Pourquoi Pelé Est Considéré Comme Le Roi Du Football

Le Roi Pelé, décédé ce jeudi à l'âge de 82 ans, laisse l’empreinte du plus grand joueur de l’histoire du football, même un demi-siècle après s'être retiré des terrains. Entre un palmarès XXL, des records à la pelle et des actions de légende, le Brésilien incarne l’histoire du football.

Tout au long de son après-carrière, et jusqu’en 2020 dans une interview pour la chaîne YouTube Pilhado, Pelé, décédé ce jeudi à l'âge de 82 ans, s’autoproclame comme le meilleur joueur de l’histoire. Derrière ces déclarations fanfaronnantes se cache une histoire qui semble lui donner raison.

« C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. On ne peut pas oublier Zico, Ronaldinho, Ronaldo. Ou en Europe, des joueurs comme Beckenbauer et Cruyff. Maintenant, ce n’est pas de ma faute mais je pense que Pelé était meilleur qu’eux. Pourquoi? Parce que tout le monde les compare en fonction de moi ».

Pelé a remporté trois fois la Coupe du monde et a inscrit plus de mille buts, il est et restera le plus grand footballeur de l'histoire. Peu importe qu'il n'ait jamais évolué dans un championnat européen, peu importe que certains footballeurs qui lui ont succédé soient intrinsèquement supérieurs sur le plan technique, tactique ou physique. Il inaugura dans le sport l'ère des records de précocité toujours en cours. Cette célébrité planétaire, Edson Arantes do Nascimento, né en 1940, la doit évidemment d'abord à son talent qui lui fit intégrer l'équipe de Santos dès l'âge de 16 ans et l'équipe du Brésil l'année suivante.

Il y a d'abord la légende : au-delà des buts et des trophées, Pelé a été déclaré trésor national du Brésil, avec mention "non exportable". Pelé a mis fin à une guerre au Biafra. Pelé a provoqué une révolution dans les Antilles. Pelé a été ministre des Sports et une loi porte son nom. Pelé a posé pour Andy Warhol. Pelé a dîné avec Brigitte Bardot. Pelé a enregistré des chansons, joué dans des films, tourné des pubs. Pelé est même ce qu'Elvis Presley est au rock, Mozart à la musique classique et Marilyn Monroe au cinéma : la figure parfaitement représentative d'une discipline populaire.

L’Homme Aux Trois Coupes Du Monde

1958, 1962, 1970. 92 ans après sa création, Pelé est toujours le seul joueur à avoir remporté trois Coupes du monde. Une performance hors-norme, certes facilitée par un nombre de participant limité à 16 équipes à l'époque, mais d’autant plus remarquable qu’il a marqué l'histoire du tournoi en battant plusieurs records.

En 1958, il devient le plus jeune joueur de l’histoire à soulever le trophée - un record qu’il tient toujours - à l’âge de 17 ans et 249 jours. Quelques jours plus tôt, le numéro 10 était devenu le plus jeune buteur de l’histoire de la compétition - un record également encore en vigueur - en marquant le but décisif en quart de finale (contre le Pays de Galles, 1-0), avant de s’offrir un triplé face aux Bleus en demi-finale (5-2) puis un doublé en finale contre la Suède (5-2).

Quatre ans plus tard, le Brésil devient la seconde nation à conserver son titre. Cette fois-ci, Pelé ne dispute que les deux premiers matchs, se blessant lors du deuxième, et termine la compétition avec un seul but au compteur. En 1966, il dispute son troisième Mondial de suite et joue également seulement deux matchs, touché par une nouvelle blessure, et marque une fois. Ce qui n’empêche pas l’élimination de son équipe dès le premier tour.

Tête D’Affiche Du Mythique Brésil 1970

Son sacre le plus marquant est sans doute le dernier, en 1970 à l’âge de 29 ans. Parce qu’il devient le deuxième joueur à marquer lors de deux finales de Coupe du monde (ils sont aujourd’hui 4) pour sa 12e réalisation dans l’histoire du tournoi, mais aussi parce qu’il fait partie d’une sélection encore aujourd’hui considérée comme l’une des plus grandes de l’histoire. Aux côtés du numéro 10, Jairzinho, Gérson, Tostāo, Carlos Alberto, ou Rivellino garnissent cette attaque flamboyante qui aura illuminé le monde par son 'Joga Bonito'.

Au cours de sa carrière, Pelé ajoute à son palmarès 2 Coupes intercontinentales (ancêtre du Mondial des clubs), 2 Copas Libertadores ou encore 16 titres nationaux avec Santos. Il devient champion des États-Unis avec le second club de sa carrière, le New York Cosmos, en 1977.

