne vainqueur 5 tirs au but à 4
Buts : Littbarski (17e), Karl-Heinz Rummenigge (102e), Fischer (108e) pour la RFA. Platini (26e s.p.), Trésor (92e), Giresse (98e) pour la France.
Match de Classement
- 10 juillet 1982 à Alicante :
POLOGNE - FRANCE : 3-2 (2-1)
Buts : Girard (13e), Couriol (72e) pour la France. Szarmach (41e), Majewski (45e), Kupcewicz (47e) pour la Pologne.
