Les fans du ballon ovale connaissent bien le nom de ce bouclier qui fait, chaque saison, l’objet d’une compétition acharnée entre les clubs du Top 14 (l’élite du rugby tricolore). Depuis sa création en 1892, le Bouclier de Brennus est le symbole absolu de la suprématie rugbystique en France. Mais c’est aussi un acteur silencieux d’une économie florissante autour du rugby professionnel.
Comme pour la forme de son ballon, le rugby possède un trophée à l'allure particulièrement atypique. Un objet a mi-chemin entre une coupe et une oeuvre d'art, qui est entré dans la légende et que de nombreuses disciplines envient.
Pourtant, bien avant d’être un trophée de rugby - qui porte en réalité le nom de son sculpteur - Brennus (ou Brennos) fut le nom d’un chef de guerre Gaulois. Et quel chef, puisque ce dernier réussit à mener ses troupes jusqu’à Rome, cité qu’il mit à sac au début du IVème siècle av. J.-C !
De cet épisode tragique, les Romains gardèrent une rancœur aussi épidermique qu’inextinguible envers les Celtes. On connait la suite, des siècles plus tard : Vercingétorix, Alésia et la Guerre des Gaules.
L’histoire de Brennus - héros pour les Sénons, fléau pour les Latins - reste toutefois mal connue puisque les différentes sources romaines qui relatent son histoire se contredisent et ont l’inexactitude de l’histoire écrite par des vaincus : minimisation des pertes, glorification des actes de résistance et diabolisation des envahisseurs.
À vrai dire, on ne sait même pas si Brennus était vraiment le nom du chef des Gaulois : c’est dire le peu d’informations à notre disposition ! La langue gauloise connait en effet le substantif brenn qui signifie… chef de guerre.
Imaginez donc la scène : les guerriers gaulois, gonflés d’orgueil par leur éclatante victoire, la moustache encore empanachée d’adrénaline, déclarent aux vaincus venus pour négocier : « OK, on vous amène notre chef (brenn) », et les Romains, impressionnés, forcément impressionnés, de répondre au colosse victorieux qui s’avance vers eux « Bonjour Monsieur Chef ! ».
L’image prête à sourire, mais elle n’est pas sans parallèle dans l’histoire romaine. En veut-on un exemple ? Lorsque les légions de Crassus affrontèrent les Parthes au cours de la désastreuse bataille de Carrhes, ces derniers étaient commandés par un redoutable général que les sources latines appellent Suréna. Or ce que, là encore, les Romains prirent pour un nom propre signifie en persan ancien… général. Derechef, Monsieur Chef si l’on veut… On peut donc ajouter le général Général à la liste des tautologies romaines.
Une autre hypothèse, moins grotesque, serait celle de l’antonomase, autrement dit le phénomène par lequel un nom propre devient un nom commun. Brennus aurait été une telle figure d’autorité dans la mémoire gauloise qu’après sa mort, son nom serait devenu un titre. Cette hypothèse nous rappelle d’ailleurs l’histoire d’un autre grand manitou, romain celui-là, le divin Jules.
Origine du Nom et Création
Le nom officiel, le bouclier de Brennus, ne vient pas du chef gaulois Brennus qui envahit Rome en 390 avant Jésus-Christ. Il rend hommage à Charles Brennus, graveur-médailleur-ciseleur, qui créa en 1895 un des premiers clubs de France, le Sporting Club Universitaire de France (SCUF). C'est bien simple, le bouclier se nomme ainsi car il porte le nom de son créateur.
Comme pour les Jeux olympiques, le Baron Pierre de Coubertin a joué un rôle important dans ce trophée. Alors secrétaire de la fédération multisports qui gérait notamment le rugby, il a eu l’idée en 1892 de faire un trophée pour le vainqueur de la première finale du championnat de France. Et il confie la tâche à Charles Brennus, dont le métier est graveur-médailleur-ciseleur. C’est ainsi que naît ce bouclier, remporté pour la première fois par le Racing Club de France.
Charles Brennus est né à Châteaudun en 1859 d'un père tailleur d'habits et d'une mère couturière. À première vue, difficile de trouver un point commun entre le bouclier de Brennus et la ville de Châteaudun. Et pourtant, il existe bel et bien un lien entre Châteaudun et le trophée qui récompense le champion de France de rugby chaque saison.
Il part s'installer à Paris et ouvre un atelier de graveur ciseleur dans le 3ᵉ arrondissement. Car le sport est l'une de ses grandes passions. Il pratique le cyclisme, le cross-country, l'athlétisme, mais c'est le rugby qui le passionne le plus. "Il croyait en ses valeurs éducatives, à la richesse de ce sport", affirme Michel Merckel, historien du sport.
En 1892, son destin bascule définitivement. Il s'associe avec le baron Pierre de Coubertin, futur créateur des Jeux olympiques modernes. Pour marquer le coup, tous les deux décident de créer un trophée. Pierre de Coubertin se charge de le dessiner, Charles Brennus de le fabriquer : le bouclier de Brennus est né. Mais l'histoire entre Charles Brennus et le rugby ne s'arrête pas là.
