Les Jeux Olympiques de Paris 1924 : Histoire d'une Finale de Rugby Controversée

Mai 1924. Paris est en pleine effervescence à l’occasion des Jeux Olympiques. L'événement mondial s'ouvre par le tournoi de rugby et une finale au sommet : France-États-Unis. Parmi les joueurs du XV de France figure un Nantais : Louis Béguet. La présence de ce Breton n'a rien d'étonnant à cette époque : le rugby est alors un sport largement pratiqué dans l'ouest de la France.

La quatrième apparition du rugby à XV aux Jeux olympiques restera la dernière. Après les JO de Paris de 1900, ceux de Londres en 1908 et d'Anvers en 1920, l'édition de 1924 organisée à nouveau dans la capitale française compte également un tournoi de rugby à XV dans son programme.

Or, comme lors des trois précédentes olympiades, les équipes ne se sont pas bousculées au moment de l'inscription: trois formations participantes en 1900, deux en 1908 et autant en 1920. Les nations britanniques boycottent à nouveau l'événement, en argumentant que le rugby doit rester un sport pratiqué l'hiver dans des conditions froides et humides. Du côté de l'hémisphère sud, les fédérations sud-africaine, australienne et néo-zélandaise renoncent à envoyer leurs équipes en France, en mettant en cause le coût et la durée du voyage.

Une action de jeu lors du match entre les États-Unis et la Roumanie, deuxième rencontre du tournoi olympique de rugby à XV des Jeux de Paris 1924, le 11 mai, au stade olympique de Colombes (Hauts-de-Seine).

De refus en refus, le tournoi de rugby à XV des Jeux de Paris 1924 doit se résoudre à subir le même sort que les précédentes éditions. Trois nations acceptent finalement d'y participer: la France, les États-Unis et la modeste équipe de Roumanie.

Cette dernière ne réussit pas à faire illusion. Balayée 61-3 lors du match d'ouverture face au XV de France, puis battue 37-0 par les États-Unis, la Roumanie termine donc son tournoi avec deux défaites en autant de rencontres. Avec une victoire chacun, la France et les États-Unis croisent ainsi le fer lors d'un ultime match aux allures de finale.

L'Avènement d'une Rivalité Franco-Américaine

Cette «finale» n'est pas la première entre ces deux nations. En 1919, Français et Américains se sont déjà retrouvés à l'affiche du match décisif des Jeux interalliés organisés à Paris. Au terme d'une rencontre d'une rare violence, les Tricolores s'imposent 8-3 et remportent le tournoi. Marqué par l'engagement physique des deux camps, Allan Muhr, dirigeant sportif français d'origine américaine, commente à l'époque: «C'est ce qu'on peut faire de mieux sans couteaux ni revolvers…» De son côté, dans son édition du 30 juin 1919, le journal sportif L'Auto dénonce «une brutalité aussi excessive que déplacée», tout en soulignant les «énormes progrès» réalisés par l'équipe des États-Unis. Une rivalité est née.

L'année suivante, la revanche tourne à l'avantage de la sélection à la bannière étoilée. En finale du tournoi des Jeux olympiques d'Anvers (Belgique), le seul match organisé lors de cette édition, les États-Unis prennent cette fois le dessus sur le XV de France (8-0). Une victoire chacun, balle au centre.

Le troisième acte se déroule le 18 mai 1924 au stade olympique de Colombes (Hauts-de-Seine), en finale du tournoi olympique des Jeux de Paris. Aux yeux du XV de France, la rencontre perdue quatre années plus tôt n'est qu'une simple erreur de parcours. Les joueurs français se sentent plus forts, dotés d'une meilleure science du jeu et abordent cette rencontre avec une confiance sans doute excessive. La composition du collectif américain a peut-être gonflé leur assurance.

L'équipe nationale de rugby à XV des États-Unis qui a participé aux Jeux olympiques de Paris en 1924.

Des États-Unis Très Bien Préparés Balayent un XV de France en Excès de Confiance

La formation venue d'outre-Atlantique n'a rien d'une équipe de rugby. La moitié des joueurs sont des basketteurs ou footballeurs américains au sein d'universités californiennes. De solides gaillards, bien bâtis, qui ont découvert les règles du rugby quelques mois avant les Jeux, à l'occasion de leur premier stage de préparation. Mais la formation express menée par leur entraîneur Charlie Austin a été efficace. En comptant sur le sens tactique d'un de ses joueurs, qui réside en Angleterre et habitué à affronter les meilleurs clubs de rugby britanniques, le sélectionneur américain a donné à son collectif les clés pour dompter le XV de France.

