L'histoire des clubs de football emblématiques de Bruxelles

Bruxelles entretient une longue histoire d’amour avec le ballon rond. Certains voient la ville comme la nouvelle capitale européenne de la discipline. Cette saison, trois clubs de la ville portent ses couleurs dans l’élite du football belge : L’Union Saint-Gilloise, Anderlecht et Molenbeek. Trois clubs, trois ambiances, trois rivalités.

Et à raison de quelque 700 millions d’euros pour faire tourner chaque année cette démocratie boiteuse d’à peine 11 millions d’habitants, et de droits-tv annuels huit fois moindres qu’en France : évidemment bien peu dans les caisses des clubs ou de l’Etat pour subvenir aux structures stadiales du ci-devant Royaume de Belgique, conséquemment datées et d’autant singulièrement conservées dans leur jus (ou ce qu’il en reste), pour le plus grand bonheur des amateurs de football-vintage. Tantôt bancal, anachronique, absurde, surréaliste… et quelques fois même tout simplement beau, aux antipodes des arènes post-modernes de la consommation : c’est ce paradis du groundhopping, car de la vétusté, de la résilience et du bricolage, que nous vous proposons cette fois de découvrir, du Nord au Sud et d’Ouest en Est.

1. Le Parc Astrid : Un stade prisonnier de son histoire

Pour tout voyageur qui débutât son escapade bruxelloise par le très washingtoninen quartier européen, et son façadisme bureaucratique décliné en nuances de brun sur six étages, le contact premier avec ce stade longtemps illustre a assurément de quoi troubler : est-ce là un stade de football, ou sont-ce plutôt des bureaux ou salles de congrès de plus ? S’il n’y avait ces initiales, c’est vrai qu’il y aurait matière à se tromper. Oh, il n’a pas toujours eu cette gueule ni cette (toute relative) ambiance de pompes funèbres, loin s’en faut : jusqu’à ce que le Président Vanden Stock cédât, au début des années 1980, à l’affairiste vision de son manager Michel Verschueren, ce stade était assurément l’un des plus turbulents du Royaume!

Mais c’était donc jusqu’à ce qu’il y eût ce déplacement funeste à Villa Park où, non content de priver Anderlecht de finale européenne, cette arène anglaise dévoilerait surtout à ce très droitard dirigeant de football les attraits de ses avant-gardistes loges d’affaires sur deux niveaux, fraîchement inaugurées en octobre 1977. Et c’est là que ce voyageur débarqué à Bruxelles, pour peu qu’il eût l’âme d’un Jean de La Fontaine, trouverait sans difficulté de fables et morales à écrire, rien qu’à méditer sur ce que fut, et sur ce que ne deviendra jamais plus, cet antique Parc Astrid. Bordélique encore, et pour tout dire structurellement dangereuse, durant ces longues décennies où elle s’appela Stade Emile Versé, l’enceinte parviendrait encore à s’agrandir en recourant notamment à l’économique mais périlleuse technique néerlandaise des tribunes de type « Elascon », en 1965.

A compter de quoi cependant, c’est-à-dire depuis l’achèvement en 1991 d’une reconstruction qui lui fit certes gagner des centaines de loges, mais conséquemment perdre près de 20 000 places : le club se trouverait désormais prisonnier en son propre stade, à l’étroit entre ces murs dressés au cœur de la très dense banlieue Sud-ouest de Bruxelles, et dramatiquement démuni de la moindre perspective ou échappatoire. Le stade, vu du ciel. Coincé par les avenues, par le parc adjacent et protégé, et par une école même…et plus encore par les prescriptions urbanistiques, qui lui interdisent même de chercher son salut dans la verticalité. Au loin, très loin : l’œil exercé distinguera le dôme de la basilique de Koekelberg. Plus loin encore, mais indiscernable : c’est le plateau du Heysel…

Vue panoramique du Parc Astrid.

Trop loin, peut-être ? En somme, et d’avoir prétentieusement cru tout gagner, à ce modèle qu’il se fit d’ailleurs aussitôt fort d’exporter, le Sporting y a tout perdu : et d’une billetterie florissante qui jadis autorisa bien des excès, et de la moindre marge de manœuvre sur quoi jouer pour se relancer, se réinventer économiquement.

