Jaromír Jágr: Biographie d'une légende du hockey sur glace

Jaromír Jágr est l'homme de tous les paradoxes.

Jaromír Jágr en 2014

Il fut à la fois un enfant gâté et un travailleur acharné. Il a d'abord été un capitaliste décomplexé avant de devenir un religieux fervent. Plus étonnant encore, cet individualiste forcené s'est muté en symbole de ralliement national en République tchèque.

Un héritage familial et les débuts

Jaromír Jágr, le célèbre hockeyeur, est le troisième à porter ce nom après son père et son grand-père.

Ce dernier a forgé la mémoire familiale par son histoire : c'était un fermier, et il fut donc à ce titre victime de la collectivisation des biens décidée par le nouveau pouvoir communiste en 1948.

Elles lui laissèrent la maison familiale de Svermov - à 3 km au nord de Kladno - avec une grange, ainsi qu'un lopin de terre dix kilomètres plus loin. La grand-mère est celle qui a raconté la vie de son mari à son petit-fils.

Sur le lopin de terre restant, le couple continue d'exploiter le fruit de son travail, de cultiver le blé et le foin, d'élever des bœufs et des poules.

Le refus du grand-père de faire des heures de travail dans la nouvelle coopérative, c'est-à-dire de son point de vue de travailler pour ceux qui l'ont exproprié, lui a valu deux ans et demi de prison lors de la période de répression des premières années du régime communiste.

Hasard du temps, ce grand-père Jágr est mort en 1968, pendant le Printemps de Prague, en croyant donc que la Tchécoslovaquie pourrait retrouver sa liberté par le processus de réforme.

Il n'a pas vu les chars soviétiques envahir la Tchécoslovaquie en août, quelques mois plus tard, et mettre fin au rêve de tout un peuple.

Si le grand-père - via la transmission orale de sa grand-mère - a forgé la conscience politique du jeune Jágr, caractérisée par un anti-communisme viscéral, ses aptitudes physiques doivent beaucoup à son père, qui travaillait pour Poldi (la compagnie sidérurgique nationalisée de Kladno) à un poste administratif.

Formation et premiers pas dans le hockey

Le sport, dans l'ancien bloc de l'Est, est vu comme une des rares portes d'accès à une meilleure vie.

Le petit Jaromír est mis sur les patins à 3 ans et l'inscrit au club de la ville, le HC Poldi Kladno.

Son père fait en sorte qu'il s'entraîne avec trois classes d'âge différentes. Non seulement cela lui fait trois plus de temps de glace, mais quand l'adolescent joue en double surclassement avec des gamins de quatre ans plus âgés, il est moins dominant et est dans la moyenne... donc il progresse.

Quant à la préparation physique "à domicile", elle ne se borne pas aux travaux de la ferme pour lesquels le petit Jaromír donne un coup de main.

Le paternel confectionne aussi des barres d'haltères "maison" avec l'essieu d'un vieux tracteur.

Ses premiers coéquipiers en équipe première écornent un peu le mythe du travailleur acharné à l'entraînement, du moins pendant la préparation estivale.

Ils se souviennent d'un jeune Jágr qui se cachait dans les buissons pour échapper à l'exercice. Sur la glace, il n'hésite cependant pas à prolonger les séances jusqu'à ce que la patinoire ferme.

Mais c'est en salle de musculation que tous sont impressionnés par sa puissance : il n'est pas bâti comme un adolescent et est déjà aussi fort qu'eux.

Jágr n'a que 16 ans et 7 mois quand il marque son premier but en équipe première... contre un certain Hasek, le meilleur gardien du championnat.

Ce jeune Jágr, qui porte alors un numéro 15 sans la moindre connotation politique, n'est qu'un débutant de quatrième ligne, remarquable principalement par sa précocité. Mais dès sa deuxième saison, il s'affirme déjà comme un joueur majeur de Kladno.

L'ouverture et l'interview révélatrice

Toute la Tchécoslovaquie s'intéresse forcément à ce joueur... et le découvre, éberlué, dans une interview du magazine sportif Gól.

La liberté de parole est totale depuis quelques mois, les communistes ont lâché le pouvoir à l'issue de la Révolution de Velours.

Alors qu'il vient tout juste d'avoir 18 ans, le beau bébé Jaromír Jágr (il mesure déjà 188 cm et pèse 92 kg) donne une interview désarmante d'insouciance et d'égocentrisme.

Des propos presque inimaginables de la part d'un jeune hockeyeur, dans n'importe quelle époque ou n'importe quel pays.

