L'ascension des "Sorcières de l'Orient" : L'équipe féminine de volley-ball du Japon et son héritage

Dans l'histoire du sport japonais, peu d'équipes ont atteint le niveau de popularité et d'impact culturel de l'équipe féminine de volley-ball des années 1960. Surnommées les "Sorcières de l'Orient", ces athlètes ont non seulement dominé la scène internationale du volley-ball, mais ont également marqué à jamais la psyché du Japon, un pays en pleine reconstruction après la Seconde Guerre mondiale. Leur histoire, faite d'abnégation, de rigueur et de triomphe, continue d'inspirer et de fasciner.

Un contexte particulier : Reconstruction et espoir

La fin de la Seconde Guerre mondiale a laissé le Japon dévasté. Moins de vingt ans après sa capitulation, le pays aspirait à retrouver sa fierté et à se reconstruire sur tous les plans. Les Jeux Olympiques de Tokyo en 1964 étaient perçus comme une opportunité de démontrer la puissance retrouvée du Japon et de marquer son retour sur la scène internationale.

Deux événements allaient d'ailleurs, et irrévocablement, marquer sa psyché. En hommage à Jigoro Kano, fondateur de cet art martial, le judo avait obtenu le label olympique à Tokyo. Mais c'est bien en ce 23 octobre 1964 que le Japon espérait se gonfler d'orgueil, achever la quinzaine en démontrant toute la puissance retrouvée, moins de vingt ans après sa capitulation à l'issue de la Seconde Guerre mondiale.

Pleurs au judo, espoirs au volley

Le judo avait obtenu le label olympique à Tokyo. Il ne faisait aucun doute qu'Akio Kaminaga décrocherait l'or dans l'épreuve reine des « toutes catégories ». Une illusion douchée par Anton Geesink, géant néerlandais de 114 kg, qui finit par immobiliser l'idole. Une défaite qui fit pleurer de honte tout un peuple. Lequel reporta ses espoirs sur l'équipe féminine de volley-ball, autre sport introduit dans le concert quadriennal.

Trois heures plus tard, les protégées de l'iconoclaste Hirofumi Daimatsu réveilleraient effectivement la foi et le nationalisme de toute une île, en dominant sévèrement l'Union soviétique en finale trois sets à zéro. Avant leur échauffement, les futures héroïnes avaient assisté devant un écran à l'échec de Kaminaga. « On s'est dit que, si nous aussi nous perdions, on ne pourrait plus vivre au Japon », se souvient la receveuse Yoshiko Matsumura dans un documentaire intitulé Les Sorcières de l'Orient.

La naissance d'une équipe d'exception

Dans un Japon en reconstruction, la pratique du volley-ball s'intensifie à partir de 1945 pour devenir le sport de la classe ouvrière. Les patrons de l’usine Nichibo de Kaizuka décident alors, en 1947, de construire un gymnase pour leurs 1 300 travailleuses, une équipe se met en place en 1953.

Au début des années 1960, l'usine de textile Nichibo de Kaizuka embauche de jeunes volleyeuses repérées par Daimatsu, son entraîneur. Le technicien les choisit pour leur potentiel mais ne les dissocie pas des autres ouvrières. « Le volley ne justifie pas de traitement particulier », soutient-il. On les découvre donc se réveillant à 6 heures du matin, pointant à l'usine à 8 heures, ne déboulant au gymnase qu'après le déjeuner.

Au début des années 1960, l'usine de textile Nichibo de Kaizuka, à trente minutes d'Osaka, embauche ainsi de jeunes volleyeuses repérées par Daimatsu, son entraîneur. Le technicien les choisit pour leur potentiel mais ne les dissocie pas des autres ouvrières. « Le volley ne justifie pas de traitement particulier », soutient-il.

Elles mesurent moins d’1,50 mètres en moyenne, travaillent dans une usine textile et vont devenir championnes olympiques. Au début des années 1960, l'usine de textile Nichibo de Kaizuka, à trente minutes d'Osaka, embauche ainsi de jeunes volleyeuses repérées par Daimatsu, son entraîneur.

L'équipe se met en place en 1953. En 1953, l’entreprise Nichibo, l’un des leaders de l’industrie textile au Japon, décide comme ses concurrents industriels de se doter d’une équipe de volleyball de haut niveau. Ce sport déjà fortement implanté dans l’industrie textile depuis le début du xxe siècle va prendre durant la période d’après-guerre une nouvelle dimension compétitive.

Hirobumi Daimatsu, employé chez Nichibo et ancien joueur de volleyball, est nommé pour prendre en charge le recrutement et l’entraînement de cette équipe élite. Il commence par regrouper les meilleures joueuses employées chez Nichibo sur un même site, l’usine de Kaizuka située au sud d’Osaka. Puis recrute des joueuses plus jeunes, sorties notamment du Lycée de Shitennoji connu pour son haut niveau en volleyball, à qui l’entreprise offre un contrat de travail au sein du groupe.