De solides physiques désormais dotés d'un cerveau, capables d'analyser le jeu adverse pour mieux s'organiser collectivement et contrer les intentions françaises. Sur le terrain, la pratique confirme la théorie. Dès les premières minutes de cette finale, les 20.000 spectateurs présents au stade de Colombes le comprennent. Favoris sur le papier, le XV de France est dépassé dans tous les compartiments du jeu. La tension monte en tribunes.

Les supporters français crient au scandale et invectivent l'arbitre pour ne pas avoir sanctionné le jeu américain qu'ils estiment trop violent. Mais ils ont tort. Jean Vaysse et Adolphe Jauréguy ont simplement été blessés sur des faits de jeu. Comme leurs coéquipiers, les deux joueurs ne sont pas préparés à affronter une équipe aussi forte physiquement. Les joueurs américains sont meilleurs, tout simplement.

Jeux Olympiques 1924 - Rugby - Finale USA b France 17 - 3

Au défi physique proposé par les États-Unis, le collectif français répond en seconde période par la violence. Quelques gifles et coups non réglementaires fusent par-ci par-là. Mais rien ne déstabilise le rouleau compresseur américain. Le XV de France livre l'une des prestations les plus pitoyables de son histoire, encaisse cinq essais et s'incline lourdement, battu 17 à 3.

Un Tableau Lamentable, l'Image des Jeux Entachée

Le spectacle en tribunes est tout aussi larmoyant. Venus assister au sacre attendu du XV de France, les spectateurs déchantent devant le naufrage des leurs. Certains déversent leur haine et leur frustration sur les quelques supporters américains qu'ils rossent à coups de canne, quand d'autres préfèrent lapider le malheureux caméraman affairé à filmer la cérémonie de remise des médailles. La bannière étoilée s'élève dans les airs sous la bronca du public et les huées qui descendent des tribunes couvrent l'hymne américain.

Norman Cleaveland, l'un des quinze joueurs états-uniens présents sur le terrain, confie plus tard avoir eu très peur pour sa vie: «Nous avons vraiment cru qu'ils [le public, ndlr] allaient nous lyncher.» Comme pour le reste de ses coéquipiers, sa sécurité est assurée par l'intervention de plus de 200 policiers. Les forces de l'ordre escortent les joueurs américains à la sortie du terrain, évitant certainement une bagarre générale et un bain de sang.

Le décor du stade de Colombes (Hauts-de-Seine) lors de la finale olympique de rugby à XV entre la France et les États-Unis, remportée par le pays visiteur, sur le score de 17 à 3, le 18 mai 1924.

Conséquences et Exclusion du Rugby des Jeux Olympiques

La finale terminée et les Jeux clos, l'heure est aux interrogations. Les débordements en tribunes et le piteux comportement des joueurs tricolores ont entaché l'image du rugby et des Jeux olympiques. L'année suivante, le Comité international olympique (CIO) se prononce en faveur d'une exclusion du rugby du programme olympique.

Jeter la faute uniquement sur cette finale chaotique reviendrait à tirer des conclusions un peu trop hâtives. Présent à quatre reprises, le rugby n'a surtout jamais réussi à trouver sa place aux Jeux et attirer la ferveur des nations. Trois nations, tout au plus, ont participé au tournoi, limitant l'intérêt de cette discipline où la médaille était assurée dès l'inscription effectuée.

De plus, en 1925, le rugby perd son ange gardien au sein du mouvement olympique: le baron Pierre de Coubertin, rénovateur des JO modernes, qui a assuré la promotion du ballon ovale, son sport de prédilection. En se retirant de la présidence du CIO entre les Jeux de Paris et ceux d'Amsterdam (1928), il a entraîné le rugby à XV dans sa chute. Cette discipline est sitôt écartée du programme olympique.

Entre 1928 et 2016, le rugby n’a plus figuré au programme olympique. En cause, la finale France - États-Unis des JO de Paris en 1924. Le match s’est terminé en bagarre générale, loin de l’idéal de fair-play, cher à Pierre de Coubertin, le père des Jeux olympiques modernes…

Inscrit au programme officiel des Jeux olympiques (JO) depuis Rio 2016, le rugby faisait il y a cinq ans son grand retour dans la liste des sports olympiques. Mais c’est sa déclinaison à sept qui a été choisie, le Comité international olympique jugeant impossible d’organiser un tournoi de rugby à quinze dans les délais impartis de l’événement.

Le Rugby aux JO : Une Histoire Chaotique

Pourtant, il y a bien eu des tournois olympiques de rugby à quinze au début du XXe siècle. Passionné par ce sport, Pierre de Coubertin, père des JO modernes, inscrit la discipline dès les jeux de 1900 à Paris. Seulement trois équipes participent à la compétition : la France, l’Allemagne et l’Angleterre.

