Le Bouclier de Brennus : Histoire et Origines du Trophée Emblématique du Rugby Français

Chaque année, le Top 14, l'élite du rugby tricolore, voit ses clubs s'affronter dans une compétition acharnée pour remporter un trophée convoité : le Bouclier de Brennus. Ce vendredi 28 juin, le Top 14 va toucher à sa fin. Après avoir éliminé le Stade Français, l'Union Bordeaux Bègles retrouve le Stade Toulousain d'Antoine Dupont, tombeur de La Rochelle.

Les joueurs le surnomment affectueusement le « bout de bois ». Mais quelle est l'histoire de ce trophée et qui était Brennus ?

Si le bouclier s'appelle ainsi, c'est pour rendre hommage à Charles Brennus. Son nom officiel, le bouclier de Brennus, sonne un peu Astérix. Et pour cause, Brennus était le grand chef gaulois qui réussit à envahir Rome avec ses troupes en 390 avant Jésus-Christ.

Brennus : Chef Gaulois ou Graveur-Ciseleur ?

Pourtant, bien avant d’être un trophée de rugby - qui porte en réalité le nom de son sculpteur - Brennus (ou Brennos) fut le nom d’un chef de guerre Gaulois. Et quel chef, puisque ce dernier réussit à mener ses troupes jusqu’à Rome, cité qu’il mit à sac au début du IVème siècle av. J.-C !

De cet épisode tragique, les Romains gardèrent une rancœur aussi épidermique qu’inextinguible envers les Celtes. On connait la suite, des siècles plus tard : Vercingétorix, Alésia et la Guerre des Gaules.

L’histoire de Brennus - héros pour les Sénons, fléau pour les Latins - reste toutefois mal connue puisque les différentes sources romaines qui relatent son histoire se contredisent et ont l’inexactitude de l’histoire écrite par des vaincus : minimisation des pertes, glorification des actes de résistance et diabolisation des envahisseurs.

À vrai dire, on ne sait même pas si Brennus était vraiment le nom du chef des Gaulois : c’est dire le peu d’informations à notre disposition !

La langue gauloise connait en effet le substantif brenn qui signifie… chef de guerre. Imaginez donc la scène : les guerriers gaulois, gonflés d’orgueil par leur éclatante victoire, la moustache encore empanachée d’adrénaline, déclarent aux vaincus venus pour négocier : « OK, on vous amène notre chef (brenn) », et les Romains, impressionnés, forcément impressionnés, de répondre au colosse victorieux qui s’avance vers eux « Bonjour Monsieur Chef ! ».

L’image prête à sourire, mais elle n’est pas sans parallèle dans l’histoire romaine. En veut-on un exemple ?

Lorsque les légions de Crassus affrontèrent les Parthes au cours de la désastreuse bataille de Carrhes, ces derniers étaient commandés par un redoutable général que les sources latines appellent Suréna. Or ce que, là encore, les Romains prirent pour un nom propre signifie en persan ancien… général. Derechef, Monsieur Chef si l’on veut… On peut donc ajouter le général Général à la liste des tautologies romaines.

Une autre hypothèse, moins grotesque, serait celle de l’antonomase, autrement dit le phénomène par lequel un nom propre devient un nom commun. Brennus aurait été une telle figure d’autorité dans la mémoire gauloise qu’après sa mort, son nom serait devenu un titre. Cette hypothèse nous rappelle d’ailleurs l’histoire d’un autre grand manitou, romain celui-là, le divin Jules.

Mais l'origine du nom du trophée du Top 14 ne vient pas de ce Brennus-là, mais d'une personne née bien plus tard. Hommage à un graveur médailleur ciseleur Mais l'origine du nom du trophée du Top 14 ne vient pas de ce Brennus-là, mais d'une personne née bien plus tard.

Charles Brennus : L'Artisan du Trophée

Si le bouclier s'appelle ainsi, c'est pour rendre hommage à Charles Brennus. C’est lui qui a créé, en 1895, un des premiers clubs de notre pays, le Sporting Club Universitaire de France (SCUF).

Né beauceron à Chateaudun en 1859, il apprit très jeune son métier de maître-graveur et installa son atelier 17, rue Chapon à PARIS, se spécialisant dans la conception et la réalisation des trophées sportifs ; ce n'est qu'à plus de trente ans qu'il rencontre ce qui deviendra la passion dévorante de sa vie, le sport.