2. Le Stade Edmond Machtens : Un reflet de son quartier

Ce second stade bruxellois ne sera, loin s’en faut, pas le plus beau de la série ci-abordée. Et cependant tout de son Histoire, et à certains égards de sa franchise patrimoniale et sociologique, en justifie amplement la place ici. C’est que, si à l’instar du Standard pour Sclessin, il est à Bruxelles un stade qui fût consanguin de son environnement, c’est alors dans ce quartier des plus rudes et des plus déshérités de ladite « capitale de l’Europe » qu’il faut aller le chercher : entre les murs du ci-devant Stade Edmond Machtens, c’est-à-dire au coeur d’un paysage qui, à compter des années 1960, serait intégralement redessiné par le Président historique de son club-hôte, le dénommé Jean-Baptiste L’Ecluse.

Dudit L’Ecluse, affable entrepreneur qu’habitait un irrépressible besoin de défigurations, les plus anciens se rappelleront sans doute deux phrases, parmi lesquelles d’abord ce vertigineux regret : « A Bruxelles, on ne peut plus dépasser les dix à douze étages, et cela me frustre. » Il est vrai que L’Ecluse, patron alors d’une entreprise de construction de quelque 1 000 employés, souhaitait plus que sa part des gargantuesques projets de rénovation de la ville, à l’instar des pourris notoires De Pauw et Vanden Boeynants, et comme eux avec le soutien du baron local - en l’espèce le bourgmestre de Molenbeek, Edmond Machtens.

Mais s’il adorait faire creuser des trous de 15 mètres, et savait parfaitement comment construire des buildings abritant jusqu’à 330 appartements, L’Ecluse avait a contrario bien peu d’intérêt pour la surveillance de ses comptes, ce qui bientôt précipiterait la faillite de l’homme qui avait à peu près tout construit à Bruxelles, depuis la toile souterraine du métro jusqu’aux affreuses tours Madou et du Midi. Contraint donc à tout vendre en 1982, au terme prématuré d’une décennie marquée par d’indéniables succès sportifs : L’Ecluse en était par ailleurs quitte de cette abrupte menace que, par dépit, il avait témérairement lancée à l’encontre du surpuissant Président d’Anderlecht, le brasseur Constant Vanden Stock : « Un jour, je construirai un parking sur ton stade ! » Le motif de ce vain coup de sang ? Décrit alors comme une « passoire », du temps où cet attaquant contrarié en défendit les perches, ce génial enfant des quartiers Ouest de Bruxelles fera-t-il un meilleur gardien du temple, lui dont le visage et le nom ornent désormais la tribune 2 ?

3. Le Stade Joseph Mariën : Un joyau anachronique

Depuis son instauration il y a désormais plus de trente ans, jamais le certes discutable, et pour tout dire clairement dispensable classement FIFA des nations, ne fut-il autant chahuté que durant ces cinq années au cours desquelles la Belgique en aura occupé le premier rang - dont quatre consécutivement. Et en fait de miracle, l’observateur attentif l’aura compris à l’examen de cette iconique façade, reconnaissable entre toutes : il sera question ici de l’Union Saint-Gilloise. Et cependant ce n’est bien sûr pas sa remontée dans l’élite en 2021, après 56 ans de purgatoire et de quasi-disparition, ni même le retour concomitant de son stade séculaire sous les feux de la rampe, ni moins encore que, contre toute attente, ce club prestigieux mais revenu du diable vauvert en occupât aussitôt et longuement la tête, qui pourraient justifier à eux seuls tels panégyriques, non : le fait extraordinaire, à l’hiver 2021 et à l’ère des Arenas et des budgets asymétriques, fut ce-faisant que le leader de la scène footballistique belge, première nation mondiale alors selon les barèmes de la FIFA, et neuvième alors par ses clubs au sein de l’UEFA, se trouvât occuper un stade de moins de 10 000 places, et complètement anachronique tant il était resté intact depuis son inauguration en 1926.

Un an plus tard, du haut de ses 25 000 places, le Parc Duden accueillait trois rencontres du tournoi de football des Jeux Olympiques. Alors même que l’idée d’expropriation venait d’être mise sur la table, de vives protestations émanant du monde du football tueraient fort heureusement ces mortifères projets dans l’œuf. Le Stade Mariën, au terme de ses premiers travaux de rénovation, entrepris en 1926 et achevés en moins de trois mois. Le moteur de la rénovation de « la Butte » avait été Joseph Marien, le riche président de l’USG. Sous son règne, l’Union surmonterait une période sportive plus difficile, et échapperait même de peu à la relégation.

