France-Espagne : Histoire d'un match arbitré avec l'aide de la vidéo

Pour la première fois en France, un match de football a été arbitré avec l’aide de la vidéo. Sur le terrain, des erreurs ont été évitées. Devant sa télé, une drôle d’impression.

Le match amical France-Espagne a permis d’expérimenter l’arbitrage vidéo pour la première fois dans l’Hexagone, six mois après un premier test lors d’Italie-France. Le résultat semble royal : des recours parcimonieux, des prises de décision plutôt rapides et deux erreurs a priori évitées.

Un but français a été justement refusé pour hors-jeu, celui des Espagnols, marqué dans les règles de l’art (d’après les images), a finalement été validé. Ces décisions ont été prises après l’intervention d’un arbitre installé dans un car à l’extérieur de la pelouse. À sa disposition : dix-neuf caméras de TF1 et neuf de la télé espagnole (de l’autre côté du terrain).

Désenchaîné des contraintes de la réalisation officielle, il revoit ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, pour élucider quatre points : but ou non, penalty ou non, carton rouge ou non, identité du joueur.

En short et au sifflet : l’Allemand Felix Zwayer. L'Allemand Felix Zwayer s'en est servi à deux reprises, d'abord pour refuser un but initialement accordé aux Bleus. Passeur décisif pour Antoine Griezmann, Layvin Kurzawa s'est finalement vu signaler hors-jeu (48e). Trente minutes plus tard, situation inverse en faveur des Espagnols.

Ça ne pouvait pas mieux se passer, et pourtant le débat continue. En cause, d’abord, la coupure occasionnée par le visionnage des images.

Rembobinons : 48e minute, Griezmann fait trembler les filets. « Pas de hors-jeu », s’écrie le commentateur Grégoire Margotton sur TF1. À la télé, gros plan sur le joueur, hilare. Ses partenaires viennent le féliciter, c’est une scène de joie classique. Les Bleus mènent 1-0. On le pense jusqu’à ce qu’un plan large montre les Espagnols agglutinés autour de l’arbitre. Grégoire Margotton signale que la vidéo est appelée à l’aide. L’arbitre central, cadré en plan américain, attend la vérité des images.

Hésitant, le réalisateur Olivier Denis décide finalement de lancer un ralenti. Mais le téléspectateur n’a pas le temps de juger : Grégoire Margotton signale que le but est refusé. On peut ensuite s’apercevoir que le passeur décisif Layvin Kurzawa a le pied gauche en position de hors-jeu. Pointilleux.

Conséquence : le public du Stade de France, après avoir hurlé le nom de Griezmann à trois reprises, n’a pas compris grand-chose ; comme lui, le téléspectateur a été totalement exclu du processus de décision.

« Le tennis a trouvé comment raconter la vérification par la technique, avec le Hawk-Eye, estime Bixente Lizarazu, qui a aussi commenté le match (et gagné la Coupe du monde…). On doit trouver un moyen de scénariser la chose pour le foot à la télévision. »

Le troisième effet pervers, et ce n’est pas anecdotique, se trouve sur le terrain. Les joueurs ont vécu un ascenseur émotionnel puis ont trouvé le temps long.

« On a attendu trois, quatre minutes une décision. Du coup, on se refroidit, et c’est un coup de massue psychologiquement », regrette Kylian Mbappé. Il faut diviser par deux le temps d’attente. Mais le ressenti du jeune Monégasque en dit long.

Si un jour, le téléspectateur peut voir les images en même temps que l’arbitre, comme au rugby, et donc que la prise de décision s’allonge, les joueurs auront-ils l’impression d’attendre dix minutes ?

Comme le précise Bixente Lizarazu, « quand une équipe domine, qu’elle pousse, tout ce qui casse le rythme la désavantage. La force du foot, c’est de ne pas rompre le rythme. »

Quand il y a erreur (que la balle sort ou qu’il y a faute), le jeu peut reprendre dans la seconde. Le ballon ovale est lui au centre de phases de jeu entrecoupées par des arrêts plus formels.

Autre pincement au cœur, il va désormais falloir s’habituer à dissocier un but de sa célébration.

