La Ligue des Gentlemen Extraordinaires : Analyse d'une Œuvre Testamentaire

L'année dernière, Alan Moore a mis un point final à sa carrière de scénariste de bande dessinée avec le dernier volume de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires. Après quatre décennies à opérer dans différents domaines de l'art séquentiel, l'auteur a retrouvé son vieil ami Kevin O'Neil pour un dernier volume, peu de temps après avoir occupé la décennie avec l'excellente trilogie Nemo, un dérivé de la généalogie des Gentlemen, plus proche des premiers chapitres en esprit.

Cependant, pour ceux qui auraient pu ressentir une sorte de résistance à la lecture de Jérusalem en langue originale, ce dernier volume de La Ligue pose un problème comparable d'accessibilité. D'entrée de jeu, la première critique à adresser à l'auteur, en replaçant l'ouvrage dans une longue progression personnelle, est encore la même : La Tempête est un ensemble dense, complexe à aborder, souvent confus ou verbeux, et qui ne fait rien pour faciliter le travail au lecteur impatient.

La question se joue d'ailleurs à plusieurs niveaux. D'une part, Moore gonfle les muscles, pour prouver à ceux qui l'accusaient de radoter ou de s'être enfermé dans une case d'élitiste aigri, qu'il est encore capable d'inventer de nouvelles façons de raconter des histoires. La Tempête, comme toute œuvre testamentaire, est aussi un immense fourre-tout d'idées qu'il gardait en tête depuis longtemps, compilées en un seul bouquin.

Là-dessus, les choix de format, le rapport au matériel comics, les ruptures du quatrième mur sont nombreux, participant à créer cet effet d'œuvre complexe ou difficile d'accès. La Tempête démarre presque immédiatement après le dernier volume de la Ligue, Century. Alan Quatermain est mort, Night (Bottes de Cuir) a rejoint l'équipe de Mina et Lando, et le vieux Jimmy (James Bond) a pris la tête du MI-5 en se faisant désormais appeler M.

Sans ressources, les trois héroïnes vont se tourner vers le dernier né de la lignée des Nemo, Jack, avatar moderne des combattants de la liberté, tandis que Jimmy cherche à détruire les derniers vestiges de la fiction d'autrefois pour imposer sa vision du monde, plus cruelle, plus patriarcale ou sexiste, dépourvue de grandeur ou de noblesse. En toile de fond, Moore s'amuse également à recomposer l'histoire du super-héros dans le monde compliqué de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, un point de vue que les volumes précédents n'évoquaient que très partiellement.

Exploration des Formes Narratives et Hommages aux Comics

Avec sa fameuse rengaine, comment enrichir la fiction séquentielle, Moore puise dans ses expériences avec le Black Dossier ou Watchmen en faisant passer ses personnages par différentes formes de récit. Le comic strips, origine matricielle du super-héros mais aussi du roman noir et de la fiction d'espionnage par ricochet, mais aussi la publicité, les magazines de vacances, la BD en trois dimensions (encore) ou l'écriture en prose.

Lorsque les héroïnes débarquent sur l'île du Captaine Nemo, un grand plan d'ensemble montre la civilisation inventée par ce révolté, vu de loin, et présenté comme une sorte de carte de parc d'attractions. Les couvertures de chaque numéro compilé dans cette édition rendent hommage à différentes catégories de BDs de cette période, désuètes, avec les périodiques romantiques à la Young Romance, les anthologies d'horreur à la EC Comics, ou un dernier numéro baptisé "2010AD", à la fois un hommage à la suite de 2001, L'Odyssée de l'espace et à 2000AD, hebdomadaire britannique considéré (à raison) comme la pépinière des géants de l'écriture ou du dessin britannique.

Moore ou O'Neil y ont fait leurs premières armes, et conclure leur carrière mutuelle par un renvoi à ce fanzine monumental et très anglais passe pour un hommage logique et bienvenu à l'esprit de ces révoltés originaux (Pat Kills, John Wagner). D'autres hommages aux comics underground se baladent ici ou là, avec des références à Mad Magazine ou aux satiristes de la génération Crumb.

