Dans le parc marin déserté d'Antibes, dans le sud de la France, deux orques incarnent aujourd’hui un dilemme éthique, scientifique et politique. Leur avenir cristallise les tensions entre gouvernements, associations et industriels, incapables de s’accorder sur la meilleure solution.
Entre sanctuaire naturel, transfert vers un autre parc ou maintien temporaire sur place, chaque option soulève des risques majeurs. Derrière ce dossier explosif se joue aussi une question plus large : que faire des cétacés nés en captivité à l’heure où ce modèle est remis en cause ?

Un Parc Abandonné, Symbole d'une Transition Difficile
Depuis la fermeture du Marineland d’Antibes en 2025, Wikie et Keijo, les deux orques survivantes (Moana et Inouk étant mortes en 2023 et 2024), vivent dans des bassins insalubres, loin de la stimulation des spectacles qui rythmaient autrefois leur quotidien. L’urgence de leur transfert fait aujourd’hui consensus, même si les solutions divisent profondément.
Dans une déclaration au Guardian, le Marineland a insisté sur la situation critique des installations : "Marineland dit depuis un certain temps que le parc ne peut plus attendre davantage. Les bassins sont dans un très mauvais état, ils sont à la fin de leur durée de vie utile, et cela menace directement le bien-être et la vie des orques".
La loi française de 2021 interdisant la captivité des cétacés a accéléré le débat, mais sans apporter de solution immédiate pour les animaux déjà détenus. En décembre 2025, le gouvernement français, par le biais de Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la Transition écologique, a privilégié l’option d’un transfert vers le Whale Sanctuary Project au Canada, présenté comme la "seule solution éthique, crédible et conforme à la loi".
Pour les défenseurs du projet, l’objectif est d’offrir un environnement plus proche du milieu naturel. Lori Marino, neuroscientifique et fondatrice du Whale Sanctuary Project, explique : "Ils auront de la profondeur pour plonger, un environnement sous-marin intéressant et dynamique à explorer, ainsi que des routines de conditionnement et d’exercice avec les soigneurs". Mais la complexité du dossier freine toute décision rapide. "Personne ne travaille réellement ensemble, c’est ça le problème", résume-t-elle.
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Un Choix aux Lourdes Conséquences
Les opposants au projet canadien mettent en avant des contraintes financières et logistiques. Certains responsables du parc considèrent même le sanctuaire comme "une solution hypothétique qui n’existe pas".
Face à l’urgence, certaines ONG historiquement opposées aux transferts vers d’autres parcs marins assouplissent leur position, plutôt que de laisser les animaux dans des installations aussi délabrées. L’association C’est Assez ! estime ainsi que, "compte tenu de l’urgence de la situation et de l’absence de solution de sanctuaire viable, cela semble être le moindre des deux maux".
D’autres inquiétudes concernent les conditions environnementales. Sea Shepherd France réclame une "vérification indépendante" des analyses environnementales du site canadien. L’organisation souligne aussi les risques liés au climat, le Canada étant bien plus froid que le sud de la France. "Malgré leur héritage islandais, Wikie et Keijo n’ont connu que les climats doux de la Méditerranée et nous voulons améliorer leur bien-être, pas mettre leur vie en danger".
Les partisans du sanctuaire contestent ces arguments. Lori Marino insiste ainsi sur le fait que "Wikie et Keijo sont des orques islandaises. Leur espèce prospère dans un environnement d’eau froide, et des vétérinaires experts n’ont exprimé aucune inquiétude quant à leur capacité à s’adapter aux températures plus basses de la Nouvelle-Écosse. La mer Méditerranée se réchauffe beaucoup plus vite que la moyenne mondiale, entraînant des vagues de chaleur plus intenses et plus fréquentes. Les eaux de la Nouvelle-Écosse offrent une température plus stable et plus adaptée".

Au-delà du cas de ces deux orques - et des 12 grands dauphins encore présents -, certains experts pointent la responsabilité historique du secteur. Naomi Rose, experte en cétacés et membre du conseil d’administration du Whale Sanctuary Project, rappelle en conclusion que "nous n’avons jamais nui au bien-être d’une orque ou de tout autre cétacé détenu en captivité.