Un certain nombre d’incidents récents, en tribunes et ailleurs, posent la question d’une possible résurgence, depuis peu, d’un « néohooliganisme » en France. Simple épiphénomène ? Ou réel danger en gestation ? Poussé par une nouvelle génération qui bouleverse les codes, le mouvement hooligan s’est réinventé dernièrement autour des terrains français. Plus loin des stades, mais mieux organisé et peut-être plus puissant.
À première vue, Kilstett et ses maisons traditionnelles alsaciennes au bord du Rhin offrent un cadre de vie en toute quiétude, au nord-ouest de Strasbourg, près de la frontière allemande. Et pourtant. Sur les scènes filmées par les habitants derrière leurs fenêtres, quelques dizaines d’individus, en tenues noires et munis de cagoules, s’échangent des coups en pleine rue. Certains sont couchés sur la route et peinent à se relever, d’autres prennent la fuite.
Plus tard encore, début mai, un drapeau barré d’une croix celtique a été brandi dans le parcage rémois, à Lorient. Et, depuis le début de saison, des drapeaux confédérés ont été aperçus dans les tribunes, à Rouen et dans le parcage de Nice à Clermont. Le hooliganisme ne serait-il pas en train d’opérer son retour au tour des stades français ?
« la difficulté de parler du hooliganisme réside dans la confusion du terme. En fait, coupe d’emblée le sociologue spécialiste du supportérisme Nicolas Hourcade, la difficulté de parler du hooliganisme réside déjà dans la confusion du terme. Il y a deux sens concurrents. Pour le grand public, ce sont tous les supporters violents. Sauf que, parmi eux, certains se définissent comme hooligans et d’autres refusent cette étiquette, comme les ultras. Ils n’ont pas les mêmes logiques ni les mêmes profils.
La distinction entre hooligans - ou « indeps » (pour « indépendants »), dont la violence est l’objectif premier - et ultras - présents avant tout pour soutenir leur équipe et animer les tribunes - est apparue dans les années 1980.
HOOLIGANS 🆚 ULTRAS, quelles différences ?
« Longtemps, le paysage du supportérisme radical européen était partagé entre ultras et hooligans, avec une dichotomie entre le nord du continent, sous influence britannique, et le sud, sous influence italienne, prolonge Sébastien Louis, historien et spécialiste du supportérisme en Europe. C’était le schéma jusque dans les années 1990, mais la donne a ensuite changé. La culture ultra a pris le dessus et s’est répandue dans toute l’Europe. » Sans que le hooliganisme ne soit complètement absorbé.
Louis reprend : « On aurait pu croire à une crise existentielle du hooliganisme en France, avec des foyers plus ou moins actifs mais limités, et l’impression que le mouvement était devenu marginal. Mais ce n’est pas le cas. Il était sur le déclin, mais il a ressurgi, avec des forces retrouvées. »
Cartographie et Répartition Géographique
D’après nos propres recherches, en collaboration avec le média en ligne indépendant StreetPress, une petite vingtaine de collectifs - ce qui correspond aux chiffres des services spécialisés - apparaît en activité à l’heure actuelle. Une liste non exhaustive. Il s’agit ici (voir cartographie) des groupements expressément identifiés et « rattachés » à un club et/ou une ville, qui ont une appellation et qui revendiquent leurs actions, bien souvent sans organisation structurée ni déclarée.
Un rapide coup d’œil sur la carte permet d’abord d’observer une répartition géographique révélatrice, avec une grande concentration du mouvement dans la moitié septentrionale de l’Hexagone, Paris étant la place forte historique. Mais, en étudiant de plus près ces points chauds, chaque situation dépend vraiment du contexte local.

Répartition géographique des groupes hooligans en France.
Une première vague de « hools » s’est vraisemblablement reformée au tournant des années 2000 et 2010, aux quatre coins du pays (Lens, Lille, Lyon, Reims, Rennes, Strasbourg, Toulouse, Nancy…). Et, ces dernières années, le phénomène a pris une nouvelle ampleur.
Les Facteurs de la Résurgence
« De plus en plus de hooligans sont prêts à faire le coup de poing pour défendre les idées les plus réactionnaires. Selon lui, deux facteurs expliquent cette « résurgence certaine ». « D’un côté, une métamorphose du hooliganisme venue d’Europe de l’est qui a changé les codes, avec de nouvelles méthodes de combat et une visibilité importante donnée par Internet. De l’autre, certaines entités d’extrême droite, position historiquement dominante de ce mouvement, ont compris l’intérêt et le potentiel de ces groupuscules, relativement petits mais plus actifs politiquement. De plus en plus de hooligans sont prêts à faire le coup de poing pour défendre les idées les plus réactionnaires. Il y a des passerelles, plus évidentes qu’auparavant.
Par exemple, les hooligans parisiens (Jeunesse Boulogne) et rémois (MesOs) agissent tout autant sur le terrain politique. À Strasbourg, comme documenté par Rue89 Strasbourg, des Offender ont été impliqués dans des perquisitions relatives à un trafic d’armes au sein de la mouvance néonazie. Aussi, à Lille, une frange (LOSC Army, Gremlins) est reliée à la mouvance identitaire. Les membres des Strasbourg Offender, pour certains impliqués dans des affaires de trafic d'armes, sont habituellement vêtus de noir et cagoulés.