En 1914, la Première Guerre mondiale débute, beaucoup de jeunes rugbymen des plus grands clubs et de l'équipe de France meurent au combat. Inquiet, Charles Brennus a l'idée en 1916 de rencontrer le général William Birdwood, commandant de l’armée de Nouvelle-Zélande, alliée de la France. Il lui propose de monter une équipe composée de soldats néo-zélandais pour une tournée dans tout l’Hexagone.
Ils vont susciter une telle passion et un tel engouement que les clubs vont de nouveau se remplir de jeunes devenus admirateurs des All Blacks et qui veulent jouer comme eux. Par la suite, Charles Brennus participera à la fondation de la Fédération française de rugby en 1920.
Le Bouclier de Brennus est né en 1892, bien avant l’avènement du rugby professionnel. Il doit son nom à Charles Brennus, graveur, sculpteur et co-fondateur du Stade Français, mais aussi membre de l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques (USFSA), l’ancêtre des grandes fédérations sportives françaises.
À la demande de Pierre de Coubertin, Brennus réalise un trophée pour récompenser les vainqueurs du premier championnat de France de rugby, alors disputé entre clubs scolaires ou universitaires. Le résultat : un bouclier de chêne massif, orné d’une plaque de bronze gravée représentant deux joueurs en pleine action. Le tout inspiré à la fois par l’esthétique des trophées antiques et par la symbolique du combat que représente notre sport.
Remis pour la première fois en 1892 à l’équipe du Stade Français, le bouclier va traverser les époques et s’imposer comme le trophée ultime du rugby hexagonal. Avec les années, il devient bien plus qu’un simple objet de prestige : il est au cœur de la culture rugbystique.
Contrairement aux trophées modernes, souvent conservés dans des vitrines, le Bouclier de Brennus est touché, brandi, parfois même abîmé lors des célébrations d’après-match. Les clubs vainqueurs n’hésitent pas à le faire voyager : dans les pubs, sur les plages, au milieu des vestiaires ou même sur des tracteurs, comme l’a fait Perpignan en 2009.
Aux origines du bouclier de Brennus
Le SCUF et Charles Brennus
Une équipe l'a soulevé sans jamais l'avoir gagné, il s'agit du Scuf. Fondé par Charles Brennus, ce club est le plus intimement lié avec le mythique objet. Entré dans l'histoire, le bouclier est désormais indissociable du fameux Charles Brennus.
Montée cet été en Fédérale 2 après un très long passage à vide, la section rugby du club universitaire du nord de Paris cultive depuis bientôt 130 ans les valeurs d’amateurisme et de mixité inculquées par son célèbre créateur.
La lumière est enfin revenue pour le Scuf. Oubliées, les heures sombres du milieu des années 1990, lorsque la section rugby était redescendue au niveau régional.

Description et Dimensions
Il s’agit bien d’un bouclier symbolique d’1 mètre de haut, 75 centimètres de large et 2,5 centimètres d’épaisseur, composé d’un disque de cuivre de 52 centimètres de diamètre, fixé sur une planche de bois. Telles sont les mensurations impressionnantes de l'objet le plus convoité du rugby français.
Un vénérable trophée que l'imagination des joueurs a de nombreuses fois mis à mal. Il a servi de planche de surf ou de bouclier Arverne pour transporter un joueur un peu fatigué. Il a souffert comme une "galette calzone". On l'appelait l'enjoliveur, se remémorait l'ex-ailier du Stade toulousain Émile Ntamack.
D'ailleurs, si des idées de célébrations vont probablement parcourir l'esprit des Clermontois ou des Toulonnais, son poids peut rapidement les remmener à la raison. Au Parc des Princes, quand on m'a passé le Brennus pour le lever, j'ai vraiment été surpris par son poids. Après le match tu es relâché et là, tout à coup, il faut soulever cet énorme bouclier...
Périples et Restauration
Le bouclier de Brennus a beau être vénéré, il n'empêche que le trophée en a beaucoup bavé. En effet, il a dû résister de nombreuses fois aux soirées arrosées, aux coups des supporters mais aussi... à la noyade. Que ce soit dans les piscines du Parc des Princes, les jacuzzis du Stade de France ou dans la Rade de Toulon.
Comme le rappelait le demi de mêlée du RCT Aubin Hueber sur le site du nouvelobs, lui qui en 1992 s'est employé avec ses coéquipiers à repêcher l'objet : La ville était à feu et à sang. En fin de soirée, dans l'euphorie et la liesse générale, le bouclier a fini dans la Rade de Toulon.
Car à travers les années, le trophée en a connu de toutes les couleurs. Notamment en 1995. Après leur victoire, les joueurs de Castres l'emportent avec eux toute la nuit et finissent par faire tomber le précieux bouclier, qui se casse. Paniqués, ils cherchent alors de la colle à bois, en vain.
