L'histoire du Handball à Saint-Étienne et Andrézieux : Une Tradition Sportive enracinée

Le Handball Saint-Étienne Andrézieux (HSAB) est un club sportif important dans la région stéphanoise. Son histoire est intimement liée à celle du développement sportif local et des grands équipements qui ont façonné l'identité sportive de la ville.

Nous proposons ici une réflexion sur les temporalités des territoires et des politiques sportives, ou comment le sport permet de mettre en avant et de confronter différentes échelles temporelles de production des territoires sportifs. Elle a pour cadre la région stéphanoise, c’est-à-dire la ville-centre et ses grands équipements, son identité de ville sportive construite sur la durée, et les communes périphériques de l’agglomération (plus au sens spatial et fonctionnel qu’institutionnel).

L’étude est centrée sur les équipements structurants qui concentrent les enjeux et les moyens financiers des partenaires publics (au premier rang desquels les communes, mais aussi la communauté d’agglomération, le conseil général...). Elle s’inscrit dans un travail de thèse axé sur les politiques et aménagements sportifs, sur leur inscription dans diverses temporalités faisant apparaître des logiques de production d’espaces sportifs différenciées selon les systèmes d’acteurs et les stratégies socio-spatiales.

En privilégiant les constructions sur le long terme et les héritages, nous partirons de quelques exemples d’aménagements sportifs pour mettre en lumière les rapports entre les temporalités des pratiques et des politiques publiques, donc des équipements sportifs à l’interface des deux. Un premier point sera consacré à la construction des grands équipements et espaces sportifs stéphanois sur le long terme, largement hérités des initiatives privées de la société industrielle locale, un second à une confrontation aux logiques politiques et sportives du court terme, et un dernier à l’émergence récente de pôles sportifs d’agglomération hors de la ville-centre.

Saint-Étienne : L'inscription sur un temps long des grands équipements sportifs en ville

Stade Geoffroy-Guichard à Saint-Étienne

Une tradition sportive et des initiatives propres à la société industrielle locale

Sans rentrer dans le détail du poids des héritages, il apparaît que l’identité sportive stéphanoise repose sur une tradition sportive populaire propre à cette ville industrielle, au poids du mouvement sportif ouvrier structuré à l’échelle des quartiers stéphanois.

Comment parler d’espaces sportifs construits sur un long terme sans évoquer les jeux de boules répartis dans tous les quartiers de la ville, ces jeux où s’exprime depuis plus d’un siècle la boule lyonnaise, dans près de 100 lieux différents, des grandes amicales laïques aux petites sociétés de quartier en passant par les quelques patronages catholiques ou le boulodrome municipal couvert (sans oublier les places publiques de la ville qui ont accueilli des centaines de concours jusqu’aux années 1950, témoin d’une autre inscription dans la ville que les seuls équipements).

Même si la boule lyonnaise est en perte de vitesse aujourd’hui, notamment face à un sport « concurrent » de diffusion nationale, la pétanque (qui la remplace dans plusieurs sociétés boulistes traditionnelles), les milliers de boulistes représentent bien une tradition sportive des plus anciennes, presque immuable dans ses rituels et ses aménagements sportifs (des jeux de boules dont la gestion a été reprise depuis longtemps par la municipalité).

Plus confidentielle et de tradition ouvrière plus discutable quant aux origines d’une pratique elle-même héritée au xixème siècle des sociétés de jeu de l’arc assez élitistes (dans la société proto-industrielle), la sarbacane reproduit une évolution similaire, d’ampleur moindre car ses logiques de sportivisation sont moins poussées, d’où son statut récent de jeu sportif presque patrimonialisé, entretenu aujourd’hui dans quelques sociétés et écoles de la ville.

L’identité sportive stéphanoise ancrée dans un long terme, c’est également la mémoire de sports majeurs dans la ville et la constitution de grands équipements sportifs plus éphémères : nous faisons ici référence au cyclisme, en lien avec toute une industrie du cycle développée dès la fin du xixème siècle.

Répondant à une demande populaire de sport-spectacle, les industriels du cycle stéphanois font construire dans les années 1920 un grand vélodrome d’hiver sur le modèle parisien, qui s’impose sur le plan sportif comme haut-lieu du cyclisme sur piste (complétant la richesse des pratiques cyclistes locales1), mais échoue sur le plan économique.

Racheté puis géré par la ville dès les années 1930 jusqu’à sa destruction faute de sécurité (et de modernisation) en 1961, il devient un palais municipal des sports, accueillant compétition de masse (boules, basket) et sport-spectacle en tout genre (cyclisme bien sûr, moto, boxe, catch, basket).

Attaché à une vision idéalisée de la société industrielle locale des années 1920-1960, le vel d’hiv est depuis sans cesse remis en avant, même de manière approximative par les sportifs stéphanois et les municipalités successives, faisant l’objet de projets d’aménagement récurrents : la politique sportive actuelle ne peut se comprendre qu’en tenant compte de logiques socio-sportives et politiques ancrées sur du long terme.