À l'époque, les compétitions entre équipes nationales avaient un impact beaucoup plus grand que le football de clubs. La Coupe du monde était largement plus considérée que la Coupe des clubs champions, ancêtre de la Ligue des champions, ou la Copa Libertadores, son équivalent sud-américain. Tous les quatre ans, Pelé savait attirer la lumière. Du tout jeune champion de 1958 à l'homme accompli de 1970, en passant par deux autres tournois inachevés en 1962 et 1966.

En dehors de ces échéances mondiales, Pelé semblait être en exhibition permanente. Son club réalisait de nombreuses et lucratives tournées à travers le monde - tout comme la Seleçao. Au point que les Européens pouvaient se demander si ce Santos FC n'était pas une sorte de Harlem Globe Trotters destiné à exhiber le trésor national du Brésil. Le Santos FC venait jouer dans votre ville. C'était l'événement : "Il" n'est pas loin d'ici. Cette impression de football-exhibition sera renforcée lorsque Pelé rejoindra le Cosmos de New York.

Pelé et son club avaient pourtant remporté deux Copa Libertadores, et brillé dans les Championnats du monde des Clubs qui, à l'époque, opposaient en match aller-retour le champion d'Europe à son homologue d'Amérique du Sud.

Des Actions Dans La Légende

Le Mondial 1970 est aussi l’occasion pour Pelé de signer des actions qui resteront dans la légende du football. En demi-finale face à l’Uruguay, son geste sur le gardien Ladislao Mazurkiewicz est considérée comme la "feinte du siècle", au moment où il dribble son vis-à-vis sans toucher le ballon, avant de tirer à côté du but.

Plus tôt dans la compétition, il fait parler par un autre fait de jeu qui ne se transforme pas en but. Face à l’Angleterre, il place une tête piquée que Gordon Banks détourne d’une parade mémorable. "J'ai marqué un but mais Banks l'a arrêté", déclare-t-il plus tard, une phrase qui écrira aussi sa légende. "J'ai entendu Pelé crier 'but' après sa tête", témoignera ensuite le gardien anglais.

Douze ans plus tôt, le jeune Pelé inscrit un doublé en finale du Mondial contre la Suède. Son deuxième but est également mythique, avec un coup du sombrero en pleine surface avant de marquer d’une reprise de volée. "Le ballon m’est revenu, j’ai contrôlé de la poitrine et mon défenseur a crû que j’allais tirer, a-t-il simplement expliqué. J’ai avancé mon pied et je lui ai fait le coup du sombrero. C’est une chose à laquelle les Européens n’étaient pas habitués". "Après le cinquième but, je ne voulais plus marquer Pelé; j'avais envie de l'applaudir", dira même le milieu suédois Sigge Parling.

En club aussi, ses talents de buteur ont été démontrés à plusieurs reprises. Le 2 août 1959, il marque sans doute le plus beau but de sa carrière, sous les couleurs de Santos. Problème, ce chef-d’œuvre n’a jamais été filmé. En 2014, ce but a été reconstitué avec des images de synthèse, basé sur des témoignages. On le voit réussir quatre sombreros de suite dans la surface, avant de conclure de la tête dans le but vide. Tout cela, encore une fois, avant même ses 19 ans.

L'Attaquant Aux 1.000 Buts

1.278 selon le Guinness World Records, 1281 selon la FIFA, 1.283 selon ses propres dires… et tout cela en 1.363 matchs. Le débat sur son nombre total de buts marqués en carrière est toujours ouvert. À en croire la Rec.Sport.Soccer Statistics Foundation, un organisme spécialiste de la statistique, Edson Arantes do Nascimento compterait 778 buts en matchs officiels, et donc plus de 1.303 en comptant les rencontres amicales.

Malgré ce mystère, le Roi Pelé restera comme l’homme aux 1.000 buts. Cette barre mythique avait été franchie le 19 novembre 1969 au Maracana, après un but marqué sur penalty au bout d’un long feuilleton qui avait agité le Brésil. Mais la fédération brésilienne en revendique 95, prenant en compte les amicaux disputé contre des clubs. Quel que soit son nombre total de buts, il restera comme l’un des meilleurs réalisateurs de l’histoire du football.

La légende brésilienne a disputé 831 matches officiels pour 767 buts inscrits. Cependant, pour la Fifa, qui comptabilise aussi les matches amicaux, l’attaquant de Santos aurait joué 1.363 rencontres et marqué 1.281 réalisations tout au long de sa carrière. Un véritable buteur. La statistique qui fait parler son talent devant le but est la suivante : au total, le Roi Pelé a réalisé six quintuplés, 30 quadruplés et 92 triplés.

