L'Histoire de la Chaîne Téléfoot de Mediapro et son Impact sur la Ligue 1

L'aventure de Mediapro dans le paysage audiovisuel français a été marquée par des ambitions élevées et une fin abrupte. Retour sur l'ascension fulgurante et la chute spectaculaire de la chaîne Téléfoot, et ses conséquences sur le football professionnel français.

Un homme à la barbe grisonnante, paré d'un masque chirurgical, s'approche d'un micro dans une salle annexe de l'Assemblée nationale. Nous sommes le 16 septembre 2021, et c'est la dernière fois que la France aperçoit publiquement Jaume Roures. Ce jour-là, le grand patron du groupe audiovisuel Mediapro répondait à la mission parlementaire « droits télé et modèle économique sportif ».

Le 7 février 2021, la chaîne Téléfoot, lancée par Mediapro, avait définitivement baissé le rideau, abandonnant ses droits sur le marché français. Un an plus tôt, sa société avait arrêté de payer la Ligue de football professionnel (LFP) pour le contrat de près de 850 millions d'euros par saison, signé contre 80 % des droits de diffusion de la Ligue 1 et de la Ligue 2 jusqu'en 2024.

« On n'a pas jeté l'éponge, on n'a pas pu négocier avec la Ligue. C'est ça que vous ne prenez pas en compte », déclarait-il alors aux députés français.

Lancement et ambitions de Téléfoot

Le 18 août 2020 marque le lancement en grande pompe de Téléfoot, avec des figures emblématiques du journalisme sportif affichant leur enthousiasme. Mediapro s'était engagé à créer une chaîne en France d'ici deux ans.

Lancement de Téléfoot en 2020

La France du foot n’avait alors pas encore vécu l’été doré que lui apporteraient Didier Deschamps et ses hommes en Russie, mais, dans les rangs de la LFP, on jubile. Peut-être déjà un peu trop vite. Qu’importe : alors que le précédent contrat avec Canal+ et beIN Sports se chiffrait à 748 millions d’euros, les clubs français ont réussi à faire bondir de près de 60% leurs revenus télévisuels domestiques. La bonne affaire.

Le groupe audiovisuel espagnol aurait dû catapulter les droits télé hexagonaux à des hauteurs à peine imaginables quelques années plus tôt, 1,153 milliard d’euros par an sur la période 2020-2024.

Le groupe Mediapro a décroché les plus belles affiches de la Ligue 1 de football pour la période 2020-2024. Mediapro obtient les plus importants, dont le sacro-saint match du dimanche soir lors duquel sont programmés les plus belles affiches (ainsi que le meilleur 3ème choix à chaque journée, cinq matches en direct, l'actuel Canal Football Club, des émissions le dimanche matin, en semaine).

Inconnu du public français, Mediapro est un groupe audiovisuel espagnol constitué en 1994 qui détient la plupart de ses actifs en Espagne. Il est une filiale de la holding ibérique Imagina, dont le fonds chinois Orient Hontai Capital a pris le contrôle à 53,5% en février dernier pour un milliard d’euros.

Stratégie et ambitions initiales

L’Espagnol dévoile assez vite une stratégie, dont il n’a depuis pas dévié. Il compte commercialiser une chaîne au prix de 25 euros par mois, et ambitionne de conquérir entre 3 millions et 3,5 millions d’abonnés. Pas question en revanche de céder une partie des matchs à Canal+.

Mediapro est particulièrement actif dans le secteur des droits TV sportifs. En plus de la Ligue 1, le groupe est également titulaire de la Ligue des champions en Espagne, de 8 matches sur 10 du championnat d'Espagne et des droits internationaux de cette même Liga.

Ligue 1 : Comment Mediapro a mis le football français au pied du mur

Les raisons de l'échec

Sauf que le vaisseau de l’amiral Jaume Roures n’est jamais arrivé à bon port. Après avoir froissé pas mal de spectateurs (ou trop peu, c’est selon) et composé avec des débuts laborieux, la société espagnole s’est mise à dos son client, la Ligue de football professionnel, en ne s’acquittant pas de ses échéances d’octobre (172 millions d’euros) et de décembre (152,5).

Pour certains présidents de clubs, cette histoire est au mieux « un pantomime », au pire une « manipulation magnifique ».

Le 7 février 2021, moins de six mois plus tard, la chaîne cessera d'émettre. Et Roures de poursuivre : « Quand on s'est assis, on a demandé un rabais de 200 millions : 7 millions par club de L1 et 3 millions par club de L2. Cela veut dire qu'un joueur, au lieu d'avoir une Ferrari, aurait eu une Maserati. »

Dès le début, des doutes sont émis sur la capacité de Mediapro à rentabiliser un tel investissement, surtout en comparaison avec les pertes financières de beIN Sports.