Nous pourrions également évoquer dans ce poids des milieux industriels de la région stéphanoise les nombreuses initiatives des grandes entreprises industrielles du secteur dominant des mines et de la métallurgie : dès les années 1930 dans l’Ouest minier, les compagnies minières aménagent des terrains et stades de football (à Firminy ou Roche-la-Molière, acquis et modernisés depuis par les municipalités suite au désengagement de ces entreprises dans les années 1960-70), tandis qu’à Saint-Etienne les Houillères, nationalisées ensuite après 1945, construisent un stade omnisports et une piscine, non sans lien avec tout un mouvement sportif corporatif structuré2.

Mais l’exemple d’aménagement sportif lié à un contrôle des élites économiques locales sur le développement sportif local est celui du stade Geoffroy Guichard, tant pour ce qu’il représente dans la ville et depuis l’extérieur (selon le triptyque « un club, un stade, une ville »3), que pour son histoire en elle-même qui traduit bien les évolutions du sport de haut niveau et de ses équipements.

Nous avons là un haut lieu sportif, durablement inscrit dans la ville, souvent assimilé à une vitrine pour la ville, notamment lors des grands matches du club résident, l’ASSE, et de grandes manifestations sportives, tels l’Euro 1984 puis la Coupe du Monde 1998.

Construit en 1931 par la famille Guichard sur un terrain vague à la périphérie de la ville, à une époque où l’équipe professionnelle de l’ASSE n’existait pas encore et où le rugby dominait au sein de l’ASS (association héritée du club d’entreprise du Casino), il s’impose comme un grand stade incontournable, sans cesse « amélioré » selon des conceptions architecturales et fonctionnelles évolutives et selon des modes de gestion différents : d’abord comme équipement privé et patrimoine familial jusqu’en 1965 (géré par la famille Guichard à travers une filiale de Casino), puis comme équipement public géré par la ville de Saint-Etienne jusqu’en 2001 où le relais est pris par la communauté d’agglomération Saint-Etienne Métropole.

Logo de Saint-Étienne Métropole

L’épopée sportive des Verts dans les années 1970, pilotée par le président du club R. Rocher (dirigeant autoritaire et ambitieux, issu du petit patronat industriel stéphanois, en voie d’ascension sociale), en fait un haut-lieu du sport-spectacle, approprié de multiples manières et qui fait, depuis plusieurs années, l’objet d’un processus de patrimonialisation, tant réel qu’idéel4.

D’autres grands aménagements sportifs ont cette force du passé et une présence actuelle importante dans le paysage sportif stéphanois, toujours hérités des initiatives de la société industrielle locale : le grand complexe sportif de l’Etivallière, le plus prestigieux de la ville actuelle, est ainsi un héritage de l’espace sportif le plus ancien et déjà le plus prestigieux, tel un palimpseste sportif lié d’abord aux acteurs privés de 1892 à 1925 (la haute bourgeoisie stéphanoise, rubanière, puis la moyenne bourgeoisie qui lancent les premières sports modernes dans le cadre de ce parc sportivo-mondain), puis aux municipalités successives et à leur politique sportive elle-même ancrée dans les stratégies politico-sportives globales (socialisme municipal des années 1920, Front Populaire, régime de Vichy, République gaullienne)5.

Le poids des politiques sportives publiques : l’interprétation locale de modèles nationaux

Le parc de l’Etivallière montre donc bien ces temporalités successives, de politiques sportives nationales réinterprétées par les acteurs publics locaux, conduisant à l’aménagement de grands ensembles sportifs.

Après des années de projets, de mise en attente, d’hésitations sur l’envergure des aménagements à partir de trois petits ensembles sportifs (le parc clos de mur, un stade de football et athlétisme et un ensemble de terrains de football), le complexe sportif de l’Etivallière voit le jour au cours des années 1960-1970 au cœur de la dynamique nationale d’équipement sportif.

Mais plus que la simple reproduction locale du modèle national du complexe sportif pour assurer le sport de masse (grâce à l’équipement collectif garantissant le service public des sports), l’aménagement sportif de l’Etivallière est bien ancré dans la politique municipale de M. Durafour, élu en 1965 (premier adjoint depuis les années 1940), qui vise à moderniser la ville et changer son image de ville noire, en assignant au sport une vocation précoce de marketing urbain (essentiellement par le haut niveau sportif).

Même en tenant compte des remaniements qui remettent en cause les projets ambitieux de patinoire, de tennis couverts et surtout de grand stade (sachant que le stade G. Guichard, tout proche, est municipalisé et modernisé à cette époque), l’essentiel des travaux tient aux stades d’athlétisme, le stade prestigieux du haut niveau et du sport-spectacle avec sa tribune, et le stade de la Chaléassière pour l’entraînement et la compétition de masse (plus des terrains de football, basket, tennis, boules, etc).

