Le monde du rugby français est confronté à une crise profonde, marquée par une série d'incidents de violence qui soulèvent des questions sur la culture de ce sport et son rapport à la société. Des affaires de violences sexuelles aux agressions sur le terrain, en passant par les problèmes de racisme et de santé mentale, les dérives sont nombreuses et préoccupantes.
Pendant plus d’une heure, un documentaire plonge le spectateur dans les coulisses sombres du rugby français, révélant une consommation effrénée de drogues récréatives, une alcoolisation massive et excessive, l’usage abusif d’anti-douleurs, des viols en réunion, des violences conjugales, du racisme, ainsi que des problèmes de santé mentale et physique. Le dénominateur commun de toutes ces dérives est l’omerta et un certain immobilisme des instances dirigeantes.
Face à ce documentaire, le monde du rugby évoque, certes, des problèmes propres au rugby, par exemple l’alcoolisme, mais pour le reste, tous parlent d’un “miroir grossissant de notre société”, que c’est le monde qui va mal, qu’il est de plus en plus violent et que le rugby n’est lui-même pas épargné.
Alors que s’ouvre aux assises de Bordeaux le procès de joueurs professionnels poursuivis depuis 2017 pour viol en réunion, le rugby fait face à un nombre effarant de violences de genre. Simple reflet de la société ou problème inhérent à ce sport ?
Le rugby français a évolué trop vite et surtout mal. Sport à l’identité forte, les dérives ont toujours été identifiées : alcool, excès, violences, mais cachées derrière la « 3ème mi-temps ». Le rugby est passé de sport de “copains” à sport business, en à peine 30 ans, une évolution beaucoup plus rapide que la moyenne. Le problème, c'est que la fédération et les clubs n'ont pas pris la mesure des dysfonctionnements et se servent encore aujourd'hui de l'argument “famille” et “l’esprit rugby” pour protéger les dérives de certains joueurs.
Affaires de violences sexuelles : l'affaire de Mendoza et ses conséquences
Il y a Mendoza, du nom de cette localité d’Argentine où s’est déroulé cet été le fait divers le plus marquant de l’histoire récente du rugby français. La décision de la justice locale sur la demande de non-lieu formulée par les avocats des deux internationaux Hugo Auradou et Oscar Jegou, mis en examen pour viol en réunion, se fait toujours attendre. Elle devrait tomber le 10 décembre. Conclusion pour eux d’un feuilleton de cinq mois, ouverture pour l’ovalie d’une longue introspection à réaliser sur son rapport aux femmes.
Un peu plus de cinq mois après la nuit de Mendoza, la justice argentine a répondu favorablement ce mardi à la demande de non-lieu déposée par les avocats d'Oscar Jegou et Hugo Auradou le 27 août et soutenue par le parquet le 4 octobre. Après plusieurs reports liés à des questions de procédures, la justice argentine, via la juge Eleonora Arenas, avait examiné la fameuse demande de non-lieu pendant deux jours d'audience, les 25 et 26 novembre, puis mis la décision en délibéré à ce mardi 10 décembre. Elle a été communiquée en début d'après-midi heure française, en milieu de matinée en Argentine, après une audience à huis clos au pôle judiciaire de Mendoza.
C'est évidemment une victoire judiciaire de taille pour les deux joueurs du XV de France, tous deux âgés de 21 ans, qui avaient été mis en examen le 8 juillet pour « viol avec violence en réunion » après une plainte déposée par une femme de 39 ans, qui accusait Auradou et Jegou de l'avoir violée dans la nuit du 6 au 7 juillet à Mendoza, quelques heures après une rencontre entre les Pumas et les Bleus dans la même ville.
Mais ce n'est très probablement pas la fin de l'affaire devant la justice argentine puisque Me Natacha Romano, avocate de la plaignante, devrait faire appel de cette décision, comme elle l'a déjà annoncé à plusieurs reprises avant le délibéré de ce mardi. Elle a un délai de quinze jours pour le faire.
Arrêtés le 8 juillet à Buenos Aires puis transférés à Mendoza, Jegou et Auradou ont toujours fermement contesté les accusations de viol, évoquant une relation consentie. Après plusieurs jours de détention, ils avaient été placés en résidence surveillée le 17 juillet à Mendoza, puis remis en liberté le 12 août. Dans ses motivations, le parquet évoquait alors les « contradictions internes et périphériques évidentes dans le récit de la plaignante ».
Le 3 septembre, les deux internationaux avaient été autorisés à rentrer en France. Auradou avait repris la compétition avec Pau le 5 octobre, Jegou avec La Rochelle le 2 novembre. Cette décision de la justice argentine en première instance devrait aussi leur permettre d'être à nouveau sélectionnables en équipe de France.
Quel que soit le résultat judiciaire de cette affaire, « rien ne sera plus comme avant », comme l’affirment dirigeants et acteurs de ce sport. Même sans condamnation, elle a mis un coup de projecteur sur des pratiques discutables (sorties tardives, consommations d’alcool à l’excès, relations sexuelles à plusieurs).
