Allan Quatermain et La Ligue des Gentlemen Extraordinaires : Une Analyse Approfondie

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires est une bande dessinée qui se distingue par son originalité et ses personnages attachants. Cependant, certains lecteurs peuvent la trouver alourdie par un scénario jugé simpliste et des dessins peu attrayants.

L'œuvre de Moore invite le lecteur à redécouvrir un vaste patrimoine littéraire et une époque en multipliant les références et clins d'œil. Ces références peuvent être explicites, comme l'évocation d'un nom ou la représentation d'un personnage, ou plus subtiles, comme un élément caché dans une image que seuls les connaisseurs peuvent identifier.

Ce qui devait être à l'origine une œuvre anglo-saxonne formatée selon les canons de l'industrie du comic book et destinée au marché américain s'est transformée en une œuvre ambitieuse et réellement littéraire.

Le concept littéraire de « Wold Newton », utilisé dans la Ligue, a été développé par l'auteur de science-fiction Philip José Farmer. Moore et O’Neill ont créé un monde dans lequel n’importe quel personnage fictionnel peut coexister avec n’importe quel autre personnage.

L'un des intérêts majeurs de l'œuvre consiste à utiliser les personnages illustres de la littérature victorienne, comme Sherlock Holmes ou Dracula, et à intégrer des figures d'auteurs de l'Europe contemporaine, comme Jules Verne, créant un jeu subtil sur la diégèse.

Dans ces œuvres, l’auteur crée un univers parallèle au nôtre et offre une multitude de détails réalistes aidant à la création d’un monde cohérent et familier.

Les Thèmes et Références Littéraires

L’œuvre de Moore invite le lecteur à la redécouverte de tout un patrimoine littéraire et d’une époque en multipliant les références et clins d’œil. Cela peut aller de l’allusion explicite (évocation d’un nom, représentation d’un personnage) à un degré beaucoup plus subtil (un élément caché dans une image, que seuls les amateurs peuvent connaître et/ou reconnaître).

Si l’œuvre peut se lire comme une BD traditionnelle et être comprise de tous, ses multiples niveaux de lectures et sa forte imprégnation littéraire lui donnent une dimension autre. Il y a là la revendication d‘une culture littéraire très riche.

Le Concept Wold Newton

Le concept littéraire de « Wold Newton », utilisé dans la Ligue, a été développé par l'auteur de science-fiction Philip José Farmer.

Dans les bio-fictions de deux personnages de fiction (Tarzan Alive, 1972, et Doc Savage : His Apocalyptic Life, 1973), Farmer imagine que la météorite qui est tombée à Wold Newton en Angleterre en 1795 était radioactive et a provoqué la mutation génétique des occupants d'une diligence qui passait à proximité.

Les descendants de ces passagers sont donc des personnages aux talents exceptionnels, dont les aventures ont été par la suite romancées : Sherlock Holmes, Tarzan, Doc Savage, Lord Peter Wimsey ou Fu Manchu.

The League of Extraordinary Gentlemen est une extension et une avancée de ce concept. Moore et O’Neill ont créé un monde dans lequel n’importe quel personnage fictionnel peut coexister avec n’importe quel autre personnage.

Le premier volume voit se rencontrer des protagonistes aussi divers qu’Allan Quatermain, Rosa Coote, Weary Willy et Tired Tim. Le second a étendu le champ des possibilités pour inclure des personnages, des lieux, des époques et des éléments de centaines d’ouvrages différents.

Références Artistiques et Littéraires

From Hell propose une passionnante réflexion sur la société en conjuguant toutes les formes d’art. L’architecture joue un rôle essentiel dans l’œuvre, notamment dans le chapitre IV de l’œuvre, où l’assassin visite la ville de Londres et en déchiffre les symboles (le De Architectura de Vitruve est cité en guise d’introduction).

La peinture joue aussi un rôle important : le peintre Walter Sickert - qui a été suspecté d’être Jack l’Eventreur - est un protagoniste important dans le récit et le lecteur trouvera plusieurs reproductions de tableaux célèbres dans l’œuvre (parmi lesquelles The Ghost of a Flea de William Blake), qui nourrissent cette réflexion sur l’art.

Le même procédé est appliqué à la littérature avec la présence d’Oscar Wilde et la corrélation entre le roman de R. L. Stevenson, The strange case of Doctor Jekyll & Mr Hyde, et les meurtres (bien que 2 années séparent la publication de l’œuvre et le premier crime).

Les œuvres de William Butler Yeats et Aleister Crowley sont également citées plusieurs fois.

Dans Watchmen, les protagonistes sont inspirés par les icônes de l’écurie Charlton (the Shield, Blue Beetle, etc.) et se présentent comme des miroirs sombres de Superduperman, personnage parodique crée par MAD Magazine.