Facétie du destin : c’est quand il fut parvenu à ramener son club au sommet, que Mariën mourrait un jour de derby, en 1933 face au Racing de Bruxelles. Dans la foulée, le club entreprendrait une série de 60 rencontres dénuées de la moindre défaite, qui ne prendrait fin qu’en 1935 face au grand rival molenbeekois du Daring Bruxelles, sous les yeux ébahis d’un adolescent nommé Goethals. Après-guerre, ce club familial aura bien du mal à s’adapter aux exigences du football professionnel, non moins qu’aux intrigues politiciennes instiguées par le Sporting Anderlecht, son encombrant voisin. Réintégrant furtivement les sommets au cours des années 1950, le club se qualifierait même, face à l’AS Roma, pour la demi-finale de la Coupe des Villes de Foires en 1959.

Une dynamique positive s’enclencha toutefois en 2010 lorsque la tribune principale, de style Art Déco, fut enfin inscrite au patrimoine protégé de la région bruxelloise. Ce furent ensuite le gazon, les vestiaires et le reste des infrastructures qui seraient progressivement remis à niveau. Après deux saisons de purgatoire dans le glacial Roi Baudouin, l’installation d’un nouvel éclairage et d’ultimes coups de peinture, les Unionistes pouvaient enfin réintégrer leur stade, mythique et inclassable, au mois d’août 2018. Depuis lors, le Stade Joseph Mariën ne cesse d’émerveiller les fans de football et amateurs de belles pierres.

Et n’avaient été les contagieux attraits qu’inspire à nouveau le football qu’on y pratique, l’équilibre parfait des lignes de sa tribune, et des reliefs et frondaisons lui faisant face, tous protégés, aura sans conteste joué dans la résilience d’un club qui passa longtemps pour une belle endormie, voire pour un géant à jamais zombifié. Toujours bel et bien là depuis ce siècle passé où, y parvenant grâce à un escalier de bois, il avait hébergé les vestiaires des joueurs, ce bâtiment carré au sommet des gradins avait été la maison de la famille Mosselman du Chenois, premiers propriétaires du parc avant la famille Duden.

Dès lors, y a-t-il matière à s’inquiéter pour ce club si intimement lié à cet écrin, au regard des projets de nouveau stade officialisés par sa nouvelle direction ? Quart de finaliste d’Europa League en 2023, et toujours en lice pour les huitièmes de finale en 2024, mais interdit de la moindre rencontre européenne au Parc sous prétexte de sa vétusté, il est un fait que l’actuel leader du championnat de Belgique se trouve à l’étroit entre ses murs de briques et de bois. Que les âmes sensibles se rassurent : le Stade Mariën n’a absolument rien à craindre. Car si le terrain fut classé dès 1973, il en fut de même des bâtiments 36 ans plus tard.

Le mythique Stade Joseph Mariën de l'Union Saint-Gilloise.

4. Le Stade Roi Baudouin : Un colosse controversé

« Mieux vaut entendre parler du Roi que de le voir », nous enseigne la sagesse populaire finlandaise… Et voilà un axiome qui va comme un gant au bien peu bruxellois (et cependant fort belge) Stade Roi Baudouin ! Car, foin de bienséance ou de commisération pour nos lecteurs belges : l’Europe ménage-t-elle pire stade que celui-là ?

Hôte de quatre des trente premières finales de Coupe des Champions disputées, et même de quatre finales de Coupe des Coupes, autant dire de plus de 10% des finales continentales disputées sur terrain neutre durant l’ère classique, mais historiquement sali par le drame du Heysel : il y a de fait bien peu à sauver à cet anneau brisé que ceint une piste d’athlétisme, posé sur un plateau minéral et ouvert aux vents dominants gorgés d’humidité du sud-ouest, qui offre le spectacle déplaisant de tribunes latérales asymétriques et de virages dramatiquement distants.