"Je joue depuis que je suis tout petit. Les entraîneurs ne me disent pas ce que je dois faire sur la glace. Je joue à ma façon.

La NHL est alors déjà un sujet : les Hartford Whalers ont drafté Bobby Holík l'année passée (Robert Reichel a été pour sa part choisi par Calgary).

Le tennisman tchèque exilé Ivan Lendl, qui est au conseil d'administration des Whalers - parce que Hartford est son lieu de résidence - a parlé au père Jágr. Une piste ? "Non, je ne rêve d'aucun club. Je préférerais aller aux États-Unis qu'au Canada parce que les clubs américains sont plus riches que les clubs canadiens. Je veux que mon hobby et ma profession me rapportent autant d'argent que possible.

[...] Ce serait bête de rester ensuite en Amérique. Je rapporterai mon argent avec moi. Dans nos conditions de vie, elle vaudrait bien plus."

Ce qu'il en fera ? "Je n'en sais rien, je n'y pense pas.

Le choix de la NHL et les débuts difficiles

L'Amérique lui tend logiquement les bras, mais pour l'instant, le fils évoque plutôt de rester une saison supplémentaire à Kladno. Il changera d'avis lors des championnats du monde 1990, où la Tchécoslovaquie embarque son trio junior (Holík-Reichel-Jágr) pour former une très jeune quatrième ligne. Elle bat le Canada en poule finale pour prendre la médaille de bronze. Après s'être jaugé à l'aune de superstars de NHL comme Steve Yzerman ou Paul Coffey, Jágr n'a plus de doute et sait qu'il est aussi fort.

Tant pis pour le "passe ton bac d'abord" de ses parents, il ne veut plus attendre.

Avec la transition démocratique, les hockeyeurs tchécoslovaques sont à portée, et Jágr est sur place pour la draft. Hartford essaie vainement d'obtenir un des premiers choix de la draft par un échange. Tout le monde s'accorde à penser que Jágr est le joueur le plus talentueux de sa classe d'âge, qui est un très bon cru. Mais il reste une incertitude sur son contrat avec Kladno, voire sur ses obligations militaires. Petr Nedved, qui a fui la Tchécoslovaquie depuis un an et demi en se déclarant réfugié politique, est choisi en numéro 2, Jágr seulement en numéro 5.

L'envie d'Amérique était bien ancrée chez Jágr. Outre un poster de Gretzky qu'il avait récupéré dans sa chambre, il en possédait un de Martina Navratilova, star du tennis tchécoslovaque qui avait fui le communisme pour devenir américaine. Il admirait aussi John McEnroe, un joueur excitant à voir jouer avec ses attitudes expressives (et une inspiration capillaire peut-être ?).

Mais la photo qu'il a conservé le plus longtemps, c'est celle d'un homme qui n'était pas du même bord politique que Navratilova et McEnroe, le déjà ex-président américain Ronald Reagan. Il était pour Jágr, et pour beaucoup à l'est du Mur, le symbole de la lutte contre le communisme, l'homme qui s'était juré de faire tomber l'empire soviétique.

Cette photo, qu'il avait placée dans son livre d'écolier et qu'on lui demandait d'enlever sans la confisquer, il la gardait dans son portefeuille à son arrivée aux États-Unis et la sortait comme outil de communication...

La barrière de la langue est en effet rude pour Jágr qui ne parle pas un mot d'anglais.

Les Penguins lui programment huit heures de cours d'anglais quotidiens, six jours par semaine, avant que le camp d'entraînement ne commence : les professeurs se succèdent toutes les heures, ils ne parlent qu'anglais selon le principe de l'immersion totale... et Jaromír ne comprend pas un traître mot.

Les Penguins ont conscience qu'il faut s'occuper de leur jeune joueur.

Ils lui ont trouvé une famille d'accueil tchécoslovaque à Pittsburgh, mais celui-ci sort rarement.

Dans le vestiaire, il s'assoit à l'écart, et sur la glace, il ne marque plus et déprime.

Le manager Craig Patrick échange alors un centre tchécoslovaque d'expérience, Jiri Hrdina, pour lui servir de coéquipier et mentor. Jaromír revit.

Consécration et premières Coupes Stanley

Et quelques mois plus tard, c'est la consécration : moins d'un an après avoir changé de continent et d'environnement, il soulève le vieux trophée du sport professionnel nord-américain. Il est le cinquième joueur le plus jeune à graver son nom sur la Coupe Stanley, à 19 ans et 3 mois. Ceux qui étaient plus jeunes que lui ont en fait joué entre 0 et 3 rencontres de play-offs, sans inscrire un seul point. Jágr a été titulaire de bout en bout des séries, en y engrangeant 13 points.

