Le Japon, pays où traditions et modernité se rencontrent, accueille la Coupe du Monde de Rugby. Le sport est présent dans l’Archipel depuis le XIXe siècle. Le rugby japonais, autrefois élitiste et universitaire, se développe à grands pas profitant du tourbillon médiatique et de l’élan populaire autour du Mondial.
Alors que la Coupe du Monde se disputera sur l’archipel, quelle est aujourd’hui la place du Rugby au Pays du Soleil Levant ?

Carte des pays membres de World Rugby (source: wikipedia.org)
Les Origines du Rugby au Japon
L’histoire du Rugby au Japon remonte aux prémices de la révolution industrielle, politique, sociale et militaire, appelée ère Meiji. C’est à Yokohama, qui accueille grâce à son port des marchands étrangers, que naît en 1866 la première équipe de rugby du pays, l’une des plus anciennes au monde !
Tout a commencé au début des années 1860, quand des militaires anglais ont débarqué à Yokohama pour protéger les ressortissants britanniques, après l'assassinat d'un marchand par des guerriers samouraï. Mais les tensions sont retombées et les officiers du corps expéditionnaire se sont vite retrouvé désoeuvrés. Ils ont alors commencé à faire des parties de ballon ovale pour passer le temps.
Début 1866, une quarantaine de ces premiers joueurs ont fondé le "Yokohama Foot Ball Club". Selon M. Galbraith, ce serait l'une des plus anciennes associations de rugby au monde. Rapidement, le rugby se développe dans les universités, grâce à des étudiants japonais ayant découvert ce sport au cours de leurs études au Royaume-Uni.
Le Développement du Rugby au Japon
Après la seconde guerre mondiale, le rugby gagne également les entreprises, cherchant à divertir leurs salariés dans un contexte de reconstruction difficile. Toutefois, dans les années 90 le Japon refuse de prendre le tournant de la professionnalisation entamée par les grands pays du rugby. Ce choix est regretté par la suite et un championnat professionnel ainsi qu’un championnat semi-professionnel sont créés.
La passion du Japon pour le rugby n’est pas nouvelle. Mais elle est longtemps restée confinée aux cercles universitaires, des puissantes entreprises et de pouvoir, la moitié des députés du gouvernement actuel ayant, par exemple, pratiqué le sport. Claude Atcher, grand artisan du succès de la candidature du Japon pour ce Mondial et actuellement dans le comité d’organisation pour l’édition 2023 en France, va encore plus loin. "C’est avant tout un sport de caste, très haut de gamme, confie-t-il dans L’Equipe. (…) Le rugby au Japon, c’est un entre-soi pire que ce qu’on trouve en Angleterre."
Cela fut sa force dans les années 80. "A l’époque, le premier pays de rugby au monde, c’était le Japon tant au niveau des pratiquants - il y en avait entre 180.000 et 200.000 - qu’au niveau financier, estime Verdier. Dans les années 80, les matchs entre Waseda et Keio (deux des plus grands clubs universitaires du pays, ndlr) se jouaient devant 63.000 spectateurs. Ça n’avait lieu nulle part ailleurs au monde."
Ce succès confiné l’a aussi précipité vers sa perte au début des années 90. Et une date reste encore traumatisante pour tout un pays: le 4 juin 1995. Déjà éliminé de la Coupe du monde après deux défaites en poule, le Japon explose pour son dernier match face à l’équipe B de la Nouvelle-Zélande (145-17).
L’échec de Bloemfontein fut le point de non-retour d’un sport en déclin depuis quelques années déjà. En raison de plusieurs facteurs: l’avènement du football avec la création du championnat de football, la J-League (en 1993), suivi par un public très féminin. Mais aussi une mauvaise image qualifiée sous les initiales KKK (Kiken pour dangereux, Kitanai pour sale et Kitsui pour dur).
Son salut est arrivé de la politique. Et plus précisément de Yoshiro Mori, ancien Premier ministre du pays (2000-01) et personnage très influent du rugby et de la société japonaise. "Ce n’est pas seulement un ancien premier Ministre, situe Atcher dans L’Equipe, c’est un homme qui dispose d’énormes pouvoir sur le plan politique. "Il a dit : 'On va tout changer et je veux relancer le rugby avec trois axes: une Ligue professionnelle, un entraîneur étranger et l’accueil de la coupe du monde de rugby au Japon'."
La Top League, sorte de championnat semi-amateur financé par les grosses entreprises, est créée et attire des stars de renommée internationale. Les sélectionneurs étrangers se succèdent à la tête des Brave Blossoms et le pays obtient enfin son Mondial.
Jusqu’à l’inimaginable: "le miracle de Brighton". Vingt ans après l’humiliation de Bloemfontein, le Japon signe ce qui est peut-être le plus gros exploit dans une Coupe du monde de rugby: une victoire contre l’Afrique du Sud (34-32) en phase de poules de l’édition 2015. Jusqu’alors désintéressé, le peuple japonais s’emballe pour sa sélection.
Vieillissant (82 ans) et malade, Yoshiro Mori a tapé du poing sur la table en démissionnant de son poste de président honoraire de la fédération en avril dernier pour fustiger l’attentisme de ses dirigeants actuels et appeler à un rajeunissement des personnes en place. Shigetaka Mori a été nommé président de la JRFU en juin avant de nommer vice-président le "jeune" (51 ans) Katsuyuki Kiyomiya, ancien joueur considéré comme ayant l’un des plus gros réseaux du rugby japonais.