En 2004, l’original est retiré et placé au musée du rugby à Marcoussis, en Essonne. Pour le préserver et surtout parce qu’en retapant l’original, on a fini par se rendre compte d’une erreur. Chaque année, on grave sur la plaque du Bouclier le nom de l’équipe vainqueur. Et on s’est aperçu qu’il manquait une ligne : un des titres de Perpignan a été oublié.
Passé de main en main, saison après saison, le bouclier de Brennus est depuis les années 90 restauré à chaque édition. La faute aux multiples périples vécus par l'objet qui a été la victime des fêtes et célébrations les plus folles. Décidemment, les Toulousains sont des experts dans l'art du collage, comme le relatait l’ébéniste en charge de la restauration annuelle du bouclier.
Le RCT a bien failli ne pas recevoir son trophée en 2014. Et pour cause, dans l'une de ses nombreuses aventures traversées, on a cru un instant que le bouclier avait été volé... Il faut alors imaginer la stupéfaction frapper les joueurs et dirigeants de Castres, à l'époque détenteurs du précieux objet, qui durant trois jours ont mené l'enquête pour le retrouver.
Cette longévité festive n’a pas été sans conséquences : le bouclier a subi de nombreuses réparations au fil des décennies. En 2004, la Ligue Nationale de Rugby (LNR) a même envisagé de le mettre au repos et de créer un double pour les célébrations. Mais les clubs, les joueurs et les supporters se sont opposés à cette idée : seul “le vrai” Brennus a une valeur symbolique.
Aujourd’hui, une réplique est parfois utilisée pour les tournées médiatiques, mais le véritable bouclier est toujours remis sur le terrain au coup de sifflet final de la finale du Top 14.
Toulouse et le Bouclier
Toulouse champion... Détenteur du titre de champion de France à 19 reprises, le Stade toulousain est le club qui a le plus cohabité avec le bouclier. C'est donc un lien particulier qui s'est tissé et quelques fois au grand dam du trophée, souvent chahuté.
Comme en 1995 où après l'avoir fendu lors d'une fête, les Rouge et Noir ont tenté désespérément de le recoller, comme le racontait le président René Bouscatel dans les colonnes de la Dépêche du Midi en 2011. Un rafistolage à base de mie de pain et de ficelle a été tenté pour pouvoir le présenter et le restituer correctement...
Économie du Sport et Valeur Symbolique
Dans un contexte où les grandes villes rivalisent pour accueillir des évènements sportifs majeurs, la LNR montre qu’une stratégie de décentralisation maîtrisée peut conjuguer spectacle, rentabilité et ancrage local.
Ce que révèle cette finale à Marseille, c’est la capacité du rugby à irriguer économiquement un territoire, bien au-delà des frontières sportives.
L’enjeu économique ne se limite pas à la billetterie. Hôtels, restaurants, transports, commerces : tout l’écosystème touristique local bénéficie d’un tel événement.
Sa valeur financière reste modeste - quelques milliers d’euros selon les experts - mais sa valeur patrimoniale est inestimable. Il est le témoin de plus d’un siècle d’histoire, gravé des noms de tous les clubs sacrés depuis 1892.
Que faire s’il n’y a plus de place pour écrire sur le bouclier de Brennus ?
Parmi les clubs les plus titrés, on retrouve le Stade Toulousain, le Stade Français, Clermont, Toulon, Castres ou encore le Racing 92. Chaque victoire inscrit le nom du club sur la plaque du bouclier, comme une trace éternelle dans l’histoire du rugby français.

Le Bouclier de Brennus, un Trophée de Football ?
Plus de 80 ans après sa disparition, la Fédération française de football a retrouvé le premier trophée national de son histoire : un bouclier de Brennus. Plus communément lié au rugby, ce trophée qui récompense habituellement chaque saison, le vainqueur du championnat de France de rugby de Top 14, a aussi été soulevé par des footballeurs au début du XXe siècle et était appelé le Trophée de France.
Entre 1907 et 1914, ce bouclier a récompensé le vainqueur du championnat de France inter fédérations, organisé en fin de saison par le Comité français interfédéral. Ce bouclier a été créé par le sculpteur Charles Brennus et a ensuite été offert par le baron Pierre de Coubertin, qui en avait également donné un pour le champion de France de rugby et un pour celui de longue paume (un jeu de gagne-terrain qui est une forme de jeu de paume).
Désormais retrouvé, il est exposé dans la salle du comex à la FFF. Une situation qui ne convient guère à Philippe Diallo, le président de la Fédération : "Ce bouclier, qui incarne à lui tout seul la naissance et l’histoire du football français, n’a pas sa place dans une vitrine et doit retrouver l’exposition et la lumière qu’il mérite".
Pour l’instant, le choix de la compétition (hommes ou femmes) pour ce trophée prestigieux, n’a pas encore été décidé. Reste à savoir s’il s’agira d’une compétition qui existe actuellement ou bien d’une nouvelle création.