Rembobinons une deuxième fois. 77e minute, les Espagnols remettent leurs chapeaux de magicien : action supersonique conclue par Gerard Delofeu. But. Grégoire Margotton s’enflamme et se calme aussitôt : gros plan sur le juge de ligne, drapeau levé. On en reste à 1-0 (pour l’Espagne). Ouf. Mais non.

Plan américain sur l’arbitre central, acte II. Et c’est encore le commentateur qui nous apprend que finalement, le but est accordé. En cadrant les embrassades des Espagnols près de la ligne de touche, le réalisateur aussi semble surpris. L’image paraît totalement anachronique ; le but a été marqué deux minutes avant. Cette fois, personne n’a vibré. Cette fois, on aurait dû.

Et encore : il n’est pas impossible d’estimer que le buste du joueur est en position de hors-jeu. Le fameux « révélateur » (une grosse ligne baveuse au niveau de l’avant-dernier défenseur) ne peut jamais tout dire puisque la caméra est placée aux dix-huit mètres.

Le mystère est encore plus grand pour le penalty litigieux accordé aux Espagnols un peu plus tôt, probablement validé par l’arbitre dans son car. « Le ralenti magnifie l’action, tout est accentué. Et puis en général, sur un penalty, même les arbitres ne sont pas d’accord entre eux ! », ajoute Bixente Lizarazu.

La vidéo, donc, ne met pas fin aux polémiques. Et l’euphémisme paraît d’autant plus grand après ce France-Espagne qui, pourtant, n’aurait pas pu mieux se passer.

Elle met en retrait l’émotion pour réduire les erreurs. Elle modifie un score, le football et sa perception par le public. Durablement, sans doute : l’objectif de la Fifa est de la mettre en place lors de la Coupe du monde 2018.

Arbitrage : dans quels cas intervient l'assistance vidéo (VAR) ?

Réactions

« On ne pensait pas vivre une telle expérience dès la première mise en place du système ! C’était absolument passionnant à vivre. Je ne sais pas si je l’ai accompagnée comme il fallait. Je suis un peu comme tout le monde : je n’ai aucune religion là-dessus. J’ai besoin de voir comment ça se met en place.

En tout cas, deux erreurs ont été évitées. Ça fait vingt-cinq ans que les téléspectateurs voient des erreurs d’arbitrage. Si les interventions de l’arbitre vidéo se font avec parcimonie, sur des cas très précis (comme mardi), je crois que c’est la marche de l’Histoire. Même si je ne sais pas si c’est positif…

J’entends les cris de ceux qui disent qu’on tue le foot, son émotion, les erreurs qui font partie du jeu, qu’on va générer des émeutes… Il est en effet indispensable que dans le stade, les écrans montrent des ralentis pour expliquer la décision de l’arbitre. C’était un match amical avec un public calme, mais sur un Argentine-Brésil en Coupe du monde, c’est autre chose… Il faut donc que le processus soit répercuté dans le stade.

La réalisation de la télévision doit aussi trouver la recette pour que les décisions des arbitres soient lisibles et compréhensibles pour tout le monde. Ce n’était pas tout à fait le cas mardi. Le processus doit selon moi être le suivant : un but, une joie, l’arbitre qui réfléchit, décide, puis le ralenti. Malgré tout, pour une première, le bilan est encourageant. »

Julen Lopetegui (sélectionneur de l'équipe d'Espagne): "La victoire n'est pas marquée par l'arbitrage, mais par l'excellent travail et comportement de mes joueurs. L'arbitrage a rendu la justice dans le match, il a réglé ces deux actions de façon juste. La France a une génération superbe, au niveau de la quantité et de la qualité, une des meilleures du monde. Iniesta est phénoménal, il a fait un grand match, dans ce qu'il fait et comment il le fait. C'est un modèle pour tous les jeunes qui débutent, et il lui reste encore beaucoup à donner. Mbappé? Je n'ai pas beaucoup observé les adversaires, j'ai surtout analysé les joueurs de mon équipe. Mon avis sur lui et d'autres joueurs de la France, c'est qu'il a une qualité extraordinaire. Didier Deschamps a fait un très bon travail pour donner à cette équipe un aspect collectif. Nous sommes très contents pour Deulofeu, il a fait une bonne rentrée, il a été décisif. Il continue à progresser, s'il continue avec cette mentalité, il a de beaux jours devant lui."