Le Mondial a pour vocation de lancer un nouveau cercle vertueux. Quatorze ans plus tard, Le Japon a enfin son rendez-vous planétaire et le succès de la billetterie confirme l’intérêt d’un pays qui ne demande qu’à s’enflammer.
Les Brave Blossoms qui sont devenus les premiers à être éliminés après 3 victoires en phases qualificatives du dernier Mondial (face à l’Afrique du Sud, les Samoa et les Etats-Unis) ont gagné bien plus en popularité et en attractivité que ce soit au niveau mondial ou dans leur propre pays. Cette sélection qui avait encaissé 145 points face aux All-Blacks, 20 ans plus tôt, ne fait plus rire personne et ce ne sont pas les Français qui ont eu toutes les peines du monde, la saison dernière, à péniblement arracher le match nul dans l’UArena qui penseront le contraire.

Les Brave Blossoms (source: challenges.fr)
La Popularité du Rugby au Japon
Quelques exploits, la puissance des clubs de Top League soutenus par des entreprises mondialement connues (Toyota, NEC, Panasonic, Toshiba, Yamaha, Canon, etc…) ainsi qu’une fibre patriotique et économique bien exploitée, voilà un mélange gagnant qui booste la popularité et la pratique du Rugby. Alors qu’il y avait environ 100 000 pratiquants lors du premier Mondial, ils sont aujourd’hui plus d’un Million et les stades de Top League sont pleins, tout comme seront ceux de la Coupe du Monde en octobre prochain.
Le Rugby, toujours en phase de développement au Japon, est encore loin du BaseBall qui est le sport le plus populaire sur l’Archipel avec les arts martiaux. Si les japonais sont de fervents pratiquants et que le sport fait partie de leur culture, la professionnalisation est exceptionnelle et ne concerne que très peu de spécialités. Le sport est un loisir ou un art de vivre pour la plupart de japonais.
En cas de réussite, le Rugby pourrait bien définitivement exploser et se développer à vitesse grand V sur l’archipel. Considérée comme la meilleure équipe asiatique, le Japon n’a pourtant jamais dépassé les matchs de poules dans cette compétition. Les "Brave Blossoms" (les fleurs valeureuses) ont alterné le pire - une humiliante défaite 145-17 face à la Nouvelle-Zélande en 1995 - et le meilleur: une victoire retentissante face à l'Afrique du Sud en 2015 (34-32). Récent vainqueur de la Coupe des nations du Pacifique, le Japon pointe actuellement à la 9ème place du classement World Rugby. C'est son meilleur rang à ce jour, qu'il avait déjà atteint en 2016.
L’équipe du Japon, les Brave Blossoms ou Cherry Blossoms (en référence à la fleur de cerisier iconique du Japon) ayant accumulé des années de retard sur ses adversaires, a du mal à performer dans les rencontres internationales. Mais depuis 2012 un air nouveau souffle sur l’équipe. Suite à ces performances encourageantes, l’équipe du Japon vise pour cette Coupe du Monde une qualification en quart de finale. Elle souhaite rendre fière ses supporters et les quelques 100 000 licenciés de rugby du pays, mais aussi s’imposer comme un grand club de rugby mondial. Elle profite pour cela de l’avantage de disputer la compétition à domicile.
Le choix du pays du Soleil-Levant pour organiser cette compétition internationale n’est pas un hasard. World Rugby, l’organisme international qui chapeaute le rugby à XV et le rugby à VII, applique depuis plusieurs années une stratégie de développement active et vise particulièrement l’Asie.
Tableau: Évolution des pratiquants de rugby au Japon
| Année | Nombre de pratiquants |
|---|---|
| Premier Mondial | Environ 100 000 |
| Aujourd'hui | Plus d'un Million |
Le Rugby Universitaire au Japon
Dans l’imaginaire rugbystique japonais, le rugby universitaire occupe une place à part. Son championnat annuel reste si populaire que ses phases finales sont retransmises en direct par la chaîne publique NHK, avec de bonnes audiences dans un pays où ce sport n’est pratiqué que par 75 000 personnes.
Après la seconde guerre mondiale, le rugby universitaire a fortement contribué à la renaissance de ce sport et à sa popularité, qui a atteint un paroxysme dans les années 1980. Ainsi, le match du 5 décembre 1982 entre Waseda et Meiji, bastions historiques du championnat universitaire, a attiré 66 999 spectateurs au stade national de Tokyo, construit pour les Jeux olympiques en 1964.
Au-delà du sport, au Japon, le rugby a également toujours été considéré comme une bonne école pour acquérir les valeurs de l’entreprise, notamment la loyauté, la discipline et l’engagement, et les joueurs universitaires trouvent facilement du travail. Le réseau des anciens leur facilite la tâche. Mais ce fonctionnement pose un problème pour le rugby lui-même, car il bloque l’émergence de joueurs de haut niveau.
Alors que les joueurs dans la même tranche d’âge, entre 18 et 22 ans, font leurs débuts dans les grands championnats français, anglais ou néo-zélandais, voire au niveau international, au Japon ils sont prisonniers du carcan universitaire.