Celui qu'on appelle communément Charles Brennus est né à Châteaudun en 1859 d'un père tailleur d'habits et d'une mère couturière. Il part s'installer à Paris et ouvre un atelier de graveur ciseleur dans le 3ᵉ arrondissement.

D'abord par la pratique du cyclisme, en adhérant en 1893 à "l'Alliance Vélocvpédique du XIXe". La même année, poussé par ses amis, il fonde et devient le Président de l'éphémère CLUB DES ENTRAINES qui, comme il l'expliquera plus tard avec humour, se dilue en quelques mois dans les nuées !.

Mais il ne renonce pas, et dès 1895, il fonde le SPORTING CLUB AMATEUR, dont il devient Président, qui prendra en 1902 le nom de SPORTING CLUB UNIVERSITAIRE DE FRANCE, club omnisport où il put pratiquer le cyclisme, le cross-country et le rugby.

Durant deux saisons, il est même Capitaine de l'équipe de rugby mais ne laissera pas une grande marque en tant que joueur. Car le sport est l'une de ses grandes passions. Il pratique le cyclisme, le cross-country, l'athlétisme, mais c'est le rugby qui le passionne le plus. "Il croyait en ses valeurs éducatives, à la richesse de ce sport", affirme Michel Merckel, historien du sport.

En 1892, son destin bascule définitivement. Il s'associe avec le baron Pierre de Coubertin, futur créateur des Jeux olympiques modernes.

Comme pour les Jeux olympiques, le Baron Pierre de Coubertin a joué un rôle important dans ce trophée. Alors secrétaire de la fédération multisports qui gérait notamment le rugby, il a eu l’idée en 1892 de faire un trophée pour le vainqueur de la première finale du championnat de France. Pierre de Coubertin a refondé les jeux modernes ; il a imaginé et dessiné le Bouclier de Brennus.

Pour marquer le coup, tous les deux décident de créer un trophée. Pierre de Coubertin se charge de le dessiner, Charles Brennus de le fabriquer : le bouclier de Brennus est né. Et il confie la tâche à Charles Brennus, dont le métier est graveur-médailleur-ciseleur. C’est ainsi que naît ce bouclier, remporté pour la première fois par le Racing Club de France.

Réplique du Bouclier de Brennus sur la tombe de Charles Brennus

Il n'existe pas, hors pour la gymnastique, de Fédération nationale propre à chaque discipline ; ce sont des Fédérations Omnisports qui se mettent en place, et le SCUF appartient à la plus importante, l'UNION des SOCIETES FRANCAISES des SPORTS ATHLETIQUES, fondée le 20.XI.1887, qui regroupe en son sein le RUGBY à XV, le HOCKEY sur GAZON, l'ESCRIME, la NATATION et un peu plus tard, en 1894, le FOOTBALL. C'est de loin la plus connue et la plus importante.

BRENNUS fera évidemment partie de l'aventure, lui qui siégeait dès 1896 dans toutes les commissions sportives de l'USFSA (au sein de cette fédération omnisport, chaque discipline était dirigée par une commission), tout en restant à la tête du SCUF. Il préside dès 1898 la commission "athlétisme", et en 1900 devient Président de la commission rugby à XV, sans interruption jusqu'en 1919 lorsqu'il se retire, après avoir assuré la survie de l'USFSA pendant les années de guerre, mérites pour lesquels il sera décoré de la Légion d'Honneur. Lors des Jeux Olympiques de Paris en 1900, il est Juge arbitre des épreuves d'athlétisme.

Mais il n'avait pas pour antant déserté les terrains de rugby, puisque l'heure de la retraite sportive venue, il devient arbitre de haut-niveau et dirigea les plus grandes rencontres dans un championnat de France réduit à quelques unités dont les plus connus ont nom Stade Français, Racing Club de France, Stade Bordelais, Olympique de Paris, et Sport Olympique des Etudiants Toulousains (devenu Stade Toulousain en 1907). Sous sa direction le rugby connut ses premiers succès internationaux ; en tant que Président de la Commission Rugby, il gère à la fois l'organisation des matches internationaux mais aussi l'équipe de France.

Sous sa coupe vont se disputer les premières rencontres franco-britanniques, avant que la France n'intègre en 1910 le Tournoi des V Nations. Durant vingt années, BRENNUS fut donc l'initiateur et le grand stratège de l'essor du rugby international français, avant d'en assurer la survie durant la première guerrre mondiale.

