L'histoire du York Cricket Club : Scandales de racisme et paradoxe antillais

Au Royaume-Uni, le monde du cricket est secoué par des scandales de racisme au sein même des équipes et des institutions.

Cricket en Angleterre : le poison du racisme

Azeem Rafiq, joueur anglais d’origine pakistanaise, a témoigné de ce racisme devant une commission parlementaire : « Kevin, c’était le nom que donnait le capitaine à toutes les personnes d’origine étrangère, et il le disait d’une manière très méprisante. Il le faisait en public, dans les vestiaires, sur le terrain. »

Au sein du Yorkshire County Cricket club, Azeem subit ces discriminations pendant plusieurs années. Lorsqu’il commence à s’en plaindre, on ne le prend pas au sérieux.

Il quitte le club à la suite d’un problème familial, et refuse l’argent qui lui est offert contre son silence : « C’était une grosse somme pour moi à l’époque. Je savais que c’était une épreuve pour ma femme, une épreuve pour moi, et je n’aurais jamais pu supporter ce traumatisme. J’ai quitté le pays. Je suis allé au Pakistan. Je ne voulais pas revenir. »

Le cricket dans les Antilles britanniques : un paradoxe

Si l’on voulait résumer en quelques phrases l’extraordinaire popularité et l’importance culturelle du cricket dans les Antilles britanniques, on pourrait simplement mentionner les quelques faits suivants.

Dans aucune autre région du monde ne se manifeste avec autant de force la réalité du caractère inséparable de l’histoire d’un sport et de celle des contextes politique, économique et culturel au sein desquels sa pratique s’est développée.

Ce qui frappe de la façon la plus nette, lorsqu’on examine l’histoire de l’implantation du cricket dans les Antilles britanniques, c’est la remarquable similitude entre les structures du pouvoir en vigueur dans la société caraïbe et celles relatives à l’organisation du cricket. Quelques points de repères historiques sont ici indispensables.

À l’origine, une affaire entre Blancs

C’est dans la période qui a immédiatement suivi l’abolition de l’esclavage (1838) que l’on trouve les premières traces d’une pratique du cricket. Afin de prévenir d’éventuels troubles sociaux consécutifs à cette abolition, les grands propriétaires de domaines où s’exploitait la canne à sucre appelèrent en renfort les militaires, dont les garnisons se multiplièrent.

Le terrain de cricket était alors bien souvent un élément central dans la topographie des campements militaires, et la coalition entre forces de l’ordre et planteurs britanniques préfigurait l’inscription ultérieure des Antilles dans un système de segmentation sociale intensive fondée essentiellement sur la couleur de la peau.

Les premiers pratiquants du cricket, évidemment blancs, faisaient partie des groupes les plus fortunés et, malgré leur effectif réduit (de 3 à 4 % de la population), détenaient toutes les rênes du pouvoir.

Qu’il s’agisse d’aventuriers venus de Grande-Bretagne tenter leur chance dans l’exploitation de la canne à sucre ou de membres de l’élite locale (créoles) ayant profité d’une éducation anglaise au cours d’un séjour dans la mère patrie, ils ont bénéficié, ici comme dans le reste de l’Empire et notamment en Inde, de l’aide de certains grands administrateurs coloniaux de la région caraïbe, eux-mêmes formés dans les meilleures public schools et les universités les plus prestigieuses d’Angleterre : facilités pour la construction de terrains ad hoc, création de trophées pour stimuler les premières compétitions, et surtout mise en place d’un système scolaire étroitement calqué sur celui en vigueur en Grande-Bretagne où la pratique des sports - et particulièrement de celui d’entre eux qui était le plus pratiqué et le plus à même de perpétuer les « valeurs » impériales, le cricket - était essentielle.

Si l’ensemble des territoires concernés a connu l’imposition à la fois extensive et profonde d’une hiérarchie sociale « à la britannique », c’est certainement à la Barbade que le phénomène s’est manifesté avec le plus d’éclat.

Contrairement aux autres territoires des Antilles britanniques, la petite colonie n’a connu d’autre occupation que celle de l’Angleterre à partir de 1625.

Bénéficiant d’un type de gouvernement représentatif différent de celui des autres îles ou archipels caraïbes, elle avait développé une économie reposant sur la monoculture de la canne à sucre.

Le mode de production qui en résultait, étroitement dépendant de la main-d’œuvre esclave puis, après l’abolition, de travailleurs bon marché, était à l’origine de l’importance d’une hiérarchie sociale très affirmée. Seuls 2 % de la population - les planteurs - avaient droit de vote jusqu’à la fin du xixe siècle.