Œuvre ancrée dans la pop culture et mêlant à la fois le courant underground, de fausses autobiographies, la musique et un hommage aux pulps des années 40-50 (Influence de William S. Burroughs), Watchmen est aussi un récit alliant déterminisme, fatalisme, sociologie, ainsi qu’un « existentialisme » super-héroïque.

La citation la plus connue du récit « Who Watches the Watchmen ? » s’inspire elle-même de Juvénal et de son Quis custodiet ipsos custodes?

Inspirée des peintures d’après-guerre de Max Ernst et empruntant également à l’œuvre de Thomas Pynchon - jusque dans son titre, V - V for Vendetta possède également de nombreux accents shakespeariens, tout au long du récit : s’agit-il d’une histoire de vengeance ? Ou d’un pamphlet contre le fascisme « quotidien » ? Est-ce une tragédie romantique ? Un thriller politique d'anticipation bouillonnant ? Une fable poétique ?

Les membres de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

L'Importance du Dessin

La dimension comparatiste de la recherche est également impliquée par l’étude de la relation texte / image. L’esthétique des œuvres, chacune dessinée par un artiste différent, ce qui leur confère un cachet particulier, permet une réflexion approfondie sur la relation de travail scénariste/dessinateur, très importante pour Alan Moore.

L’un des aspects les plus intéressants du roman graphique est l’apport du dessin à un univers/projet originellement romanesque.

La mise en image joue également un rôle important dans la réécriture, puisqu’elle change selon l’époque qui est retranscrite. Ainsi, selon que l’aventure se passe en 1898, en 1958 ou à la fin du XXe siècle, le lecteur se retrouvera face à des réclames que l’on trouvait dans les journaux au début du siècle, des reproductions de comic-books semblables à ceux que l’on pouvait trouver dans les années 50 ou des extraits de pièces de théâtre qui reprennent la même typographie qu’au XVIIe ou au XXe siècle, les auteurs allant jusqu’à « vieillir » le papier pour faire croire qu’il s’agit d’un document authentique.

Le dessin joue donc un rôle actif dans l’immersion du lecteur et dans la constitution de l’œuvre.

Le roman graphique doit ébranler le lecteur dans ses convictions, l’interroger, lui donner des pistes de réflexion.

Il est intéressant d’étudier les thématiques que l'on retrouve dans ces histoires (réflexion politique, exploration de la sexualité, dimension sociologique, influence de la fiction sur la réalité, déconstruction du héros traditionnel ou de « types » littéraires connus pour réinventer ces personnages), ainsi que les procédés d'écriture employés par l'auteur et retranscrits par les dessinateurs (notamment l’emploi de l’uchronie, les procédés de réécriture, le mélange des parties graphique et écrite, le pastiche des différentes formes d’art en corrélation avec l’époque à laquelle se passent les récits).

La Déconstruction de la Figure Héroïque

Parmi les thématiques intéressantes à étudier chez Alan Moore, on trouve en premier lieu la déconstruction de la figure héroïque. Les protagonistes dépeints dans l’œuvre sont des personnages torturés, amoraux et souvent en marge de la société.

Les membres de la Ligue, choisis au départ pour leur qualité de personnages archétypaux (l’aventurier exemplaire, la jeune première, le héros romantique, le double maléfique et le savant fou), sont ici transformés par les auteurs, qui en donnent une vision déformée, retravaillée et éloignée de leurs modèles originaux tout en restant fidèle à leur concept de base.

Le personnage de V, bien que luttant contre un état totalitaire, se révèle très vite inquiétant et n’hésite pas à utiliser les mêmes méthodes que ses adversaires : meurtre, manipulation, tortures mentales et psychologiques, sur ses adversaires ou sur ses alliées (Evey, Rose).

Si le personnage agit au nom du « Bien », il pose au lecteur un certain nombre de questions : jusqu’où serait-on prêt à aller pour lutter contre le « Mal » ? Quelle est la différence entre un combattant de la liberté et un terroriste ?

Dans From Hell, Alan Moore adopte le point de vue du tueur et donne la parole au monstre, qui explique sa vision du monde et de la société de son époque. L’auteur montre également les complots d’Etat et les actes immoraux commis par les dirigeants au nom de la Raison d’Etat, pour le bien de tous.

En parallèle, l’inspecteur Abberline, chargé de mener l’enquête sur Jack l’Eventreur, apparaît comme un policer compétent mais n’est ni un jeune premier ni un avatar des grands détectives littéraires.

Dans Watchmen, enfin, la réalité des super-héros telle qu’elle est dépeinte est très éloignée de l’image traditionnelle véhiculée dans les comic-books.

Ce schéma se rapproche des travaux de Michel Foucault, qui a étudié le monstre dans le cadre de sa réflexion sur l’humain et a établi tout un jeu d’entrées et de sorties entre le normal et le genre monstrueux, afin de mettre au jour la façon dont l’humain peut passer du côté du monstre et inversement.