Adoubé Par Les Plus Grands

Après sa carrière, les titres honorifiques se sont multipliés pour Pelé. Désigné joueur du XXe siècle par la FIFA (aux côtés de Diego Maradona) et l’IFFHS (International Federation of Football History and Statistics), il a aussi été placé dans la listes des 100 personnes les plus influentes du siècle par le Time. Le CIO l’a également élu athlète du XXe siècle.

Et si le Ballon d’or était réservé aux joueurs européens à son époque, France Football a publié en 2006 un palmarès corrigé en y incluant les joueurs sud-américains, où Pelé aurait été sacré à 7 reprises. En 1961, un an avant son deuxième sacre en Coupe du monde, il avait même été qualifié comme un "trésor national non exportable" par le président du Brésil Janio Quadros, l’empêchant ainsi de rejoindre les cadors européens.

Parmi les plus grands joueurs de l’histoire, beaucoup le considèrent comme le numéro un. "Le plus grand joueur de l’histoire était Di Stefano, estime Puskas. Je refuse de classer Pelé comme un joueur. Il était au-dessus de ça". Pour Beckenbauer, "personne ne peut se comparer à lui" alors que Cruyff le qualifie comme "le seul joueur à dépasser les limites de la logique". Comparé à "un dieu" par Romario ou Platini, il est "de loin le plus grand joueur de tous les temps" selon Zico.

Andy Warhol, théoricien lapidaire de la renommée postmoderne, avoua que Pelé mettait en échec sa fameuse sentence sur le quart d'heure de célébrité alloué à tout individu : « Lui, ce n'est pas un quart d'heure, c'est quinze siècles. »

TitreAnnée
Coupe du Monde1958, 1962, 1970
Coupe intercontinentale2
Copa Libertadores2
Titres nationaux avec Santos16
Champion des États-Unis avec le New York Cosmos1977

Pelé est passé du noir et blanc à la couleur. On l'a vu depuis l'antique Coupe du monde 1958 sur les vieux postes monochromes jusqu'au Mundial mexicain de 1970 en technicolor. Ses exploits ont d'abord plus souvent été écrits que filmés, moins vus que reconstitués dans l'imaginaire. Et puis, grâce à la Coupe du monde, Pelé s'est invité dans les foyers disposant d'un téléviseur. On a vu Pelé. On l'a vu marquer des buts. On l'a vu porté en triomphe par ses coéquipiers. On l'a vu tenter un lob du milieu de terrain. On l'a vu mystifier un gardien d'une feinte de corps diabolique. On a vu un autre gardien obligé de réaliser la plus belle parade du monde pour l'empêcher de marquer. On a vu Pelé réaliser un amour de passe dans la course de son coéquipier pour l'ultime but du tournoi. Pelé a marqué plus de mille buts, mais ses plus beaux sont ceux qu'il n'a pas marqué.

Pour sa carrière riche en records, la star brésilienne a reçu plusieurs titres à la hauteur de ses performances. Il est désigné athlète du siècle par le CIO, joueur du XXe siècle par la Fifa, meilleur joueur de la Coupe du monde en 1970 et FIFA Ballon d’Or d’honneur en 2013. Un véritable exemple pour les générations futures.

Il manque surtout à ces multiples Ballon d'Or une part de merveilleux. La génération YouTube se gave de leurs exploits en open bar, y compris ceux de l'entraînement. Les images de leurs prédécesseurs, dont Pelé, étaient plus rares, moins accessibles qu'aujourd'hui. Et cette rareté laissait place à l'imaginaire.

Il n'a laissé à personne d'autre le soin de raconter sa propre légende. Messi et Ronaldo ne cultivent aucun mystère. Chacun de leurs gestes est filmé, détaillé, commenté, analysé, débattu, décrypté. Les médias se sont chargés de monter leur rivalité en épingle.

Champion du monde précoce, il pilote lui-même sa trajectoire, en suivant un storytelling bien réglé. Il saura, on n'en doute pas, mettre en scène le millième but de sa carrière et toute autre étape symbolique.