Au-delà d'une simple nostalgie pour ces vieux garçons et les kiosques de leur enfance, la méthode s'inscrit aussi dans une grande recomposition de cette ère où les comics, gorgés de promesse, n'appartenaient pas encore à l'imaginaire dominant des corporations et du cinéma. La façon dont Moore réinvente l'histoire du super-héros dans la diégèse de La Tempête interroge aussi, de façon satirique, les rip-offs anglais des personnages costumés venus des Etats-Unis, pour montrer comment l'art britannique avait pu présenter davantage de failles ou des équipes tournés vers d'autres obsessions que le prodige physique ou sportif.

A sa façon, le Captain Universe est une réponse déformée de son propre Miracleman (Marvelman), un plagiat anglais de Captain Marvel (Shazam), qui, cette fois, n'hérite pas des pouvoirs de figures viriles ou épiques de l'Antiquité mais des grands noms de la science, des mathématiques et des arts. Les hommages à l'histoire des comics de justiciers sont très nombreux, avec des clins d'oeils aussi sincères que tordus par endroits.

D'une manière très générale, la finalité du volume revient à énumérer les grands arguments posés par l'auteur dans différentes œuvres ou différentes entrevues : la façon dont l'argent étouffe l'art, et dont des figures comme James Bond, Harry Potter ou les super-héros ont tué l'innocence et la créativité de la fiction pendant le XXème siècle.

L'un en déconnectant l'œuvre de son auteur, en refusant de voir la créature laisser sa place et en devenant une franchise immortelle, l'autre en interrogeant l'effet de ce type de bouquins sur la compréhension sociale d'idées comme la magie et tout ce qui va avec (la quête du miraculeux, la quête de sens, l'interrogation sur le langage, l'art pictural ou les sciences) et le dernier, enfin, jouant un rôle de rouleau compresseur culturel auto-suffisant et perpétuellement renouvelé, prenant une telle place qu'il interdit aux autres d'exister dans son sillage, ou reposant sur une figure d'hommes tout puissants en accord avec la pensée individualiste, contre le progrès collectif et l'entraide sociale.

A la différence de travaux plus anciens, comme Watchmen ou From Hell, le scénariste manie avec moins de finesse les différents degrés de lecture, en étant cette fois un peu plus percutant quitte à chercher volontairement à agacer. D'aucuns trouveront le volume masturbatoire (en fonction de l'envie ou de la flemme de comprendre ce que l'auteur essaye de dire, ou de la volonté de participer à ce grand jeu de pistes et de références) ou incompréhensible.

Pourtant, le travail n'est pas si différent de premiers volumes de La Ligue, beaucoup plus faciles d'accès. Il s'agit toujours de comprendre qui est qui, d'où vient qui, et d'ajouter à cette recherche un degré supplémentaire de compréhension. Savoir, par exemple, que l'Homme Invisible et les martiens de la Guerre des Mondes ont été écrits par le même H.G. Wells permettait de comprendre pourquoi les deux en venaient à s'unir dans la première génération.

En définitive, Moore aura peut-être fait découvrir l'écrivain à quelques férus de bande-dessinées, qui ne connaissaient de ces deux concepts que leurs adaptations. Comme une sorte de tacle à cette génération qui consomme avant tout les œuvres du présent, et avant tout certains médias particuliers, comme le cinéma ou les séries télé', on serait tout à fait en droit de se dire que Moore fait exprès d'en mettre partout pour inciter les gens à se documenter sur les personnages d'autrefois, ou énerver ceux qui n'auraient pas envie de faire cet effort.

Voire plus généralement, de proposer au lecteur ce qu'il a toujours fait : lire en filigrane d'un récit conventionnel (puisque sur le papier, il s'agit toujours d'un grand méchant provoquant une apocalypse par son comportement égoïste, et de héros cherchant à l'en empêcher si l'on voulait résumer l'intrigue générale) un propos plus général sur le rapport entre l'auteur et son lecteur, entre l'objet artistique que peut représenter une bande-dessinée, les interconnexions des œuvres entre elles, l'héritage social et holistique d'une société en mouvement.