Mais à cette époque s’est manifesté un transfert de pouvoir au sein de l’industrie sucrière, de la plantocratie vers un petit groupe de marchands et de professionnels liés au négoce (entre autres des hommes de loi) ; très endettés auprès de ces forces sociales émergentes, beaucoup de planteurs firent en effet faillite (Stoddart, 1988 : 235).

Cette structure sociale s’est trouvée très exactement reproduite au sein du cricket, dont les joueurs étaient exclusivement membres, à l’origine, de l’« aristocratie du sucre ».

De la même façon, pour les commerçants, et plus généralement pour la fraction supérieure de la classe moyenne émergente, le cricket devenait un rempart contre les changements qui pointaient à l’horizon - parmi lesquels la croissance d’un prolétariat souffrant des soubresauts économiques - et contre l’inquiétude suscitée par l’attitude de l’Angleterre, qui prenait parfois fait et cause pour les revendications populaires ; les joueurs de cricket se trouvaient généralement du côté des plus conservateurs, et ils utilisaient le jeu impérial pour mieux déployer les attributs d’une société d’ordre et de tradition : en un mot, ils se pensaient les garants de la « civilisation ».

Par la suite, on le verra, les masses populaires (noires) finirent par se faire une place au sein du cricket antillais ; mais cette diffusion dans toutes les couches de la société - arrachée de haute lutte - qui créait l’illusion que le cricket était capable de susciter l’unité nationale et de supprimer les conséquences sociales des différences de couleur de peau, devait masquer jusqu’à une période récente le fait que le pouvoir, au sein des institutions dirigeantes du cricket, restait essentiellement, à l’image de ce qui se passait dans l’ensemble de la société, aux mains des Blancs.

Très tournée vers l’Angleterre, pour le cricket comme pour le reste, cette classe supérieure reproduisait donc avec une étonnante fidélité les caractéristiques de la mère patrie, à la Barbade comme à Trinidad ou à la Jamaïque, et cela bien que certaines de ces familles d’« aristocrates » aient été implantées sur place depuis parfois deux siècles : se considérant comme britanniques, elles mettaient un point d’honneur à le prouver par leur investissement dans le cricket et par leur profond respect pour les codes et les traditions du jeu.

Trois écoles prestigieuses jouaient un rôle particulièrement éminent dans la reproduction de cette tradition : Harrison, The Lodge et Combermere. Mais alors que Harrison - créée à l’origine, en 1733, pour accueillir les garçons pauvres - fut transformée en 1870 en grammar school n’acceptant plus que l’élite des planteurs et des négociants blancs, les deux autres avaient un recrutement plus mélangé et toléraient des éléments de la classe moyenne noire (celle qui avait reprise à son compte les valeurs des classes supérieures blanches).

Sous l’influence de directeurs énergiques coulés dans le moule de la « chrétienté musculaire » et convaincus de la valeur éminente du cricket dans la formation des élites, ces trois écoles furent dans la période 1870-1930 des répliques exactes, célèbres dans tout l’Empire, de ce que le système éducatif britannique pouvait proposer de plus achevé et de plus traditionnel.

De ces trois collèges sortirent les meilleurs joueurs de l’époque, et plus largement des individus formatés pour nourrir les clubs de cricket les plus prestigieux et pour former les administrateurs civils des Antilles britanniques.

Ainsi que l’écrit Stoddart : « Le cricket d’école était central dans la reproduction culturelle du système qui maintenait et stimulait le code de respectabilité et qui en lui-même contribuait de façon majeure à la dimension de classe du cricket à la Barbade » (1988 : 240).

Au sortir du système scolaire, les jeunes gens intégraient des clubs de cricket qui étaient également socialement hiérarchisés. Alors même que, depuis la fin du xixe siècle, se produisait (même à la Barbade) une ouverture sociale progressive, les clubs de cricket sont restés, eux, extrêmement exclusifs jusqu’au milieu du xxe siècle ; si l’on en croit Stoddart (1995b : 70), en 1965 la structure sociale des clubs n’était pas fondamentalement différente de celle des années 1890 : les clubs prestigieux recrutaient en effet très peu par rapport à l’immense masse des joueurs, ce qui autorisait une sélection sévère.

Néanmoins, en termes de couleur de peau, la sélection se fit progressivement moins radicale - non par souci d’équité, mais du fait de la réduction croissante de la proportion de Blancs dans la population. Aucune règle écrite ne prévoyait sur quelles bases devait se faire le recrutement social dans les clubs : chacun savait pertinemment où il pouvait ou ne pouvait pas aller.

En sortant de Harrison, un élève se dirigeait presque automatiquement vers le Pickwick Cricket Club, fondé en 1882 et resté longtemps le club le plus prestigieux de la Barbade.

Kensington Oval, Barbade

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