Le premier match olympique de l’histoire, qui voit s’affronter les Français aux Allemands, se déroule dans une extrême tension, obligeant les organisateurs à faire appel à la police pour protéger les joueurs teutons. Les tricolores décrochent le premier titre olympique de l’histoire de l’ovalie à domicile.

Pourtant, si l’équipe de France reçoit bien une médaille d’or en 1900, le rugby n’est encore qu’un sport de démonstration. À ce titre, c’est à chaque comité d’organisation de choisir s’il souhaite ou non renouveler l’expérience. Ainsi, en 1904, lors des JO de Saint Louis aux États-Unis, le tournoi de rugby n’est pas organisé, ce sport n’étant pas très populaire outre-Atlantique ; idem pour les Jeux de Stockholm (Suède) en 1912.

Quatre ans plus tôt, la Grande-Bretagne, berceau de ce sport, réintègre le ballon ovale lors des olympiades de Londres, et le tournoi est remporté par l’équipe d’Australasie (sélection mêlant des joueurs d’Australie et de Nouvelle-Zélande). En 1920, à Anvers, le rugby est de nouveau au programme, tout comme à Paris quatre ans plus tard.

Si le tournoi attire les foules - 20 000 spectateurs à chaque fois dans les tribunes, faisant de la discipline l’une des plus populaires à chaque olympiade -, le nombre d’équipes reste ridicule et ne rassemble à chaque fois que deux ou trois sélections. C’est le cas une nouvelle fois en 1924, où seules la France, les États-Unis et la Roumanie sont inscrites.

En effet, les équipes des nations britanniques - Irlande, Angleterre, Pays de Galles et Écosse - décident de ne pas participer à la compétition car elles considèrent alors que le rugby est un sport d’hiver. Leurs joueurs sortent d’une saison complète et risquent de ne pas être performants en cette fin de printemps (le tournoi olympique se joue courant mai, en amont de la quinzaine olympique, prévue en juillet). Elles sont imitées par les nations de l’Hémisphère Sud - Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud - pour qui le voyage vers Paris s’apparente à un long périple. Le voyage ne décourage pourtant pas l’équipe américaine, tenante du titre.

Pourtant, la sélection des Eagles est composée en majorité d’étudiants pratiquant le basket ou le football américain et ne découvre les règles du rugby que quelques mois avant leur traversée de l’Atlantique. Face à ces « débutants », l’équipe de France est présentée comme favorite du tournoi.

Le premier match contre la Roumanie vient conforter cette impression. Le pays d’Europe de l’Est est étrillé 61 à 3, avant de subir une nouvelle fois une lourde défaite face aux Américains, 37 à 0. Le 19 mai 1924, la finale oppose donc la France aux États-Unis, dans le nouveau stade de Colombes.

La Finale France - États-Unis : Entre Arrogance et Réalité

Quelques jours avant le match, la presse hexagonale salue les qualités athlétiques des Eagles. C’est le cas par exemple du journal L’Œuvre : « La ligne d’avants est formée de huit jeunes hommes solides. […] Si l’on en croit certains confrères de la presse sportive, le quinze unioniste aurait l’intention de remplacer la science qui lui fait un peu défaut par de la brutalité. Le moins costaud pèse chez eux 76 kilos et les autres pèsent de 80 à 88 kilos. Aussi ont-ils l’intention de marquer des essais en force. Si les règles sont observées, on sera bien obligé d’admettre la validité du procédé malgré son manque d’élégance. »

Mais face à ces brutes épaisses dénuées de la connaissance subtile du beau jeu, les Tricolores sont présentés comme des « professeurs » qui vont pouvoir développer leur supériorité tactique - déjà le French Flair ! Ce que les Français ignorent, c’est que les Américains ont pris la précaution de s’arrêter une quinzaine de jours en Angleterre pour récupérer l’un de leurs joueurs, étudiant à Oxford.

Ce dernier a pratiqué le rugby pendant son année d’études et a même joué quelques matchs amicaux contre les meilleurs clubs de Grande-Bretagne. Une expérience qui va s’avérer très utile au niveau tactique, afin de tenter de surprendre les Français. Et cela s’avère être plutôt payant, puisque les États-Unis dominent de bout en bout la rencontre, très engagée physiquement.

L’équipe de France est rapidement réduite à treize, suite à la sortie de Jean Vaysse puis d’Adolphe Jauréguy sur civière. À l’époque, il n’y a pas de remplaçants et les Tricolores subissent les assauts répétés des Yankees. Sur le terrain comme dans les tribunes, les esprits s’échauffent.

Les joueurs en viennent plusieurs fois aux mains, et le public commence à conspuer les rugbymen américains, les accusant de mauvais coup. À chacun des cinq essais inscrits par les Américains, la tension monte d’un cran, et les spectateurs soutenant la bannière étoilée trop enthousiastes sont molestés, huit d’entre eux sont même rossés à coups de canne ! Le score final est sans appel : la France s’incline lourdement 17 à 3.

