Le 15 mai 2002, Zinédine Zidane inscrivait son nom dans la légende du football en offrant au Real Madrid sa neuvième Ligue des champions grâce à une volée magique face au Bayer Leverkusen. Retour sur une action de folie qui a marqué toute une génération.

Un Match Équilibré
Nous sommes à la 44e minute dans l'Hampden Park de Glasgow en Écosse. Le Real Madrid et le Bayer Leverkusen sont à égalité dans cette finale de Ligue des champions 2002. Les Galactiques de Luis Figo et Zinédine Zidane, favoris de la rencontre, ne parviennent pas à prendre le dessus sur le Bayer Leverkusen de Michael Ballack et Oliver Neuville, l'équipe sensation de l'édition 2002.
Pourtant, les hommes de Vicente Del Bosque ouvrent le score rapidement. Sur une longue touche, Roberto Carlos trouve Raul. D'une astucieuse frappe croisée en bon renard des surfaces, le capitaine fait mouche (1-0, 8e). Mais dans la foulée, sur un coup franc excentré, Bernd Schneider dépose le cuir sur la tête de Lucio pour égaliser quelques minutes plus tard (1-1, 12e).
Plus le temps avance, plus le Bayer Leverkusen y croit. Madrid commence à douter. Juste avant la pause, Roberto Carlos cherche un relais avec Santiago Solari au milieu de terrain. L'Argentin lui remet en profondeur. Parti comme une fusée sur son côté gauche, Roberto Carlos fait parler son instinct en alertant Zidane à une touche d'un centre sous forme de chandelle. Le ballon arrive pile sur le Français, esseulé à l'entrée de la surface.
Le cuir semble inexploitable en raison de sa trajectoire, mais Zidane imagine et invente l'impossible. En une fraction de seconde, le génie s'organise à la vitesse de l'éclair pour avoir un équilibre parfait afin de placer une reprise de volée du gauche. Son pied faible. En réalité, Zidane a deux pieds forts. "Je suis plus précis du droit, mais je suis plus à l'aise avec mon pied gauche. C'est bizarre ce que je dis, mais c'est comme ça", avait-t-il expliqué.
Un But Somptueux et Décisif
Son tir limpide se loge en plein dans la lucarne droite d'un Hans Jorg Butt impuissant (2-1, 44e). Le but est aussi magnifique que décisif.
ALL ANGLES: ZIDANE'S STUNNING VOLLEY