Didier Deschamps (sélectionneur de l'équipe de France, sur TF1): "On a été malmenés en première mi-temps. On a eu beaucoup de pertes de balle. On est beaucoup mieux rentré en deuxième mi-temps. On aurait pu mener, mais c'est pas le cas. C'est dans la difficulté qu'on apprend. Il y en a qui découvrent le niveau international. Rencontrer l'Espagne en amical, c'est pas une partie de plaisir, ça ne l'a jamais été. Mais on a besoin de ça aussi. On aurait pu marquer nous aussi. (Sur l'arbitrage vidéo): Si c'est vérifié et que c'est juste, pourquoi pas? C'est en notre défaveur aujourd'hui, s'il n'y avait pas eu la vidéo, ça aurait peut-être été différent.

«C’est difficile de jouer face à quelqu’un qui peut te toucher mais que tu n’as pas le droit de toucher!». Rudy Gobert a utilisé les réseaux sociaux pour exprimer sa frustration après la défaite de l'équipe de France en demi-finales de son Euro (80-75, a.p.) jeudi soir.

«Les fautes qui ont été sifflées contre les Français n'étaient pas imaginaires, affirme-t-il. La défaite n'a rien à voir avec l'arbitrage.»«Pau Gasol savait comment provoquer des fautes».

Il reconnaît qu’il y a pu avoir des erreurs, mais pas plus que lors d’un match de basket ordinaire, et «autant du côté de la France que pour l'Espagne». «Tous les matins après un match, il y a un débriefing avec l’instructeur de la FIBA (fédération internationale), explique-t-il. Et ce matin (vendredi), cela s’est passé comme d’habitude, sans plus.»

Les arbitres ont tout de même sifflé 28 fautes envers les Bleus contre 19 pour l’Espagne, et seulement 2 dans les seize premières minutes. Des chiffres qui ont causé l'ire de nombreux supporters qui estiment que la France a été désavantagée. Mais ce total ne révèle rien selon l'arbitre français qui n'est pas d'accord avec cette analyse.

Eddie Viator avance que le style de défense en "zone press" explique cet écart. «Ils ont mis une grosse pression défensive sans faire trop de fautes, et ont su, en attaque, provoquer les contacts. Ils ont forcé la France à jouer physique et à faire des fautes».

A 20 secondes de la fin de la prolongation, alors que l'Espagne mène d'un point, Pau Gasol fait passer les siens à +3 après avoir mis au sol Lauvergne illégalement. «A première vue, j'ai le sentiment que Lauvergne veut faire un écran de retard pour prendre le rebond et que Gasol s'écarte, raconte Viator. Donc que Lauvergne perd l'équilibre et chute. Mais en regardant sous un autre angle, on voit que Gasol a la main sur le bras de Lauvergne et l'écarte. Cela fait partie des oublis que l'on peut avoir dans l'arbitrage, ce n'est pas une volonté.

Les polémiques et les critiques

Avec l'arbitrage vidéo, les instances dirigeantes du football espèrent moins d'erreurs et donc de polémiques. Sauf que les premiers tests officiels, réalisés à l'occasion du Mondial des clubs 2016, ont justement créé de la confusion.

Cette aide risque de hacher le déroulement du jeu, si les arbitres en usent bien trop souvent. "Il faut l'appliquer de manière proportionnée pour que le foot ne perde pas sa fluidité ni son charme", prévient d'ailleurs le sélectionneur espagnol Julen Lopetegui.

Sylvain Kastendeuch, co-président de l'Union nationale des footballeurs professionnels, estime qu'avant de chercher à introduire la technologie, ce sont avant tout les mentalités qu'il faut changer. "Arrangeons-nous pour avoir un bon état d’esprit et accepter que les acteurs d’une manière générale puissent se tromper parce que c’est aussi l’histoire de ce sport.

Lors de la saison 2022/2023, il avait été pointé du doigt virulemment pour un but refusé à Pedri pour une main ainsi qu’un penalty non sifflé pour une main dans la surface pendant la confrontation entre l’Inter et le Barça.