Au sortir de ce conflit, lorsque la commission "rugby" de l'USFSA devint la FEDERATION FRANCAISE de RUGBY AMATEUR, il en fut Président d'Honneur et Trésorier. Il resta d'une grande activité malgré son âge, et un conseiller respecté et avisé. Mais grâce au bouclier, son nom et son souvenir restent très prégnants.

Mais l'histoire entre Charles Brennus et le rugby ne s'arrête pas là. En 1914, la Première Guerre mondiale débute, beaucoup de jeunes rugbymen des plus grands clubs et de l'équipe de France meurent au combat. Inquiet, Charles Brennus a l'idée en 1916 de rencontrer le général William Birdwood, commandant de l’armée de Nouvelle-Zélande, alliée de la France.

Il lui propose de monter une équipe composée de soldats néo-zélandais pour une tournée dans tout l’Hexagone. Ils vont susciter une telle passion et un tel engouement que les clubs vont de nouveau se remplir de jeunes devenus admirateurs des All Blacks et qui veulent jouer comme eux. Par la suite, Charles Brennus participera à la fondation de la Fédération française de rugby en 1920.

Son fidèle compagnon Charles Brennus, orfèvre de profession, l'a accompagné dans cette folle aventure. C'est un rêve insensé, une quête, une épopée ! C'est notre Odyssée pendant les longs et durs combats d'hiver de la phase qualificative, puis notre Illiade lors des flamboyantes et passionnées joutes des phases finales, toutes de sang et d'or, sous le soleil printanier !

Depuis plus d'un siècle, toute équipe de rugby rêve d'en être dépositaire pour une année ; ne l'avoir jamais brandi est synonyme de regret et d'amertume tenaces, c'est une tache sur le palmarès des clubs, une cicatrice sensible pour certains parmi les plus grands joueurs de l'histoire du rugby hexagonal qui ne l'ont jamais brandi . Or, rien de tel dans la réalité ; non, le "Bouclier de Brennus" n'est pas le prestigieux trophée historique légué à ses descendants par un chef gaulois ayant vécu voici 2400 ans dans la région de l'Yonne et du sud de la Seine-et-Marne, mais porte prosaïquement le nom du graveur-ciseleur qui l'a crée, d'après un croquis réalisé par le Baron Pierre-de-Coubertin.

Un Trophée Chargé d'Histoire et d'Anecdotes

Car à travers les années, le trophée en a connu de toutes les couleurs. Notamment en 1995. Après leur victoire, les joueurs de Castres l'emportent avec eux toute la nuit et finissent par faire tomber le précieux bouclier, qui se casse. Paniqués, ils cherchent alors de la colle à bois, en vain.

En 2004, l’original est retiré et placé au musée du rugby à Marcoussis, en Essonne. Pour le préserver et surtout parce qu’en retapant l’original, on a fini par se rendre compte d’une erreur. Chaque année, on grave sur la plaque du Bouclier le nom de l’équipe vainqueur. Et on s’est aperçu qu’il manquait une ligne : un des titres de Perpignan a été oublié.

Évolution du Bouclier de Brennus à travers les années

A l'occasion des 120 ans de la première finale du championnat de France, la LIGUE NATIONALE de RUGBY a mis en ligne le très interessant fac-similé du compte-rendu de ce match, tel qu'il parut le 26-03-1892 dans la Revue de l'USFSPA, titrée LES SPORTS ATHLETIQUES. Il s'agit du superbe bouclier damasquiné, à l'origine posé sur un cadre recouvert de peluche rouge, portant en son centre, reposant sur un rameau d'olivier, l'emblème de l'USFSA, deux anneaux entrelacés, traversés par un ruban portant la devise gravée : LUDUS PRO PATRIA (des jeux pour la Patrie !), que l'on doit à Jules MARCADET, alors Président du Stade Français.

Ce bouclier eut tellement à souffrir des troisième mi-temps de victoire, que son socle en bois dut être complètement renové en 1990 et que c'est maintenant sa réplique qui est remise au Champion de France.

On reconnaît dans la symbolique du médaillon du bouclier des archétypes chers à Coubertin qu'il utilisera pour sa grand oeuvre de rénovation des jeux olympiques : jusqu'aux Jeux de Londres en 1908, le rameau d'olivier, symbole de paix et de force, était le seul trophée remis aux vainqueurs, avant d'être remplacé par les médailles.