Le programme d’entraînement intensif instauré par Daimatsu porte rapidement ses fruits, l’équipe Nichibo de l’usine de Kaizuka remporte bientôt tous les titres majeurs au Japon. Devant le succès de l’équipe de Nichibo, et pour pallier aux faibles moyens de la Fédération japonaise, celle-ci demande à Nichibo d’envoyer son équipe pour représenter le Japon tout entier.

Un entraînement rigoureux et des innovations techniques

La méthode du coach Hirofumi Daimatsu s'appuyait sur un entraînement intensif, empreint de rigueur parfois violente. L'une des forces du documentaire tient dans ces images de séances qui s'éternisent tard dans la nuit, empreintes d'une rigueur parfois violente. De ballons frappés à l'infini, ce qui est accentué par une musique répétitive et entêtante.

Sous les ordres de Daimatsu, elle a modifié son jeu. Le technicien a initié un service qui déstabilise les adversaires, avec un ballon flottant, une trajectoire indécise. Il a surtout travaillé sur la mobilité, inventé une réception en roulade qui permet à la joueuse de redevenir très vite disponible, alors que les plongeons s'apparentaient alors à des sacrifices.

Il a surtout travaillé sur la mobilité, inventé une réception en roulade qui permet à la joueuse de redevenir très vite disponible, alors que les plongeons s’apparentaient alors à des sacrifices. Et ce sont les darumas, ces figurines culbuto qui se redressent instantanément, qui l'ont inspiré.

Choisie pour représenter le Japon lors des Mondiaux de 1960 au Brésil, l'équipe de Nichibo se hisse jusqu'en finale, où elle ne perd que face aux surpuissantes Soviétiques, favorites. Il reste alors encore aux Japonaises une dernière marche à gravir avant de s’asseoir sur le toit du monde.

Afin de préparer les prochains championnats du monde 1962 organisés à Moscou, l’équipe de Nichibo « devenue » l’équipe nationale du Japon parcourt alors l’Europe pour y affronter les meilleures nations de volleyball, comme la Roumanie, la Tchécoslovaquie ou la Pologne.

La tournée prévoyait de s’achever à Moscou pour y affronter l’URSS, la meilleure équipe du monde. Les Japonaises arrivèrent à Moscou après 21 victoires consécutives, la presse soviétique annonça alors qu’un Typhon est venu de l’Orient mais que ce typhon risquait bien de s’essouffler une fois parvenu en URSS. Les Japonaises remportèrent le match et empochèrent ainsi une 22e victoire de rang.

"Les Sorcières de l'Orient" : Un surnom qui marque les esprits

En atteste leur surnom, hérité d'une tournée européenne de trois mois en 1962. Partout, les Japonaises ravagent leurs hôtes. Après vingt et une victoires d'affilée, elles doivent ponctuer le voyage par un match en URSS. Un « typhon venu de l'Orient », résume la presse soviétique, convaincue que le phénomène s'arrêtera à Moscou. Mais l'incroyable se produit, le Japon balaie les géantes locales.

The Witches of the Orient / Les Sorcières de l'Orient (2021) - Trailer (French subs)

Les médias les baptisent alors « les Sorcières de l'Orient ». « On n'a pas le nez crochu. Au Japon, ce n'est pas gentil, une sorcière », s'offusque la passeuse Katsumi Matsumura. Il faudra leur expliquer que les ensorceleuses détenant des pouvoirs surnaturels, ce sobriquet les valorise. Les joueuses s'en accommodent. Mieux, se l'approprient.

En 1962, les Sorcières de l’Orient continuent leur irrésistible ascension en remportant pour la première fois les championnats du monde de volleyball pourtant organisés à Moscou chez les tenantes du titre soviétiques. Après cette véritable consécration, de nombreuses joueuses souhaitèrent arrêter l’aventure du haut niveau.

Il correspond bien à la nouvelle physionomie de l'équipe, qui, dans la foulée de cette tournée, va détrôner l'Union soviétique à domicile, décrocher le titre de championne du monde avant de rafler l'or olympique.

Le triomphe aux Jeux Olympiques de Tokyo 1964

Le 23 octobre 1964, avant-dernier jour des Jeux de Tokyo le Hollandais Anton Geesink remporte le tournoi toutes catégories de judo au dépens du Japonais Akio Kaminaga devant une assemblée de spectateurs japonais médusée. Le choc est immense.

Le Japon qui a souhaité faire de ces Jeux une vitrine internationale lui permettant d’effectuer une sorte de retour symbolique dans le concert des nations se voit battu sur son terrain, dans un sport particulièrement iconique au Japon. Quelques heures plus tard, les joueuses de volley japonaises battent sèchement les Soviétiques 3 set à 0.