Nous sommes ici fort éloignés de l’image traditionnelle de l’héroïsme tel qu’il est représenté dans la littérature ou dans les comic books.

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Ainsi, Quatermain est perçu à la base comme un symbole du colonialisme britannique triomphant (« The Empire’s favourite son ») alors que Nemo est vu comme un terroriste (« its nightmare »).

Les différents membres de la Ligue, conscients de l’étrange entité qu’ils forment tous ensemble, s’interrogent sur les motivations des services secrets à unir des individus si opposés dans leur caractère et éloignés des normes héroïques.

La Dimension Politique de l'Œuvre

Il y a une dimension politique dans The League of Extraordinary Gentlemen. L'histoire implique les tentatives de l'État pour contrôler les personnages de fiction, ce qui crée un sous-texte de l'État essayant de contrôler l'imagination du peuple et l'imagination populaire.

Cette tradition tiendrait plus du bras de fer culturel que du fruit du hasard. Dès qu’une nouvelle forme de culture émerge, elle est systématiquement perçue d’un mauvais œil par des élites intellectuelles, surtout si elle fait l’affront de parler au plus grand nombre.

Cependant, une sorte de hiérarchisation indécrottable entre la BD et les « vraies lectures » persiste encore.

La France n’a bien évidemment pas le monopole d’un tel mépris culturel. Les homologues anglo-saxons des artistes susmentionnés ont parfois subi un rejet bien plus important.

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires et Lovecraft

La rencontre entre Alan Moore et l’œuvre de Howard Philips Lovecraft semble parfaitement naturelle. La série La Ligue des gentlemen extraordinaires (depuis 1999) en est une preuve flagrante par sa capacité à accumuler, de façon presque encyclopédique, les références au fantastique anglo-saxon, des auteurs les plus connus (Herbert George Wells, Robert Stevenson, Arthur Conan Doyle, Bram Stoker), aux plus obscurs.

Il est vrai que, depuis quelques années, l’inspiration littéraire de Moore s’est progressivement recentrée autour du maître de Providence : après George Orwell (V pour Vendetta), la mythologie super-héroïque (Watchmen), l’ésotérisme de l’époque victorienne (From Hell), il semble s’attarder plus que d’ordinaire sur Lovecraft.

Avec Jacen Burrows, il propose en 2010 une suite à « The Courtyard » sous le titre tellement évocateur de Neonomicon. Il replace cette évolution personnelle avec celle de la société contemporaine au sein de laquelle il voit, depuis les années 1980, un intérêt nouveau pour le romancier américain.

Avec Providence, il se propose d’actualiser Lovecraft par des histoires adaptées au XXIe siècle et à la façon dont il est lu actuellement.

Il me semble que c’est Kevin O’Neill, dessinateur de La ligue, qui a le mieux su traduire l’ambivalence des visions lovecraftiennes de Moore. Or, il existe un volume de cette série qui consiste précisément en un hommage à Lovecraft : Nemo : heart of ice (2013).

Nemo est un spin-off de la principale série qu’est La Ligue des gentlemen extraordinaires. Le principe générale de la série La Ligue est que les aventures fictives des héros de la littérature fantastique sont bien réelles, et que ces héros sont bien vivants, parmi nous. En d’autres termes, La Ligue est comme un gigantesque palimpseste sur le canon de la littérature fantastique.

Chaque volume de La ligue prend appui sur un ou plusieurs classiques de la littérature fantastique : les séries Allan Quatermain, Sherlock Holmes et Fu-Manchu pour le premier tome, les récits spatiaux de Wells et Rice Burroughs pour le second, etc…

Heart of Ice, premier volume de la série Nemo, qui raconte les aventures de la fille du capitaine Nemo au XXe siècle, est un hommage assez explicite au seul roman de Lovecraft, Les montagnes hallucinés.

Au milieu de Heart of Ice survient une longue et mémorable scène de chaos qui donne l’impression que la structure même des planches a été bouleversée ; les évènements que nous lisons se déroulant dans le désordre, et on ne sait plus si cette confusion est liée à l’histoire ou au dessin.

Finalement, de Lovecraft, O’Neill retient un élément fondamental : l’entropie. Ce qui fait que les monstres lovecraftiens sont indescriptibles, ce n’est pas seulement qu’ils sont cachés : c’est aussi leur caractère changeant.

Or, Moore, auteur bien connu pour son approche post-moderne des littératures (Watchmen en est le meilleur exemple), se montre tout à fait conscient de ce qu’est vraiment l’écriture lovecraftienne. Comme l’explique un article de Bobby Dearie sur Providence, Moore a choisi, dans ses scénarios, de pasticher volontairement, pour mieux les mettre en avant, certains traits généralement occultés de Lovecraft, car dérangeants à notre époque, comme le racisme et la sexualisation latente.

La démarche est la même que celle de O’Neill face à l’imagerie lovecraftienne : ne pas chercher à l’embellir, mais conserver sa force primitive, crue.

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