L'Héritage de Charles Brennus

Charles Brennus, de son vrai nom Brennus Ambiorix Crosnier (son père était admiratif des Gaulois), repose au cimetière de Franconville. Né à Châteaudun le 30 novembre 1859, Charles Brennus déménage très vite avec ses parents à Paris, car son père est militaire.

Jusqu’en 1914, il mène un travail considérable au sein de l’Union des sociétés françaises de sports athlétiques. Sur les terrains de rugby, il arbitre des matchs d’importance et a un rôle déterminant dans l’organisation des premières rencontres internationales de la discipline. En 1920, il devient président d’honneur de la Fédération française de rugby.

Il meurt au Mans, chez sa fille, le 23 décembre 1943. Sa tombe restera pendant 34 ans une modeste pierre dévorée par les herbes folles, avant que la Fédération française de rugby (FFR) ne la rachète et ne la rénove en 1980.

Mais comme le relate "La Gazette du Val d'Oise", par hasard, un connaisseur féru de l'histoire rugbystique, eut connaissance de cette information, dont il saisit son ami, le journaliste Robert CHAPATTE, qui s'en ouvrit au spécialiste rugby de la chaîne, Roger COUDERC. Ils s'en firent le relais après de la FEDERATION FRANCAISE DE RUGBY à XV, qui jugea indigne de ce grand pionnier une aussi triste fin : la FEDERATION reprit évidemment la concession, et fit ériger en pierre tombale, sur laquelle est fixée - après concours - une sculpture en résine représentant le "Bouclier de Brennus", sur laquelle est rivetée, comme l'original, une plaque en laiton où sont gravés les noms de tous les clubs vainqueurs depuis 1892.

C’est Jacques Tapon, joueur et secrétaire du Franconville Rugby Club (FRC) qui a fait le lien avec les instances du rugby : « J’ai appris que la concession arrivait à expiration. J’ai effectué des recherches aux archives départementales de Pontoise pour retrouver ses descendants. J’ai appris qu’il avait une arrière-petite-fille médecin. Nous l’avons sollicitée. J’ai également contacté le SCUF, le club de rugby créé par Brennus. Comme j’étais également membre du CIFR (Comité d’île-de-France de rugby), je côtoyais son président, Bernard Lapasset. Nous avons ainsi fait les démarches pour que la tombe soit remise en état conjointement avec la FFR, le CIFR, le club et la mairie de Franconville. Son inauguration en 1981 a eu lieu en présence de nombreux représentants du rugby français », explique-t-il.

Une réplique du fameux Bouclier a été installée sur la pierre tombale. « Pour nous, Charles Brennus, c’est la représentation du rugby moderne. Marc Schweitzer, notre président, a été enterré il y a un mois dans le même cimetière. Il y a deux ans, la Ligue d’île-de-France de rugby avait lancé un appel aux dons pour la création d’une sculpture (comme deux bras qui brandissent le trophée) réalisée par le sculpteur Thierry Courtadon. « Elle est actuellement en cours de finalisation, et devrait être installée à la rentrée », précise Thierry Allièsse, le président de la ligue régionale de rugby.

D’une hauteur d’1 mètre de haut pour 75 centimètres de large, Le bouclier de Brennus est composé d’un disque de cuivre de 52 centimètres de diamètre, fixé sur une planche en bois.

31 mars 1912 : 15 000 Toulousains acclament aux Ponts-Jumeaux leurs 15 champions. Au terme d'une saison sans défaite, ils ont battu le prestigieux Racing club de France. C'est pour le Stade toulousain le premier bouclier de Brennus ; 19 autres suivront, faisant des « Rouge et noir » l'équipe la mieux titrée de France et d'Europe. Un début ? Non, car depuis vingt ans le rugby s'est implanté dans la Ville rose comme un jeu d'étudiants, puis comme un spectacle populaire, enfin comme un sport participant de l'identité des quartiers et de la cité.

Rémy Pech est professeur émérite d'histoire à l'université Toulouse-Jean Jaurès qu'il a présidée de 2001 à 2006. Il a réalisé, seul ou en collaboration, plusieurs études sur le rugby dont il s'est attaché à démontrer le rôle social, culturel et émotionnel. Rémy Pech est l'auteur, dans la collection « Cette année-là », de 1871. C’est le fondateur du rugby moderne.

L'histoire du bouclier de Brennus

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