Les récentes affaires touchant le XV de France font ressurgir des interrogations sur la culture d’un sport très masculin et versé dans les excès de la troisième mi-temps. Un joueur, Melvyn Jaminet, écarté le 7 juillet pour des propos racistes et visé par une enquête du parquet de Paris ; deux autres, Hugo Auradou et Oscar Jegou, inculpés le 12 juillet en Argentine pour viol aggravé : la tournée d’été 2024 de l’équipe de France de rugby, privée de la majorité de ses cadres, ne restera pas dans les annales pour son bilan sportif, mais judiciaire. Surtout, à travers ces deux affaires survenues au cœur de son équipe fanion, le rugby français se voit brutalement rattrapé par deux maux qui le hantent : la violence - physique, sexuelle ou conjugale - et le racisme.
Ces qualités, qui restent néanmoins très partagées dans le milieu, sont incarnées aujourd’hui par la figure majeure de la discipline, le capitaine du XV de France, Antoine Dupont, notoirement engagé contre l’extrême droite et contre l’homophobie.

Violences et agressions : des exemples concrets
Mohamed Haouas, Chris Farrell, Loïck Jammes, Hans Nkinsi, Stuart Olding et Wilfrid Hounkpatin sont tous mis en cause ou condamnés pour des violences faites aux femmes à des degrés de gravité divers. Et tous évoluent dans des clubs professionnels de l'Hexagone.
Une enquête a été ouverte après une violente rixe dans un bar de Sare la nuit de la Saint-Sylvestre. Quatre joueurs de rugby de la commune sont soupçonnés d'avoir passé à tabac un jeune homme. Les agresseurs présumés vont être placés en garde à vue la semaine prochaine et devront s'expliquer.
Quatre personnes ont été placées en garde à vue ce mercredi et déférées devant le parquet de Bayonne en comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). Les quatre, joueurs de rugby au club du village, sont accusés de violence en réunion et en état d’ivresse ayant entrainé une incapacité totale de travail supérieure à huit jours.
Ils ont reconnu avoir agressé un homme dans le cadre d'une bagarre, au bar de la Mairie et ont accepté la peine proposée. La bagarre avait secoué Sare dans la nuit du réveillon de la Saint-Sylvestre.
Tous ont accepté les peines que le juge d'instruction leur a proposées, à savoir cinq mois de prison avec sursis, 300 euros d'amende et l'interdiction d’entrer en contact avec la victime pendant un an. Deux jours après les faits, le 3 janvier, 200 personnes s'étaient réunies à Sare afin d’apporter leur soutien à la victime.
Responsable d'une violente rixe en plein centre ville de Biarritz le jour de Noël, un vacancier de 36 ans a été condamné à huit de prison avec sursis.
Le troisième ligne fidjien Masivesi Dakuwaqa écope de huit mois de prison avec sursis et 300 euros d'amende. Il comparaissait ce vendredi sous le régime du plaider coupable pour avoir sérieusement mordu Pierre Pagès son coéquipier du Biarritz Olympique à la joue fin janvier.
Lors d'un conseil municipal en avril 2024, le maire de Cambo-les-Bains avait chuté suite à une bousculade avec des militants qui manifestaient contre le projet immobilier de Marienia. Trois hommes écopent ce mardi de deux à quatre mois de prison avec sursis et 300 euros d'amende.
L’ancien pilier du XV de France et de Montpellier avait été jugé pour violences volontaires en réunion avec arme pour des faits remontant au jour de l'an 2014. Il a été reconnu coupable ce vendredi 30 juin 2023 au tribunal correctionnel de Montpellier et condamné à 18 mois de prison dont 9 avec sursis.
Mohamed Haouas, ancien pilier de Montpellier et du XV de France avait été jugé le 13 janvier dernier par le tribunal correctionnel de Montpellier pour des violences en réunion avec arme. Des faits anciens qui remontaient au réveillon du 31 décembre 2014. Le rugbyman était soupçonné d'avoir participé à une bagarre lors de la soirée du nouvel an. Il aurait alors blessé une personne avec une barre de fer. Le délibéré a été rendu ce vendredi 30 juin 2023 au tribunal correctionnel de Montpellier.
Mohamed Haouas est donc reconnu coupable et condamné à 18 mois de prison dont 9 avec sursis probatoire. Une peine non aménageable car supérieure à un an du fait qu’elle s'ajoute à une autre condamnation. Le sportif avait également écopé le mois dernier d'une peine 12 mois de prison pour violences conjugales pour avoir frappé sa femme dans une galerie marchande du centre-ville de Montpellier.