Après la remise des médailles, au moment où retentit les premières notes de l’hymne national américain, les supporters français huent l’équipe des Eagles, qui doit retourner aux vestiaires précipitamment sous protection policière ! « C’est ce qu’on peut faire de mieux sans couteaux ni revolvers » aurait déclaré l’international français (d’origine américaine) Allan Henry Muhr, à l’issue de la rencontre…

La Presse Dénonce le Comportement des Français

En une de L’Intransigeant, l’écrivain Henry de Montherlant décrit le match auquel il a assisté comme un carnage : « Bonnes (un joueur français), à terre, se tord, remuant dans l’air ses jambes avec un mouvement doux, analogue au spasme qu’ont les chevaux dans l’arène des taureaux. […] Jauréguy tombe, reste sur place. On l’emporte dans les bras, livide, la tête tombante, les yeux fermés, du rose lui sortant des lèvres comme si on lui avait écrasé une fleur sur la bouche. Sans cesse, quand la mêlée se défait on voit une tache bleue immobile à terre, plate comme une chose pas humaine ».

« Quelques secondes s’écoulent avant que la foule se rende compte. Alors un hurlement s’élève, de haine contre la nation ennemie. Les entraîneurs de l’équipe américaine « s’expliquent » avec les spectateurs du premier rang, continue-t-il. Durant toute la seconde mi-temps, un sergent de ville devra être posté entre eux. Cette fois, c’est un joueur américain qui gît inerte. Un spectateur trépigne de joie et applaudit : vingt autres se lèvent et lui montrent le poing… »

Et l’écrivain de conclure : « J’ai assisté à plus de trois cents corridas. Je n’en ai pas vu une seule où, en une heure et demie, trois hommes aient été emportés sur une civière. » Le mot restera célèbre, et le match olympique restera pour longtemps « la corrida de Colombes ! ».

Pour bon nombre de journalistes cependant, seuls les supporters français sont à blâmer. Le Petit Parisien rappelle quelques jours après le match « que le public comprenne que « Jeux olympiques » ne veut pas forcément dire « démonstration de la supériorité française ». De son côté, L’Excelsior reconnaît que la victoire américaine est largement méritée et ne souffre d’aucune contestation : « Elle fut remportée par une équipe qui domina son adversaire dans tous les départements du jeu, et qui le fit de la façon la plus nette, la plus loyale, la plus correcte et la plus sportive. […] Le public protesta - et il eut tort - parce qu’il fut particulièrement injuste d’accuser les Américains de brutalités qu’ils ne commirent pas. Ils jouèrent sec, c’est entendu, comme les règles du rugby le permettent, mais jamais méchamment ni déloyalement, et nous regrettons sincèrement que son chauvinisme l’ait poussé à des manifestations regrettables. »

Condamnation du CIO

Après ces échauffourées, les tensions s’apaisent heureusement. Mais suite à cette démonstration de haine et ce pugilat sur le terrain, bien loin des idéaux prônés par les organisateurs, le Comité international olympique accuse ce sport d’avoir entaché l’image des Jeux olympiques.

En 1928, à Amsterdam, les Hollandais refusent d’inscrire le rugby au programme. Et le monde de l’ovalie a perdu l’un de ses plus fervents soutiens : Pierre de Coubertin, bien que promoteur des JO modernes, vient de prendre du recul et a quitté la présidence du CIO en 1925. Le rugby n’aura plus sa place dans le monde de l’olympisme pendant près d’un siècle.

Les Jeux de 1924 ont pu avoir lieu grâce à un coup de pouce décisif d’un club prestigieux, le premier champion de France de l’histoire, le Racing Club de France. C’est lui qui a mis fin à l’épineux débat sur la construction d’un grand stade indispensable à l’événement. Le Comité d’organisation, la Ville de Paris et l’État avaient du mal à se mettre d’accord. Le Comité d’Organisation présidé par Frantz Reichel fut soulagé de déléguer les travaux au RCF qui toucha directement les subventions publiques (4 millions de francs, somme jugée modique par rapport à d’autres projets). Le RCF a donc sauvé les JO et a récupéré des installations énormes (pour l’époque) : football, rugby, tennis, escrime. Mais le stade fut plus modeste que les projets initiaux. Il ne faisait que 60 000 places, virages non couverts, pas de façade ni de courbes majestueuses.

Équipe Matchs Joués Victoires Défaites Points Pour Points Contre
France 2 1 1 64 20
États-Unis 2 2 0 54 3
Roumanie 2 0 2 3 98

tags: #rugby #jeux #olympiques #1924