Les Penguins ont conscience qu'ils disposent d'un phénomène, mais ils ont un problème de riches : ils disposent déjà de deux ailiers droits qui finiront au Hall of Fame, Joe Mullen et Mark Recchi. Dans cet effectif encombré de stars, Jágr est frustré de temps de jeu. Il est peu aligné en avantage numérique, ne marquant que 4 de ses 32 buts dans cette situation de jeu. Il va voir son nouvel entraîneur Scotty Bowman et parle de son désir de jouer l'année suivante à San José, la franchise d'expansion qui est dernière de la ligue. Mais Recchi est échangé contre Tocchet et, au deuxième tour des play-offs contre les Rangers, Mullen se blesse au genou. Pittsburgh ne perd plus un match ensuite.

Le but de Jágr que tout le monde retiendra pendant cette série victorieuse, ce n'est pas un but gagnant, c'est le but égalisateur à cinq minutes de la fin du premier match de la finale.

Parti de la bande et entouré de plusieurs joueurs, il signe un petit pont et enchaîne les feintes pour se frayer un chemin vers le but et marquer du revers.

"Je ne parle pas assez bien anglais pour décrire ce but", déclarera Jágr après le match.

Pour la superstar de l'équipe Mario Lemieux, cela restera comme le plus beau but qu'il ait jamais vu. Les deux hommes posent ensemble avec la Coupe Stanley dans une photo qui rentrera dans la légende de la NHL.

Même si le numéro 66 porte les cheveux assez longs sur la nuque, il ne peut effectivement pas rivaliser avec le "mulet" de Jágr, dont les boucles accentuaient le volume improbable.

Cette coupe de cheveux improbable était alors tellement à la mode que son souvenir reste gravé dans toutes les mémoires. On ne peut évoquer la grande période des Penguins sans penser à la flamboyance capillaire de Jágr.

Même s'ils ne sont pas encore des partenaires attitrés (Jágr est en deuxième ligne avec Ron Francis au centre), ils commencent à incarner Pittsburgh l'un et l'autre. Certains ont remarqué que l'anagramme de "Jaromir" était "Mario jr".

En dépit de ses déclarations bravaches qui expliquaient ne rien avoir à apprendre de personne, Jágr est toujours attentif à progresser, surtout au contact de ses coéquipiers qu'il observe de près. Il suit comme modèle les programmes d'entraînement du défenseur Paul Coffey.

Parmi les joueurs de Pittsburgh qui participent à ces séances supplémentaires, l'ailier Kevin Stevens, dont il apprend les méthodes et le travail des jambes pour utiliser son gabarit dans les coins et repousser les adversaires.

Le jeune Jágr est en effet un pur talent individuel, dans un sport collectif par essence. Il est absolument flamboyant sur la glace, et pas seulement par ses longs cheveux. Son jeu naturel, développé à un jeune âge, comprend beaucoup de mouvements dans sa palette. Mais s'il aimante le palet, c'est aussi par sa puissance naturelle : il est très difficile à arrêter quand il est lancé, et il peut gagner la rondelle grâce à son allonge dont il sait jouer habilement.

Individualisme et controverses contractuelles

Mais cet individualisme est parfois poussé jusqu'à la caricature. Le nouveau contrat d'Eric Lindros, devenu le deuxième joueur le mieux payé de la ligue (derrière Lemieux) avant même d'y avoir posé un patin, change la donne : Jágr ne veut pas être payé quinze fois moins, et il le fait savoir.

La seule différence cette fois, c'est que l'adolescent tchèque qui disait ne pas avoir le temps pour les filles est devenu adulte et ajoute désormais la gent féminine à sa palette d'intérêts. Le reste du propos ne varie guère, mais la résonance est bien plus grande dans un magazine américain : "S'ils ne veulent pas me signer, ils n'ont pas besoin de moi. Je ne considère plus Pittsburgh comme mon équipe. J'adore les fans, il y a des gens super à Pittsburgh. Mais s'ils n'ont pas d'argent, qu'ils m'échangent. Je veux être échangé là où il y a des plages. J'ai deux bagues de la Coupe Stanley. Je n'ai pas besoin de plus de bagues.