Le hasard du calendrier a voulu que la finale du volleyball féminin soit juste après la finale toute catégorie de judo le 23 octobre 1964. La défaite de Kaminaga a renforcé les attentes des Japonais en mal de victoire et de célébration. Pour donner une idée de la pression que les Japonaises ont sur les épaules, elles avaient pensé à s'exiler en Europe en cas de défaite…

Le 23 octobre 1964, le dernier match de la poule unique entre les deux équipes invaincues tourne à l'avantage du Japon, qui s'impose 3-0 (15-11, 15-8, 15-13) face à l'URSS. En finale des JO 1964, les Japonaises ont battu les Soviétiques, trois sets à zéro. Sacrées championnes olympiques pour l'apparition du volley au programme des JO, les Japonaises célèbrent leur entraîneur Hirofumi Daimatsu.

Le match devient un événement national : à l'époque, il y a cinq chaînes de télévision au Japon, et elles choisissent toutes de diffuser la finale ! Les cinq chaînes de télévision nippone retransmettent en direct cette finale qui atteint des records inégalés (92 % d’audience !) de quoi offrir instantanément aux joueuses une immense notoriété dans tout le pays.

La pression était que le pays entier attendait l'or de notre part, nous avions fait une préparation idéale et nous n'avions aucune excuse. Au moment de la victoire nous avons ressenti un grand soulagement. La majorité des joueuses avaient décidé d'arrêter leur carrière à Tokyo.

« Nous n'avions pas ressenti de mauvaise pression pendant le tournoi, jure-t-elle. Il y avait une grande exigence envers nous-mêmes, nous nous étions entraînées si dur. Au moment de la victoire nous avons ressenti un grand soulagement. La majorité des joueuses avaient décidé d'arrêter leur carrière à Tokyo, moi je n'avais que 20 ans et je suis allé jusqu'à la médaille d'argent des Jeux de Munich (1972). Ma plus grande émotion a sans doute été d'avoir eu la chance de rencontrer l'Empereur (Hirohito) avec toutes mes coéquipières au palais impérial, c'était une consécration. »

Un héritage durable : Sport, culture et émancipation féminine

Au-delà de leurs victoires sportives, les "Sorcières de l'Orient" ont eu un impact profond sur la société japonaise. Les joueuses, au premier rang desquelles leur capitaine Masae Kasaï qui bénéficiera quelques mois plus tard d’un mariage quasi princier se voient propulsées au rang d’icônes, de véritables gloires du sport nippon.

Elles ont lancé le sport féminin et bercé toute une génération. Après les Jeux, un premier manga de volley féminin - Attack No. 1 - devient best-seller et la télévision nationale leur consacre un dessin animé. Les « Sorcières de l'Orient » sont des rock stars dans tout le pays, conséquence de leur succès mais aussi d'une politique ambitieuse de la Fédération visant à surfer sur la vague de popularité.

En prévision des Jeux de Mexico 1968, le fabricant de ballon de volleyball japonais Tachikara, fournisseur des ballons olympiques de Tokyo, entend susciter l’intérêt des jeunes japonaises pour la pratique du volleyball. Ce fabricant commande au magazine Shūkan Margaret un manga de volleyball s’inspirant du grand succès populaire des Sorcières de l’Orient.

Avant les Jeux Olympiques de Mexico (1968), motivé par l'incroyable popularité des Sorcières qui avaient presque toutes arrêté leur carrière, un fabricant de ballon a financé et commandé à un célèbre mangaka un récit inspiré de leur saga.

D'abord publié dans un magazine destiné aux jeunes filles, le manga est devenu un succès, et s'est décliné en dessin animé dès 1969. Avant Jeanne et Serge, il y aura cent quatre épisodes des Attaquantes. Si vous entrez dans un karaoké japonais, vous ne pourrez échapper à la chanson de son générique.

À ce jour, les 66,8 % d'audimat de la finale contre l'URSS constituent toujours le record historique du sport à la télévision japonaise. Mais l'héritage de ces volleyeuses héroïques, ce sont évidemment ces dessins animés qu'elles ont inspirés et qui leur ont échappé.

Si la télévision a permis aux Sorcières de rentrer dans tous les foyers japonais, elles avaient déjà fait parler d’elles avant ces Jeux et avaient notamment, suite à leur premier titre mondial acquis en 1962, fait l’objet d’un film de moyen métrage tout à fait remarquable, Le prix de la victoire. Les exploits de ces femmes avaient donc assez rapidement suscité la production d’images permettant ainsi d’offrir une visibilité à ces athlètes de haut niveau féminins.

