Les Affiches Officielles de la Coupe du Monde de Football: Une Histoire Visuelle

Les affiches officielles de la Coupe du Monde de Football sont bien plus que de simples supports promotionnels. Elles sont le reflet de l'époque, de la culture et des enjeux politiques et sociaux du pays organisateur. De l'Uruguay en 1930 au Qatar en 2022, chaque affiche raconte une histoire unique. Plongeons dans cette histoire visuelle captivante.

La véritable histoire des coupes du monde

Les Premières Affiches: Un Style Art Déco et des Enjeux Nationaux

La première Coupe du Monde de football s'est disputée en 1930 en Uruguay. L'affiche officielle, signée par l’Uruguayen Guillermo Laborde (1886-1940), met en scène un gardien de but qui s’envole pour capter un ballon qui allait en lucarne. Tout le dynamisme de ce mouvement réside dans le cadrage et les éléments simplifiés employés.

L’angle droit qui forme le coin supérieur droit des cages est décalé de 20 degrés afin de donner l’illusion d’un cliché pris en contre-plongée. Le tiers inférieur comporte assez classiquement toutes les informations sur l’événement, en espagnol.

L’affiche officielle de la première Coupe du monde de football est sans conteste l’œuvre la plus célèbre de Laborde, dont le nom est en général ignoré des supporteurs, même uruguayens. Son dessin, devenu une icône, est repris depuis soixante-dix ans par toutes les publications sur le sujet.

Le choix de l’Uruguay a procédé d’enjeux symboliques (centenaire de cette nation, titres olympiques de son équipe de football), mais aussi pragmatiques : le pays organisateur a accepté d’assumer les frais de séjour des équipes étrangères et a fait construire un stade gigantesque pour l’occasion.

En 1934, la Coupe du Monde se déroule en Italie. L’affiche de Gino Boccasile est le reflet totalitaire de l’Italie mussolinienne : au lettrage noir et massif du bas est accolé le faisceau du régime fasciste. La pose de ce joueur à la musculature hypertrophiée de ses jambes renvoie à une nation virile, en mouvement (il shoote un ballon énorme) et à l’expression sinistre des dictatures modernes (il ne sourit pas).

Sa statuaire un peu figée imite l’antiquité romaine dont le régime s’inspire. Et justement, la finale eut lieu au Stadio Nazionale de Rome. Affiche terrifiante.

En 1938, l’affiche terrifiante montre la planète Terre est rouge sang, et le footballeur prend une pose martiale. On ne voit même pas son visage, et ses chaussettes ont la rigidité de bottes militaires. L’imagerie déshumanisée de cette édition par l’artiste Henri Desmé, où le rouge crépusculaire et le noir en ombre portée prédominent, relègue en arrière-fond un arc-en-ciel annonciateur de la fin des jours heureux : 1938, c’est l’Anschluss et la montée des périls.

La guerre est imminente… Le ballon est écrasé par la botte et il écrase en même temps l’Europe, épicentre du conflit mondial à venir : le football n’a plus rien d’une fête. Le vert tendre du lettrage brut apporte toutefois une mince nuance d’espérance.

Après-Guerre: Entre Espoir et Tensions

Le ballon en cuir sombre semble écrasé par une énorme chaussure à crampons noire, reflet d’un Brésil en crise, « sous la botte » du régime autoritaire du général Dutra. Cette chaussure massive est non lacée : elle s’accorde au gigantisme du stade Maracaña, inachevé pour cette édition ! Derrière la façade prétentieuse d’un État puissant se niche en fait l’incurie indolente de la baie de Rio et du Pain de Sucre dessinés à l’aquarelle en arrière-fond de l’affiche.

Dans cette affiche, rien ne rappelle la Suisse, pays organisateur. Ni dans la composition dessinée, empruntant à l’art africain, ni dans la figuration du footballeur aux traits habituellement européens. La peau brune du gardien de but, à la bouche ouverte et à l’expression mécontente, témoignerait plutôt de l’irruption des peuples colonisés en lutte pour leur émancipation sur tous les continents.

Les filets ressemblent étrangement à des barbelés qui retiennent encore les peuples en servitude : 1954, c’est la coupe d’un monde qui change.

L’affiche de l’édition suédoise de 1958 inaugure la thématique de la conquête de l’espace, selon Philippe Villemus, directeur-marketing de France 1998, cité dans France Football : « Le Spoutnik soviétique avait été lancé l’année précédente, suivi du premier satellite américain Explorer 1, en janvier 1958 » . Sur un fond jaune printanier, en ombre chinoise, la silhouette juvénile et ludique qui shoote dans la balle joue l’apaisement dans un monde fracturé par la guerre froide.