Le reportage de Sports Illustrated n'est publié qu'après coup, alors que Jágr est rentré bien gentiment et a fini par signer son contrat. L'effet est donc moins dévastateur, mais il colle une image d'enfant gâté. Jamais dans l'histoire du hockey un joueur n'a soulevé deux fois la Coupe Stanley avant l'âge de vingt ans : Jágr ne mesure pas encore la chance qu'il a, et ne le comprendra que bien plus tard. L'enfant né avec une cuillère de Coupe Stanley dans la bouche sera exaucé : il ne gagnera pas d'autre bague...

Que faire de tout cet argent ? Il ne se pose même pas la question, et c'est d'ailleurs ce qui lui plaît le plus. L'argent pour l'argent, un credo bien américain, poussé à l'extrême. Jágr n'a pourtant pas de goûts de luxe : il fait certes une collection d'amendes pour excès de vitesse depuis son arrivée en NHL... mais il avoue ne pas aimer conduire ! Inconscient du danger ou de toute notion de responsabilité, il a juste hâte que son trajet se termine. Jágr, qui ne boit pas d'alcool, n'a qu'une passion, dans laquelle il dilapide tous ses gains sportifs : le jeu. Quand il est à Pittsburgh, son hélicoptère l'emmène à Atlantic City, la ville des casinos de la côte est. Et quand il rentre à Kladno l'été, il passe ses soirées à jouer à des machines à sous.

Après son caprice estival, Jágr vit une saison 1992/93 frustrante pour lui, car il continue d'être frustré par le temps de jeu que lui donne Scotty Bowman.

Aucun des grands joueurs de l'histoire du hockey n'a autant écumé d'équipes - et d'entraîneurs... - que lui durant sa carrière, et pourtant il a fini par boucler la boucle en revenant aider son club formateur qu'il avait racheté.

Phénomène génétique entretenu dès son enfance et jusqu'à un âge avancé par une préparation physique personnelle soutenue, Jaromír Jágr a marqué le hockey sur glace par sa puissance physique, qui le rendait très difficile à arrêter même à travers une forêt de crosses et de bras. Durer est la chose la plus difficile qui soit, et Jágr y est parvenu en estomaquant tous ses contemporains. Il a traversé les époques, les modes, les changements de style, aussi bien capillaires que tactiques.

Les observateurs nord-américains avaient longtemps glosé sur la place qu'il aurait pu obtenir dans les cumuls statistiques sans son choix de tourner le dos à la NHL pour partir en Russie. Il a finalement été le deuxième marqueur de l'histoire de la ligue nord-américaine en dépit de ses quatre années en Sibérie. Attaché à sa réussite individuelle, il aura finalement aussi gagné tous les titres majeurs.

Il fut à la fois un enfant gâté et un travailleur acharné. Il a d'abord été un capitaliste décomplexé avant de devenir un religieux fervent. Plus étonnant encore, cet individualiste forcené s'est muté en symbole de ralliement national en République tchèque.

Finalement, Super-Mario, bien qu'il ait manqué 23 matches, a fini meilleur marqueur du circuit pro nord-américain pour la quatrième fois en devançant Pat Lafontaine de douze points. Il fut aussi élu pour la deuxième fois de sa carrière meilleur joueur de la NHL (trophée Hart). Un exploit d'autant plus grand que les effets des radiations provoquèrent en lui une anémie latente.

Wayne Gretzky a aussi révolutionné l'histoire de son sport.

Il a d'abord rabattu le caquet de tous les exégètes de la virilité, qui ne jugent le hockeyeur qu'à l'aune de sa force physique, en prouvant que son intelligence de jeu exceptionnelle pouvait valoir plus que tous les gros bras.

Puis, une fois incontesté au sommet de son sport, il s'est mué en son plus fidèle promoteur, lorsqu'on lui a donné un bâton de pèlerin pour initier les terres vierges (et riches) du sud américain aux bienfaits du hockey sur glace.

Mario Lemieux devint une véritable star de la NHL lors de la saison 1987-1988. À l'issue de ce championnat, l'attaquant des Penguins fut élu meilleur joueur de la NHL. Un événement retentissant puisque Mario Lemieux ravit ainsi le trophée Hart au "dieu" Wayne Gretzky que ce dernier détenait sans interruption depuis huit ans ! De plus, Lemieux rafla également le trophée Ross de meilleur compteur que Gretzky avait remporté pendant sept saisons consécutives.

L'entraîneur le plus capé de la NHL quitte le club à l'intersaison, et Jágr se réjouit de respons...

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