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires : La Tempête est donc bien le point final du Moore des comics, sorti avec ses rengaines et ses rancœurs de quarante années passées à combattre une industrie de plus en plus normée, et qui n'aura eu de cesse de le pousser vers la sortie tout en capitalisant sur ses chefs d'œuvre individuels. A ce sujet, le bouquin passerait aussi pour une sorte de réponse méta' au rôle tenu par Sean Connery dans l'adaptation ciné' des premiers tomes de la Ligue - l'acteur reprenant une sorte de posture à la James Bond en vieil agent du gouvernement britannique, en retraite en Afrique comme Flemming aux Caraïbes, toujours accro' aux alcools forts, à la drague et agile de son pistolet.

Le film faisait même de Moriarty un vilain de James Bond, avec une base dans le grand nord et un plan de conquête par l'armement. Un avis compilé pourrait résumer le volume à une sorte de grande lettre d'adieu aux comics, par un auteur qui ne se sera jamais complètement senti à sa place dans les cases cadenassées de l'industrie, ou par un amoureux des lettres et de l'importance cruciale de la fiction sur le monde réel.

Brumeux, complexe, labyrinthique, La Tempête est toutefois assez optimiste dans sa conclusion, en empruntant un gimmick de résurrection à Miracleman dans une futur en forme d'utopie pour ceux qui auront su quitter le monde avant qu'il ne prenne feu - ceux qui auront, comme Moore, claqué la porte, refusé le compromis ou de vivre au milieu du chaos sauvage de l'entre-déchirement.

A ceux-là, il reste l'amour, la danse, l'exploration des idées et des mondes, un bilan bien plus enthousiaste que la peinture que l'on fait généralement de ce grand barbu authentique, à l'aise avec ses idées et son tempérament d'anarchiste érudit.

Comme pour Miyazaki, Scorsese ou Tarantino, une génération de génies constructeurs de mythes est en passe de s'achever vingt ans après le début du XXIème siècle, à mesure que le temps passe et que la culture se réorganise pour fermer certains livres, à ranger dans les bibliothèques poussiéreuses du passé.

Quoi qu'il soit sans nul doute le scénariste le plus important de l'histoire des comics, Alan Moore est aussi, avant tout, un homme de contradictions. Ainsi, il achève la Ligue des Gentlemen Extraordinaires sur une réponse quasi-globale à toute sa carrière d'auteur, mais sous une forme qui appellerait presque un renouveau inespéré, déconnecté des erreurs du passé et avec une immense page blanche (en l'occurrence, spatiale) pour recommencer sans s'embarrasser des luttes ou des ralentissements d'autrefois.

Cette main tendue s'adresse peut-être aux rêveurs, ou bien à une autre génération montée à bord du Nautilus pour poursuivre l'aventure, avec de nouvelles idées, de nouveaux plans, de nouveaux projets, pour reprendre l'imaginaire aux mains crochues des industriels et les figures de héros à celles des fascistes malfaisants. Après avoir déjà inspiré un renouvellement profond dans le paysage de la BD anglophone, on espère que le lectorat ne s'arrêtera pas à une apparente complexité pour écouter la somme, immense, de leçons à retenir, d'histoires à apprendre et de directions données dans l'interprétation rétroactive du XXème siècle posée par ce grand barbu.

La ligue des Gentlemen extraordinaires est une bande dessinée aux idées assez originales et aux personnages sympathiques mais qui pour moi, est appesantie par un scénario relativement simpliste et des dessins pas très attractifs.

Second volume pour l'intégrale définitive de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Alan Moore

Le film a beaucoup de défauts, le premier étant qu’il a clairement un support de base en or massif qu’il n’exploite jamais à fond ou toujours de manière profondément ridicule. Il y a aussi que, à l’exception de Sean Connery, la distribution n’a rien de très charismatique et, comme par hasard, les trois quarts des acteurs ont le cachet petit à cette époque ou cabotinent les films à la limite du nanar… les années nous prouveront ensuite que très peu avaient du talent dans le tas.

En fait, le gros problème ne vient pas du montage atroce qui gâche la réalisation et les effets spéciaux bancals… ou les acteurs inintéressants… ou encore le concept mal exploité… non, le véritable problème du film est son scénario.

tags: #regarder #la #ligue #des #gentlemen #extraordinaires