En Espagne, on parle beaucoup de la communication du Real Madrid envers l’arbitrage, et notamment son utilisation de Real Madrid TV. Ils n’ont pas de honte. C'est contraire à l'éthique. Tout ce qui est dit est une volonté du club. Ces messages émanent du club et non de la télévision.

Regardez à quel point les vidéos de RMTV sont sectaires. Elles ne montrent que les vidéos des erreurs contre eux, elles ne montrent pas les vidéos des erreurs en leur faveur. Les arbitres ne commettent des erreurs que contre Madrid? Ils ne se sont jamais trompés en faveur du Real? Ces vidéos sont sectaires et ne servent à rien. C'est une question de respect, de savoir qu'on n'aura pas toujours raison. Aujourd’hui dans le foot, les clubs, les joueurs et les entraîneurs veulent que ça leur profite, ils ne veulent pas la justice. Ne nous laissons pas berner.

En France, Paulo Fonseca, l’entraîneur de Lyon, a écopé de 9 mois de suspension après une altercation avec un arbitre. C’est la seule solution pour que les arbitres soient davantage respectés? Je pense que la solution, c'est l'éducation plutôt que la répression.

Si on écoute les gens en Espagne, on pourrait croire que les arbitres espagnols sont les pires du monde. Mais en France, les supporters disent la même chose à propos des arbitres français.

Alexandre Joly est maître de conférences à l’Université Grenoble-Alpes.

António José da Silva Garrido est décédé en septembre 2014 à l’âge de 81 ans. A l’issue de sa carrière d’arbitre, il était resté dans le monde du football comme membre du Conseil d’arbitrage de la fédération portugaise, instructeur des arbitres pour la FIFA, commissaire de l’arbitrage en Coupe du monde et observateur de l’UEFA.

Liste des arbitres français ayant officié lors du Championnat d’Europe

Aucun arbitre tricolore n’est invité à officier lors des cinq premières phases finales en 1960, 1964, 1968, 1972 et 1976. Il faut néanmoins dire que peu de matchs ont alors lieu et qu’ainsi peu d’arbitres sont appelés à diriger des rencontres.

  • Robert Wurtz est le premier arbitre français à être sélectionné pour la phase finale d’un Championnat d’Europe, lors de l’édition 1980 organisée en Italie.
  • Michel Vautrot est ensuite sélectionné pour l’édition 1984 organisée en France, puis lors de l’Euro 1988 en RFA.
  • En 1992, l’arbitre parisien Joël Quiniou, qui compte alors à son actif deux Coupes du Monde, est désigné pour officier lors du Championnat d’Europe.
  • En 1996, Marc Batta arbitre un match de poules entre la Croatie et le Danemark et un quart opposant l’Espagne à l’Angleterre.
  • Gilles Veissière est sélectionné pour les éditions 2000 et 2004 et dirige au total quatre rencontres de poules durant ces deux évènements.
  • En 2012, le nordiste Stéphane Lannoy est désigné pour l’édition organisée en Pologne et en Ukraine.
  • Clément Turpin est l’arbitre central désigné pour les éditions 2016 et 2020 et officie à ce titre lors de 4 rencontres de poule au total.
  • François Letexier est lui désigné sur un match de poules puis lors d’un huitième de finale entre la Géorgie et l’Espagne. Il arbitre la finale de l’évènement entre l’Espagne et l’Angleterre, 36 après son prédécesseur tricolore Michel Vautrot.

Lors de cette édition, l’arbitrage tricolore est sur le devant de la scène. Clément Turpin officie lors du match d’ouverture entre l’Allemagne et l’Écosse, lors d’un autre match de poules puis lors d’un quart de finale opposant les Pays-Bas et la Turquie.

Comparaison des décisions arbitrales France-Espagne
Événement Décision initiale Décision après arbitrage vidéo
But de Griezmann (48e minute) Accordé Refusé (hors-jeu de Kurzawa)
But de Delofeu (77e minute) Refusé (hors-jeu) Accordé
Penalty pour l'Espagne Accordé (litigieux) Validé par l'arbitre vidéo

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