Vincente Del Bosque qualifie le but "d'oeuvre d'art". Florentino Perez en rajoute une couche en affirmant que "le but de Glasgow est le plus beau de l'histoire du football".
Steve McManaman s’interroge: "Je ne sais pas si un autre joueur, de quelque époque que ce soit, aurait pu marquer ce but-là". Avec sa modestie habituelle, Zidane préfère parler de réussite. "Ça arrive une fois dans une vie, c'est tombé sur moi. Je l'ai retenté plusieurs fois à l'entrainement, je n'ai jamais réussi à le refaire", plaisante l’enfant de Marseille dans un documentaire à son sujet.
L'Analyse du But
Yann Kervella, référent « préférences motrices » à la DTN de la Fédération française de football et praticien certifié ActionTypes, s'est penché sur la question, via les différentes vidéos et des photos. Il raconte une forme de génie, qui dépasse la seule qualité du pied du Ballon d'Or 1998.
La Préparation
« Alors que le ballon part, on voit distinctement les mouvements de rotation de tête de Zidane. Il scanne, consulte les zones essentielles : le ballon, les défenseurs entre lui et le but, le gardien, le joueur qui vient derrière. Après ça, il a la configuration du jeu en tête. Et il peut poser son intention.
Dans la perception des mouvements, il y a toujours un oeil dominant. Chez Zidane, comme chez beaucoup de joueurs de haut niveau, c'est le gauche. Un oeil qui ouvre à une capacité d'adaptation de très haut niveau. C'est un détail important car si, à force de jouer, il a intériorisé un ensemble de contextes et de solutions, Zidane ne s'est jamais entraîné à recevoir ce type de centre en chandelle.
Il n'a donc pas de réponse toute faite à la situation, il doit en trouver une, s'adapter dans l'instant. Mais pour cela, il doit d'abord être en posture mentale d'accueillir la nouveauté, l'étrangeté d'un tel centre arrivant de très haut, sur son second pied, le gauche. Face à ce centre, la plupart des joueurs auraient pris peur, ou auraient été dans un inconfort notoire. Ils auraient décidé de contrôler pour, ensuite, au mieux, frapper au but sur la deuxième touche de balle. Lui, il accueille ce centre sereinement et pose une intention à laquelle personne ne s'attend : frapper. Produire cette réponse spontanée, cette fulgurance de créativité, c'est son génie. »
Sa Posture
« Il prend la décision de frapper juste après avoir arrêté sa course. On le voit car il "prend" son angle, par rapport à la trajectoire du centre et par rapport au but. Il s'oriente vers la ligne de touche, quasi dos au but. Comme il le dit, personne ne fait ça, normalement. Mais lui, oui. Pourquoi ? Cette double prise d'angle extrême, c'est la posture idéale pour lui, celle qui le place dans ses préférences motrices.
Cela correspond aussi à son rythme interne de lent-vite : lent dans la préparation, vite dans l'exécution du geste de frappe. Alors qu'un joueur "vite-vite" aurait tout enchaîné sur un tempo élevé et mono-rythmique, lui prend son temps, avant d'accélérer. Avec cette orientation spéciale et le déclenchement tardif de son geste, il trompe les adversaires, qui n'ont pas du tout anticipé cette volée et sont donc en retard, éliminés. C'est cette préparation très singulière qui lui permettra de générer une rotation efficace dans son geste de volée. »
L'Adaptation
« Au début de sa préparation, il se stabilise avec une flexion du genou et abaisse son centre de gravité, comportement typique de sa motricité de base.
En cours de préparation, il change spontanément de registre moteur. Chaque personne possède quatre types de motricité, qui sont autant de manières de faire fonctionner ses coordinations corporelles : une préférentielle, et trois autres que l'on peut activer selon le contexte, pour être fluide et économe. La motricité première de Zidane est celle d'un terrien, avec un ancrage fort au sol, des flexions marquées, une dissociation entre les hanches et les épaules, ce qui lui permet notamment de performer dans le contre-pied.
Mais face à ce centre atypique venant de la gauche, Zidane bascule vers sa motricité 3, dite de soutien, où les hanches et les épaules fonctionnent ensemble et qui s'exprime en rotation. Tout cela est intuitif. Zidane ne pense pas à ce qu'il réalise sur le plan corporel. Chez les joueurs de haut niveau, le corps exécute de façon autonome l'intention posée.
Au moment où il place son appui, il crée un axe pied droit-hanche droite-épaule droite autour duquel son corps va tourner, comme un mouvement de fermeture de porte. La création de cet axe est rendue possible par le fait qu'au lieu de rester fléchi sur sa jambe d'appui (la droite), ce qu'il aurait fait en restant sur sa motricité de base, il se met haut sur l'appui (jambe tendue). Par ailleurs, dans sa prise d'appui, il ouvre la hanche et oriente son pied droit en direction de la cible, ce qui va favoriser sa rotation.
Cette intelligence corporelle est juste incroyable. Zidane fait confiance à son corps et fait émerger la motricité la plus juste à mon sens. Il dit qu'il n'a jamais pu reproduire ce geste ? Je ne suis pas surpris. Déjà, un contexte ne se reproduit jamais à l'identique et il est complexe de dupliquer l'état mental, physique et émotionnel associé à un tel match. Cette réponse du corps ne se construit pas, elle s'invente, se révèle dans l'instant. »
La Frappe
« Une fois qu'il a pris les informations autour de lui, et jusqu'à sa frappe, Zidane conserve le regard posé sur la balle. Ce focus va optimiser son timing de frappe, la coïncidence pied-ballon. Au départ, donc, c'était son oeil gauche qui était dominant. Mais lorsqu'il change de registre moteur, son oeil droit prend le lead. Cela lui permet littéralement d'avoir le but adverse dans son champ de vision périphérique. Tout s'aligne, tout est juste, limpide. Au moment de l'impact, sa jambe de frappe est tendue à l'horizontale. Il est dans un mouvement de balayage. Facilité par le fait qu'il s'est penché du côté de son pied d'appui.
Autre élément notable : son type de frappe, que je nomme "fixée retardée". Le trajet du pied de frappe est bloqué musculairement après l'impact, et ce même pied revient vite au sol. Ce type d'impact est associé aux tirs en force et aux passes d'élimination de l'adversaire. C'est le seul permettant de conserver un ratio d'efficacité supérieur à 80 %, quand les vitesses de balle requises sont très élevées.
En fin de geste, après son tir, il reprend appui du pied gauche avec les hanches et les épaules orientées vers le poteau de corner droit, en direction différente de la cible visée. Cela témoigne de l'intensité de sa rotation.

Un Moment de Grâce
Le 15 mai 2002, sur les coups de 21h30, le temps s’est arrêté pendant quatre longues secondes à l'Hampden Park de Glasgow. Zinédine Zidane a fait parler la magie de son pied gauche pour définitivement offrir la Novena au Real Madrid face au Bayer Leverkusen (2-1), sur la pelouse écossaise.