Denis Coulson, Loïck Jammes et Rory Grice ont décidé de faire appel de leurs condamnations, dans l’affaire des ex-rugbymen grenoblois. Selon les informations de L’Équipe, l’audience du recours devrait avoir lieu entre le 20 et le 24 janvier. Pour rappel, le verdict en première instance avait été prononcé après deux semaines de procès à huis clos et neuf heures de délibérés.
Les faits se sont déroulés le 12 mars 2017, à la suite d’une rencontre entre leur club de Grenoble et l’Union Bordeaux Bègles. L’étudiante, âgée de 20 ans au moment des faits, avait déclaré avoir rencontré les trois hommes dans une soirée fortement alcoolisée et les avoir suivis en discothèque, sans se souvenir de la suite. Lors du procès en première instance, la cour d’assises de Gironde avait également condamné l’Irlandais Chris Farrell et le Néo-Zélandais Dylan Hayes à 4 ans de prison dont deux avec sursis, pour avoir assisté à la scène sans intervenir.
Initialement prévu en juin dernier, il avait été reporté après l’hospitalisation de Denis Coulson, l’un des principaux accusés, victime d’un accident de la route quelques jours avant le début de l’audience. Ce lundi, le procès s’ouvre à huis clos, en présence de la victime, une étudiante bordelaise à l’époque des faits.
La victime s’était rendue au commissariat pour déposer plainte en expliquant aux policiers qu’elle avait rencontré plusieurs joueurs du FC Grenoble Rugby dans un bar à Bordeaux. Elle a poursuivi la soirée avec eux dans un hôtel à Mérignac où les joueurs de la formation iséroise ont passé la nuit après leur rencontre contre l’Union Bordeaux-Bègles.
La jeune étudiante, âgée de 20 ans au moment des faits, affirme avoir été violée dans la chambre d’hôtel par Denis Coulson, Loick Jammes et Rory Grice. Ces derniers assurent que la victime était consentante.
Le rugbyman du club de Maureilhan, qui, ce dimanche 22 février, a frappé un adversaire au point de le plonger dans le coma, a été mis en examen sous la qualification de "violences volontaires ayant entraîné une infirmité permanente".
Si les blessures entraînent une incapacité totale de travail de plus de 8 jours, l’acte est un délit qui sera jugé par un tribunal correctionnel. Pour des faits de violence avec ITT, la peine maximale encourue est de 3 à 5 ans de prison. En revanche, si on est sur des violences ayant entraîné une infirmité permanente, comme retenu pour Noha, ce sont 10 ans et 150 000 euros d’amende encourus. C’est un délit au sens de l’article 222-9 du Code pénal.
Ce mardi, il a repris connaissance et a donné des signes encourageants sur l’évolution de sa santé. Le rugbyman qui l’a frappé a été mis en examen sous contrôle judiciaire strict après une longue garde à vue.
Face à la gravité des faits, la commission de discipline de la Ligue régionale a été saisie. Au regard des éléments portés à sa connaissance, la Fédération française de rugby (FFR) a mis en place une cellule d’écoute, et a décidé de se porter partie civile dans le cadre de la procédure judiciaire en cours. La FFR réaffirme son engagement absolu en faveur de la sécurité des joueurs et de la lutte contre toute forme de violence sur les terrains.

Les causes potentielles de ces dérives
Au-delà de toute la problématique de la virilité, d'un complexe de supériorité, une autre piste beaucoup moins évidente pourrait expliquer la noirceur du rugby moderne : celle d'un format professionnel pas du tout adapté à la dureté et la violence de ce sport conduisant à une culture du dépassement complètement toxique. Sur une saison en Top 14, les joueurs subissent plus de 28 000 impacts. Faut-il repenser le nombre de matchs, augmenter le nombre de jours de repos sans toucher au salaire ? En Irlande, ils ne font que 20 matchs par an, mais sont beaucoup moins payés. Si rien ne change, combien de joueurs vont continuer d’exploser en plein vol, sur le terrain et surtout en dehors ? Car les cas de violences conjugales ne font qu’augmenter.
Voici un tableau comparatif du nombre de matchs et du salaire des joueurs en France et en Irlande :
| Pays | Nombre de matchs par an | Salaire |
|---|---|---|
| France (Top 14) | Plus de 28 000 impacts | Plus élevé |
| Irlande | Environ 20 | Moins élevé |
COMMENT COUVRIR LE TERRAIN AU RUGBY? AILIERS ARRIERE ET BASCULE
Mesures prises et perspectives d'avenir
Face aux dérives qui ont aussi touché l'équipe de France, une nouvelle charte de bonne conduite a vu le jour, interdisant la consommation d'alcool dans les lieux de performance. Oui, la maison brûle, mais qui va éteindre l'incendie ? Pour l'heure, le rugby français se contente de souffler sur les braises en espérant que l’incendie ne gagne pas trop de terrain.
Ces phénomènes sont en contradiction avec le discours mythifié promptement mis en avant par ce sport, autour de ses valeurs de solidarité, de convivialité et de respect de l’autre.