En août 2020, Mediapro lance la chaîne Téléfoot, mais la crise du Covid-19 perturbe ses plans et le met en difficulté financière.

Chronologie de la crise Mediapro

  • 24 septembre: Mediapro demande à la Ligue un délai de paiement concernant la prochaine échéance des droits audiovisuels, attendue au 5 octobre.
  • 7 octobre: Jaume Roures justifie ce délai en raison de l'impact du Covid-19.
  • Mi-octobre: La LFP met en demeure Mediapro de régler les échéances et active la garantie de la société mère.
  • 5 décembre: La Ligue ne reçoit pas le troisième versement de la saison.
  • 11 décembre: La Ligue scelle un accord de retrait avec Mediapro, obtenant 100 M EUR de dédommagement.

Tentatives de négociation et conséquences

En 2019, des négociations ont lieu entre Mediapro et Canal+, sans qu’aucun des protagonistes n’en livre les détails. Jaume Roures a proposé à Maxime Saada, le président du directoire de Canal+, de lui racheter « à prix coûtant » le premier lot des droits de la Ligue 1 qu’il avait acquis pour 330 millions d’euros et qui contient le match du dimanche soir, les dix plus belles rencontres et d’autres matchs, explique une source proche du dossier. Il sait que l’éditeur a absolument besoin d’affiches pour ses propres antennes, afin de retenir les abonnés.

En parallèle, Jaume Roures offre à Canal+ la possibilité de distribuer en exclusivité sa chaîne Mediapro auprès du public et des opérateurs télécoms. Mais l’Espagnol est gourmand : il exige aussi que Canal+ lui verse 600 millions d’euros de « minimum garanti ».

Autre idée de M. Roures, monter une société commune à laquelle pourrait également être associé BeIN Sports. Le réseau qatari de chaînes de télévision sportives pourrait ainsi apporter les matchs de Ligue 1 qu’il a gagnés lors du dernier appel d’offres.

Le 11 décembre, la Ligue scelle un accord de retrait avec le groupe espagnol qui n’a pas effectué le troisième versement de la saison attendu, et obtient 100 millions d’euros de dédommagement en échange de l’assurance de ne pas poursuivre le diffuseur.

Dans un entretien au « Figaro », Maxime Saada, président du directoire de la Canal+, annonce le 12 janvier 2021 que la chaîne cryptée va restituer à la LFP son lot de matches, souhaitant voir l’intégralité des rencontres remis en vente via un nouvel appel d’offres. Pour lui, « la Ligue 1 a perdu beaucoup de valeur » avec la crise du Covid-19.

Quelques jours plus tard, beIN Sports lui emboîte le pas. Le 19 janvier, un appel d’offres est lancé par la LFP pour attribuer les lots laissés vacants pour la Ligue 1 et la Ligue 2.

Retour de Canal+ et avenir de Mediapro

La Ligue de football professionnel a officialisé le retour de Canal + comme diffuseur de la Ligue 1 et de la Ligue 2 jusqu’à la fin de la saison.

Aujourd'hui, Mediapro n'exerce plus d'activité en France, ni de diffusion ni de production de sport. Interrogé par RMC ces derniers jours sur le nouvel appel d'offres des droits de la Ligue 1, lancé cette semaine, Jaume Roures l'assure : « Mediapro ne déposera pas d'offre, ça c'est sûr. Avec un appel d'offres où on réclame un milliard, je ne crois pas avoir ma place pour la Ligue française. Mais on pourrait y travailler, de la même manière qu'on travaille avec l'Espagne et la Belgique. »

Ces dernières années, le groupe audiovisuel s'est en effet recentré sur ses deux axes, son coeur de métier. Il revend aussi les droits internationaux de la Ligue européenne de hockey sur gazon, des Championnats espagnols de futsal et de handball, de la Ligue de baseball cubaine ou de la Fédération internationale de skateboard.

Si Mediapro semble en avoir fini avec l'idée de devenir un diffuseur de sport premium, son patron continue à livrer ses conseils de producteur.

Pour se diversifier, Mediapro s'est en plus lancé dans la conception de musées de foot immersifs, comme celui de l'Atlético de Madrid et celui des Blaugranas inauguré cet été. « On a beaucoup de boulot », s'amusait Jaume Roures dans sa récente interview en France. À 73 ans, malgré des ambitions plus mesurées, le boss de Mediapro ne semble pas prêt de lâcher la rampe.

Date Événement
29 mai 2018 Mediapro remporte l'appel d'offres pour les droits de la Ligue 1 (2020-2024)
Août 2020 Lancement de la chaîne Téléfoot
Octobre 2020 Mediapro demande un délai de paiement à la LFP
11 décembre 2020 Rupture du contrat entre la LFP et Mediapro
7 février 2021 Arrêt de la diffusion de la chaîne Téléfoot

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