Ce grand complexe sportif polyvalent, inauguré par des championnats de France d’athlétisme en 1972, mis en évidence comme vitrine sportive de la ville dans un quartier nord-est désormais plus valorisé par ses équipements sportifs que par ses nombreuses usines voisines, est positionné comme complémentaire du second grand complexe sportif stéphanois, Méons.

Ce dernier est plutôt dédié au sport de masse, tel un héritage de l’ensemble de terrains de football aménagés dans les années 1950 sur un vaste terrain vague (en partie dédié à l’exploitation minière et à l’hébergement de populations immigrées, après avoir servi de champ d’aviation), modernisé et complété de terrains de sports collectifs puis d’installations cyclistes grâce aux subventions nationales issues des lois-programmes d’équipement sportif dans les années 1960.

Dans ce relais d’acteurs publics Etat-municipalité, le cas stéphanois montre l’aménagement de nombreux équipements sportifs de base, en fonction de tendances globales sur le long terme (terrains de football depuis l’entre-deux-guerres, puis gymnases et terrains de sports collectifs autres comme basket-hand-volley, puis piscines et courts de tennis), faisant croître le patrimoine sportif de manière progressive même si les années 1960-1970 attestent d’un effort sans précédent grâce à la dynamique nationale.

Déjà réinterprétée au niveau local pour l’aménagement des grands complexes sportifs, la politique publique d’équipement sportif fait l’objet depuis les années 1970 et surtout 1980 de modifications importantes quant à la place donnée au sport dans la société et dans l’aménagement urbain. Nous dégageons pour simplifier deux logiques guidant les aménagements sportifs dans des temporalités assez courtes, à l’échelle d’une dizaine d’années maximum : d’une part les ruptures politiques, d’autre part les modes sportives.

Des politiques d’aménagement sportif confrontées à des logiques du court terme

Le poids des ruptures politiques locales : la place du sport dans la ville en débat

Au-delà des discours dissociant le sport et la politique et affirmant l’apolitisme du sport, il est indéniable qu’une politique sportive publique ne peut faire l’économie du temps électoral : des projets se pensent et se réalisent à l’échelle d’un ou deux mandats, surtout au sein des municipalités qui deviennent dans les années 1970-1980 les acteurs décisifs de l’aménagement sportif.

A Saint-Etienne, l’alternance de municipalités de droite et de gauche en 1977 et 1983, montre des ruptures, des tournants, des retours en arrière, selon différentes conceptions du sport dans la société et dans l’aménagement urbain, pour simplifier centrées sur un débat entre logiques de centralité et de proximité pour les équipements sportifs.

L’arrivée d’une municipalité de gauche entre 1977 et 1983 casse le modèle d’aménagement sportif par de grands équipements sportifs centraux (au sens de la centralité du complexe sportif qui accueille les compétitions et les clubs sportifs déterritorialisés par rapport aux logiques traditionnelles d’ancrage dans une vie de quartier) : elle succède à la municipalité Durafour (1965-1977) et son ambitieuse politique d’équipements sportifs, encouragée par les décisions prises au niveau national (depuis la première loi-programme d’équipement sportif en 1961), développée dans toute la ville et en particulier dans le Nord-Est : achat et modernisation du stade G. Guichard, aménagement de complexes sportifs avec stade d’athlétisme moderne, piscine olympique, palais des sports, etc.

Nous l’avons suggéré, ces grandes réalisations servent autant le développement du mouvement sportif stéphanois que l’image de marque de la ville (telle une stratégie marketing précoce et assumée pour effacer l’image de ville noire et mettre en avant la modernité).

L’arrivée de la municipalité du communiste Sanguedolce en 1977 montre une rupture politico-sportive forte, surtout dans les discours, autour du sport de masse, de petits équipements dans les quartiers assurant une proximité avec le cadre de vie immédiat, même si les réalisations effectives du début des années 1980 nuancent cette rupture politique sportive6.

Outre les nombreuses réalisations à l’échelle des quartiers (gymnases, petits terrains de sports collectifs, réaménagement de jeux de boules), quelques opérations d’envergure plus importante sont menées avec toute la force symbolique associée à une localisation privilégiée, celle d’espaces urbains jusque-là délaissés, souvent des quartiers de grands ensembles en voie de marginalisation progressive, sans oublier la force symbolique des équipements choisis, dans des disciplines en voie de démocratisation.

Parmi ces équipements aux significations socio-spatiales prépondérantes, citons le complexe tennistique de Montreynaud et la piscine de la Cotonne, inaugurés respectivement en 1981 et 1982 dans deux quartiers de grands ensembles, censés assurer un service public des sports uniforme et éviter une dégradation d’image à l’échelle locale.

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