Mais, de "Roi", ll n'y en a eu qu'un. Stanley Matthews, Alfredo Di Stefano ou Ferenc Puskas n'ont pas eu cette chance. La télévision n'existait pas, ou à peine, au moment de leurs exploits. Pelé est apparu au moment où le tube cathodique débarquait en masse dans les foyers. Dès lors, tous les écrans de la planète ont pu diffuser des gestes jamais vus auparavant, des gestes d'un jeune joueur brésilien révélé lors d'une Coupe du monde en Suède. Cette année-là, en 1958, Pelé a 17 ans et illumine toutes les petites lucarnes. Il ne les quittera plus, popularisant et symbolisant le foot.

Pour le Mondial au Mexique, la télé devient couleur et c'est en multichrome que le monde assiste à l'avènement du Dieu au pays des Aztèques. "Pelé est arrivé au bon moment", observe Paul Dietschy, historien du sport et spécialiste du foot. "C'était une rock star", se souvient Éric Roy, consultant pour franceinfo: sport. "Quand il débarquait en Europe, c'était comme le messie.

Cristiano Ronaldo, Johan Cruyff ou Michel Platini n'ont jamais remporté le trophée, Diego Maradona et Lionel Messi l'ont soulevé une seule fois. Si le fait de déterminer le plus grand joueur doit se faire à l'aune de la plus grande compétition, alors Pelé n'a pas d'équivalent. De 1958, année de sa révélation, à 1962, où il est déjà au sommet de son art mais blessé par les agressions répétées sur le terrain, pour finir en apothéose en 1970 et la consécration au Mexique, le Brésilien aura traversé plus d'une décennie sur le toit du monde.

À ce titre, le génie de Pelé a forgé dans le temps des actions qui dépassent toutes les énumérations. On peut battre des records, pas des images. Et ce n'est pas un hasard si les deux actions les plus créatives du Brésilien se sont soldées par un échec. Il y a d'abord ce lob contre la Tchécoslovaquie, tenté de plus de 50 mètres et qui vient mourir au ras du poteau du gardien. "À cette époque, personne ne songeait à faire ça", se souvient Alain Giresse. "Aujourd'hui c'est presque devenu monnaie courante mais il fallait être Pelé, et avoir sa vision du jeu, pour ne serait-ce que penser à tenter ce geste".

Et puis, quelques jours plus tard, en demi-finale contre l'Uruguay, le numéro 10 auriverde réalise ce qu'on a depuis appelé "la feinte du siècle", un grand pont sur le gardien sans toucher le ballon ! Pied droit, pied gauche, jeu de tête, dribble, vision du jeu... Pelé était le joueur complet par excellence. Il n'avait pas de point faible et la légende raconte qu'il était même un excellent gardien de but.

Pour Alain Giresse, sa supériorité dans tous les domaines s'appuyait sur une particularité physique : des cuisses de taureau. Mais un premier pas, aussi explosif soit-il, ne sera jamais aussi efficace que s'il est combiné avec une intelligence de jeu hors normes. L'ancien milieu de terrain français l'a bien compris. "Pelé avait en lui en ordinateur qui lui permettait d'analyser sur quel pied se tenait son défenseur et qui lui dictait comment le déséquilibrer.

Christian Gourcuff, ancien entraîneur, préfère s'attacher à la dimension presque poétique du joueur de Santos. C'était l'harmonie gestuelle parfaite. Le futbol samba a disparu de la surface du globe depuis longtemps mais sa magie perdure. Le Brésil des années 60-70 a sans doute été la plus belle équipe de l'histoire et Pelé représentait mieux que quiconque ce football joyeux, offensif, insouciant et génial.

Pour Christian Gourcuff, "Pelé personnifiait le Brésil et la légende du joueur brésilien artiste". La personnalité irradiante du joueur, souvent opposée à celle sulfureuse de Maradona ou à celle trop lisse de Messi, pèse peut-être également dans la balance au moment de statuer sur le "GOAT" ("Greatest of All Time). "Pelé c'était le sourire perpétuel, mais aussi l'émotivité car il n'avait pas peur de montrer ses émotions", se rappelle Paul Dietschy. "C'était le gendre idéal du football.

Roi il était, Roi il restera. Bien sûr il est toujours hasardeux de comparer les époques. Bien sûr le football des années 60-70 n'a plus grand-chose à voir avec celui d'aujourd'hui. Mais le sport appelle les classements, même à travers les âges. C'est dans sa nature même. On a toujours voulu savoir qui était le plus grand, quel que soit la discipline. En foot, les avis peuvent diverger et certains avanceront les noms de Di Stefano, Cruyff, Maradona ou Messi (encore plus depuis le sacre de l'Argentine au Mondial 2022) pour prétendre à la couronne. Et les arguments seront sans doute valables.

Le plus beau but de la carrière de Pelé reconstitué en vidéo

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