Objet répété mais toujours avorté des projets de reconstruction mécaniquement portés par l’architecte de l’Euro 2000 Alain Courtois, l’on ne sait trop si la fantasmatique « arena » appelée à lui succéder, mais recalée jadis sous prétexte notamment de la destruction d’un sentier, sortira un jour des rances cartons politico-communautaires à la belge et pourra alors abriter, enfin, les ébats d’un Sporting Anderlecht à l’étroit en son stade.

5. Le Stade du FC Metrasport : L'ombre de l'Atomium

Peu connu des Bruxellois, bien qu’il soit en tous points emblématique de leur ville, le stade dit « du FC Metrasport » (du nom du club, à très forte composante congolaise, qu’il abrite depuis une dizaine d’années), mais en fait stade annexe du prestigieux Heysel susmentionné, concentre bon nombre des marqueurs typiques du paysage stadial bruxellois : aménagé dans une modeste cuvette, doté d’installations chiches et sans âge, et ceint sur tout son pourtour d’un mur végétal de quelque 20 mètres de haut.

Mais qui dit plateau du Heysel dit… Atomium ! Et c’est précisément cet édifice qui différencie des autres ce stade, sur lequel plane de match en match l’ombre peu rassurante de cette structure conçue et réalisée à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles (1958), dont il était le bâtiment phare et l’emblème. A l’instar de la Tour Eiffel, l’Atomium n’était pas supposé survivre à l’Exposition universelle qui l’avait vu naître.

6. Le Stade du Crossing : Renaissance d'un lieu emblématique

Car le Stade du Crossing a bien failli disparaître, oui. Il deviendrait alors l’un des lieux les plus emblématiques du groundhopping européen, charriant des visiteurs aussi intrépides que fascinés, avant de renaître enfin en 2013, au terme d’une reconstruction de qualité qui, toutefois, l’amputerait de deux de ses quatre tribunes initiales. Ce choix radical était-il le bon?

La parole est à l’un de ses anciens serviteurs, Francisco Ferrera, qui y connut la grande époque des Rik Coppens, Roger Claessen, Georges Leekens et Josef Masopust : « Je reconnais à peu près toute la structure, comme par exemple la grande tribune assise avec la salle en-dessous, mais je vois aussi autre chose à la place. Ca a changé et c’est différent du stade précédent. D’un point de vue du confort, on a gagné au change. C’est plus moderne, plus propre, et plus grand.

À l’époque, on jouait en division 1. On jouait des derbys contre Anderlecht, ainsi que contre l’Union Saint-Gilloise. Le stade était d’ailleurs pratiquement toujours plein. Il y avait des gens sur les pylônes et sur les arbres. Il ajoute : »Cependant, ce stade tombait en ruine. On trouvait ça dommage, et on espérait bien que quelqu’un allait finir par mettre la main à la pâte et restaurer cela. A présent, c’est bien mieux. Ça a été rasé et reconstruit.

7. Le Stade Adrien Bertelson : Un monument oublié

C’est aujourd’hui encore le deuxième plus grand stade de Belgique, et c’est à peine pourtant si les Belges ont gardé la trace de son existence. Construit il y a plus de trois quarts de siècle, ce stade monumental des beaux quartiers de Bruxelles avait été conçu pour répondre aux besoins gargantuesques, croyait-on, de l’illustre mais par trop élitiste, et surtout bien trop présomptueux, Royal Racing Club de Bruxelles.

C’est le 11 novembre 1948 que serait vainement inauguré cet ensemble à tout le moins unique, au contact d’un Grande Torino convié à y disputer un match de gala contre une sélection bruxelloise.

Annexe : Les clubs bruxellois et leur histoire

Voici un aperçu de l'histoire de quelques clubs bruxellois mentionnés dans cet article:

Club Fondation Faits marquants
RSC Anderlecht 1908 Club le plus titré de Belgique avec 34 trophées. Vainqueur de la Supercoupe de l’UEFA en 1976 et 1978.
Union Saint-Gilloise ? Remontée dans l’élite en 2021 après 56 ans.
Daring Club de Bruxelles 1895 Champion de Belgique en 1912 et 1914. Fusionne pour former le RWD Molenbeek.
Royal Racing Club de Bruxelles 1890 A remporté 6 championnats de Belgique entre 1897 et 1908 ainsi que la première édition de la Coupe de Belgique en 1912.

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