Le ballon prend de la hauteur et embarque joyeusement au ciel la ribambelle de drapeaux marquant les crises Est-Ouest : URSS, Hongrie, RFA, Yougoslavie.

L’artiste chilien Galvarino Ponce a poursuivi la thématique de la conquête spatiale, « marquée en cette année 1962 par le premier vol orbital américain autour de la terre, effectué par John Glenn, à bord de la capsule Mercury » , détaille encore Philippe Villemus. Dans l’immensité apaisée de bleu, le ballon satellisé gravite naturellement autour de la Terre. L’humanité n’existe qu’à travers le regard extérieur, lointain et fasciné, qu’elle porte à ce ballet céleste de la planète Terre et de la footosphère.

Des Années 60 à Nos Jours: Modernisation et Diversité

Fin de la séquence « spatiale » avec ce dernier ballon-satellite shooté aux cieux par Willie the Lion, mascotte de ce Mondial anglais et symbole par autodérision du vaste British Empire d’autrefois qui a rapetissé. Sa crinière touffue est une allusion directe aux cheveux longs des groupes pop britanniques, sacrés champions du monde bien avant les Three Lions à Wembley… Le petit polo aux motifs de l’Union Jack témoigne de la fierté forcément bon-enfant du pays inventeur de ce sport ( « Football comes home ! » ) à l’heure d’accueillir le monde entier, converti au beautiful game.

Le nouveau ballon Adidas Telstar aux panneaux noirs et blancs a remplacé les ballons à bandes d’antan. Sa géométrie labyrinthique en forme de grenade explosive, noire, massive, quasi totalitaire, renvoie au pouvoir autoritaire mexicain qui avait ordonné le massacre d’étudiants, dix jours avant les JO de Mexico, sur la place des Trois Cultures…

L’aspect impersonnel de cette affiche au ballon « déshumanisé » qui éteint la chaleur chamarrée de ce pays de foot a été conçu par le designer américain Lance Wyman. Le formalisme brut contraste avec le lettrage pop tout en rondeurs de « MEXICO 70 » , inspiré du logo Mexico 68 que Wyman avait aussi créé.

Deux ans après la prise d’otages meurtrière du groupe Septembre noir aux JO de Munich, la RFA accueille la Coupe du monde. Le fond noir du deuil persistant plombe ainsi tout enthousiasme, et le flou vertical voile toute expression du visage du footballeur qui reprend froidement de volée un ballon évanescent… Sa musculature impressionnante, presque monstrueuse, éveille des soupçons d’un dopage largement répandu à l’époque.

Elle indique aussi la mutation d’un football bunkérisé devenu plus physique et où les buts sont moins nombreux.

L’affiche officielle du Mundial 1978 en Argentine montre deux footballeurs argentins qui fêtent un but. Le footballeur moustachu ressemble même à l’attaquant d’alors, Leopoldo Luque ! Cette célébration annonce bizarrement la victoire finale de l’Albiceleste… Cette affiche est toutefois terrifiante parce que les motifs pointillistes, rouge sang par endroits, qui animent les deux hommes font penser à des impacts de balle.

L’Argentine est alors une dictature où la junte militaire torture et tue les opposants… L’un des footballeurs lève les bras en l’air comme lors d’une arrestation. La joie, la fête et la liberté !

Sept ans après la mort du général Franco, la jeune démocratie espagnole s’ouvre joyeusement au monde en accueillant son Mundial, élargi en 1982 à 24 sélections. L’excentrique carton d’invitation est l’œuvre du célèbre peintre catalan Joan Miró, tout dédié à ses chères couleurs primaires.

Confier l’affiche officielle d’une Coupe du monde à la photographe américaine Annie Leibovitz, certes talentueuse, mais visiblement peu versée dans la culture football, avait abouti à ce photomontage ni fait ni à faire. À la place du mythique ballon Tango des années 1980, c’est un Adidas Telstar mal détouré qui figure au milieu de statues aztèques toutes de traviole… On ignore si la silhouette en ombre portée sur l’une d’elles et qui s’apprête à shooter montre ses muscles ou bien fait un bras d’honneur (comme celui de Maradona contre l’Angleterre ?).

« L’idée extraordinaire d’utiliser une photo en négatif du Colisée résume ce que fut cette Coupe du monde 1990 en Italie sur le plan sportif, certainement la plus pauvre » , analysait Philippe Villemus. Et la finale Allemagne-Argentine fut d’une tristesse consternante. La « négativité » en noir et blanc fantomatique conçue par l’Italien Alberto Burri enserre jusqu’à l’étouffement le petit terrain de football parsemé de drapeaux colorés.