L'impact de "Jeanne et Serge" en France

Le diagramme indique une augmentation inhabituelle du nombre de licencié·e·s durant les saisons 1987/88 et 1988/89. Il n’y a pas eu de diffusion du dessin animé entre 1991 et 1994, où l’on observe parallèlement un léger fléchissement du nombre de nouveaux·elles licencié·e·s.

Plus l’âge des licencié·e·s diminue, plus l’augmentation du nombre de licencié·e·s est importante. Rappelons ici que le dessin animé Jeanne et Serge était diffusé dans le cadre d’émissions tel que Youpi !

L’impact du dessin animé Jeanne et Serge sur le nombre de pratiquant·e·s de volleyball en France me semble ici assez bien établi. La présence médiatique de Jeanne Hazuki (héroïne du dessin animé), chaque semaine et ce pendant plusieurs années, a eu visiblement un impact considérable.

Et si Jeanne Hazuki n’est qu’une héroïne de fiction, une championne de volleyball imaginaire, son occupation de l’espace télévisuelle à une époque où la télévision était toute puissante sans la concurrence d’internet a créé un véritable précédent.

Un documentaire pour redécouvrir leur histoire

En 2021, le réalisateur français Julien Faraut leur dédie un long métrage du même nom. Faraut s’éloigne du documentaire-reportage classique et fait des Sorcières de l’Orient, surnom des joueuses, de véritables héroïnes de cinéma.

En salle le 28 juillet, ce film du Français Julien Faraut, mélange hybride et superbement maîtrisé d'images d'archives, de dessins animés et des témoignages de cinq des volleyeuses aujourd'hui septuagénaires, retrace le parcours de cette équipe hors norme. Au-delà des deux cent cinquante-huit victoires consécutives des Japonaises, il illustre l'impact que ces femmes eurent sur leur pays, tout en offrant une résonance à d'actuels sujets brûlants.

Il est truffé de trouvailles visuelles et d’effets de montage. Le travail sur la musique, aussi, est magnifique. Des images de dessins animés s’entremêlent aux prises de vue réelles, Jeanne et Serge ne sont jamais loin.

Un grand geste de cinéma, pour tenter de percer le mystère d'une épopée sportive ahurissante.Le Français a entamé un long périple pour retrouver les joueuses et a réussi à recueillir le témoignage de cinq d’entre elles, âgées aujourd’hui de 73 à 83 ans.

« C’était fascinant de découvrir que ces dessins animés connus de tous ou presque étaient inspirés d’une histoire vraie et inconnue de tous ! », s’enthousiasme le réalisateur. À mi-chemin entre documentaire sportif et récit de vie, UFO Production nous plonge, avec Les Sorcières de l’Orient, dans la spectaculaire histoire de l’équipe féminine de volley-ball japonaise, de sa création à sa victoire aux Jeux Olympiques de 1964.

Pour la première fois, Katsumi Matsumura, dernière Sorcière apte à témoigner aujourd'hui, est en larmes lors de la projection à Yokohama. « Le volley m'a tout apporté, c'est ma vie. Mes amies me manquent, alors pour ne pas être nostalgique je vais au gymnase tous les jours, j'ai encore beaucoup de choses à transmettre. »

Le documentaire de Julien Faraut témoigne, bien sûr, de la vie de ce groupe. De ces filles d'agriculteurs ou producteurs de lait, de ces orphelines, souvent, qui sillonnèrent le monde et suscitèrent l'admiration du Japon. On y apprend les surnoms donnés à chacune par Daimatsu. On y mesure surtout l'impact des Sorcières sur leur pays.

Le documentaire témoigne, bien sûr, de la vie de ce groupe. De ces filles d’agriculteurs ou producteurs de lait, de ces orphelines, souvent, qui sillonnèrent le monde et suscitèrent l’admiration du Japon. On y apprend les surnoms donnés à chacune par Daimatsu. « C'est court, ça facilite les coups de gueule », s'amuse l'une d'elles, qui n'aurait pas apprécié qu'une personne extérieure ose l'en affubler.

Quand, au sortir des Jeux, la capitaine consent à se trouver un mari, même le Premier ministre se mêle de sa première rencontre avec l'officier qu'elle épouserait. Et si les conventions de l'époque interdisent à une femme mariée et mère de famille de continuer le sport, les Sorcières aident au développement des Mama-san, une ligue réservée aux femmes mûres, sorte de club pour vétérans. Katsumi Matsumura, 77 ans, apparaît dans le film « Les Sorcières de l'Orient ».

Aujourd'hui, celles que l'on surnommait les « sorcières de l'Orient » sont septuagénaires. Les anciennes joueuses nous invitent à partager leur quotidien, qui reste fortement empreint de leur expérience de volleyeuses. À cela s’ajoutent des témoignages directs, mais également des images d’archives et divers éléments de pop culture.

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