America first ! Vainqueur de la guerre froide, l’Amérique investit l’imaginaire football de la Coupe du monde qu’elle organise en 1994 en étendant son imperium sur terre et dans tout l’univers. La sonde spatiale américaine Ulysses se rapproche du soleil, confortant les États-Unis dans leur suprématie de nation numéro un et qui aime le reste du monde (cf. le petit cœur sur la bannière étoilée). L’artiste new-yorkais Peter Max a imaginé un footballeur qui accomplit dans l’espace flashy une bicyclette.

Footix, Jules, Guivarc’h et l’affiche de Nathalie Le Gall sont les quatre ratages de France 1998. Nathalie, étudiante aux Beaux Arts de Montpellier, a conçu ce visuel « moderniste » à l’aide de collages, de gouaches et de fragments d’IRM : « C’est assez amusant de représenter le public d’un stade de foot par des images issues d’un corps humain » , s’émerveillait-elle dans France Football.

En 2002, pour la première co-organisation de la Coupe du monde au Japon et en Corée du Sud, ce sont deux artistes de chaque pays, le Coréen Byun Choo Suk et le Japonais Hirano Sogen, qui en ont créé l’affiche officielle. C’est dans la grande tradition calligraphique asiatique que les deux créateurs ont conçu sur fond blanc d’estampe des visuels à la brosse et à l’encre qui ont été ensuite assemblés.

À l’ère des grands débats participatifs, on fit voter le peuple allemand repu et prospère afin qu’il choisisse lui-même l’affiche officielle de sa Coupe du monde 2006. Le visuel conçu par l’agence berlinoise WE DO Communication l’emporta paresseusement sur quatre autres concurrents : un ballon de foot à la rondeur approximative formé par des constellations étoilées scintille dans la nuit bleutée. Ce concept follement original, censé susciter « le désir et le rêve » (sic), témoignait implicitement de l’idéal de normalité d’un football allemand, autrefois conquérant, mais rentré dans le rang.

Pour la première Coupe du monde en Afrique, les créateurs Gaby De Abreu (pas celui qui met des panenka) et Paul Dale ont réalisé pour cette édition sud-africaine l’une des plus belles affiches de son histoire. Sur fond jaune chaleureux, c’est la jeunesse africaine personnifiée par un footballeur à la peau d’ébène et aux contours dessinant un continent noir borduré de rouge-vert-or qui est mise à l’honneur. Fait-il une tête ou bien contemple-t-il, yeux tournés vers le ciel, le ballon astral (qui n’est pas le Jabulani) annonciateur d’une aube nouvelle du football africain ?

À travers ce logo et cette affiche officielle, c’est sous le signe évident de l’écologie que le Brésil a présenté sa Coupe du monde. Un an avant la COP 21, l’affiche conçue par la créatrice brésilienne Karen Haidinger expose son pays tel un espace blanc aux contours définis par deux jambes de footballeurs se disputant un ballon. La luxuriance de faune, de flore et de cultures entoure cet espace vierge où le lettrage du mot Brazil s’achève en arborescence végétale.

Inspirée du Constructivisme, l’affiche conçue par l’artiste russe Igor Gurovich représente le légendaire Lev Yachine. Depuis l’URSS, le gardien de but décline la symbolique très politique de gardien de la nation : sur l’énorme ballon (celui de l’Euro 1960 remporté par l’URSS) que l’Araignée noire capte de la main gauche, la carte géographique de la patrie Russie est d’ailleurs dessinée.

C’est presque sans surprise que la créatrice qatarie Bouthayna Al Muftah a opté pour la photo plutôt qu’un autre support pour célébrer la Coupe du monde au Qatar, une première dans le monde arabe. Le dénuement de la composition mangée par le ciel atteste d’un imaginaire vierge de toute culture foot et d’un pays sans passé historique. Le cliché en noir et blanc montre une main lançant au ciel une ghutra (coiffe traditionnelle) et une agal (son cordon noir) : c’est ainsi qu’on célèbre les buts dans la Péninsule arabique !

Au cours d'une cérémonie mercredi soir à Los Angeles, la Fifa a dévoilé le logo de la Coupe du monde de football 2026, qui sera organisée par les Etats-Unis, le Canada et le Mexique. Chacun sera libre de juger le bon goût de la proposition mais l'instance a révélé un symbole plutôt minimaliste dans son design. Le trophée du tournoi s'affiche plein centre, au milieu des chiffres 2 et 6. Pour le reste, les chiffres d'une couleur blanche sont situés dans un fond noir. Le logo de la FIFA se trouve lui en dessous du trophée de la Coupe du monde.

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