Évolution des Pratiques et Nouvelles Formes de Violence
Ainsi, depuis peu, de nouveaux groupes ont pris forme un peu partout, notamment sur les scènes moins exposées d’habitude (Caen, Guingamp, Valenciennes) et y compris aux échelons inférieurs (Le Mans, National ; Rouen, National 2 ; Tours, National 3). On y répertorie à chaque fois quelques dizaines de membres, majoritairement jeunes.
Autre point commun : un appétit prononcé pour le « fight » (« combat »), en forêt, plutôt qu’à l’intérieur ou à proximité des enceintes, où ils sont davantage identifiés et en infériorité numérique. Là où les « hools » d’antan attaquaient en masse, ces courtes bagarres rangées et réglementées, en mode « boxe pieds-poings », ont la particularité de ne regrouper que des « indeps », français et/ou européens, en terrain neutre.
Hourcade : « Avant, on était sur un hooliganisme dans les tribunes ou aux abords. Progressivement, à partir du moment où les stades ont été plus contrôlés et sécurisés, les hooligans se sont adaptés et éloignés. Ce sont aujourd’hui des professionnels de la violence qui se battent et qui publient leurs vidéos.
On peut retrouver des extraits de ces clips sur certaines messageries cryptées, dans les canaux d’informations dédiés aux partisans du hooliganisme ou aux militants de l’ultradroite. Sur ces clichés, les intéressés posent fièrement, visages floutés, torses bombés et poings serrés, avant ou après la baston. Voire en action. La description est souvent succincte, bien loin des comptes-rendus détaillés d’autrefois sur les forums.
Petite sélection récente :
- « 30/04/2022. Fight U25. Rennes vs Wiesbaden (Allemagne). 7x7. 40 secondes. Victoire Rennes »
- « 26/03/2022. Jeunesse Boulogne (PSG) vs Jeunesse Lens. 9x9. 40 secondes. Victoire Jeunesse Boulogne »
- « 23/10/2021. Fight U26. AIK Stockholm (Suède) vs Lyon. 9x9. 1 minute.
De son œil d’expert, Nicolas Hourcade a « l’impression que cela donne une visibilité à des faits qui, avant, restaient dans un microcosme ». « S’agit-il d’une résurgence réelle ou d’une visibilité accrue de certaines scènes ? Je ne sais pas.
Dans le livre Kop of Boulogne, Notre histoire devenue légende, paru en juin dernier, l’« indep » parisien surnommé « Bodega », ancien de la Milice Paris, un groupe dissous en 2010, témoigne de cette évolution et de la passation de pouvoir. « Pour continuer à nous amuser, on s’est vus dans l’obligation de suivre ce chemin de traverse. Aujourd’hui, nous avons transmis le flambeau à une génération plus sportive et plus entraînée qu’on ne l’était (…). Cela nous promet un bel avenir dans cette sous-catégorie entourant le hooliganisme ‘nouvelle école’.
« Pff, soupire un ultra lensois. Cela en devient risible. Se voir dans une forêt, à 20 kilomètres et compagnie… Si je veux faire cela, je m’inscris à la boxe. » « Cela devient presque un sport collectif de combat », renchérit un ultra caennais.
À écouter un ex-membre actif des tribunes françaises, cette nouvelle scène « a attiré une partie de la jeunesse en quête de sensations fortes, qui cherchait autre chose que le mouvement ultra ». Il explicite : « En gros, soit tu arrêtes, soit tu te radicalises. On parle de gens pas forcément engagés ni politisés à la base, sans attachement spécial à leur équipe non plus. » Tous ne vont d’ailleurs pas au stade, le foot étant souvent un prétexte pour se regrouper.
« Beaucoup n’en ont rien à foutre. C’est un effet de mode et une histoire de couilles. C’est comme cela que des petits groupes ont émergé dans des zones où il y a une faible identité rattachée au club. Au contraire, à Bordeaux et Saint-Étienne, les quelques tentatives ont été de suite réduites à néant. À Marseille, le paysage serait toutefois en train de se transformer, tandis que, à Lens, un groupement (Youth Lens, appuyé par d’anciens North Warrios a priori) existe déjà depuis un moment.
Les Relations entre Ultras et Hooligans
Strasbourg, réputé pour son public familial, est un cas un peu plus particulier puisqu’ultras et hooligans subsistent parallèlement, y compris en tribunes. « Mais il y a une distance énorme entre eux. Ils n’ont rien à voir », insiste Bruno Chapel, directeur des opérations du Racing.
« Les ultras ont un rapport très ambigu à la violence. Il faut dire que l’amalgame est fréquent. « Chez les hooligans, la violence est dite offensive. Les ultras, eux, s’en servent à la base comme un outil de défense », tente de résumer un suiveur assidu du sujet.
« Aujourd’hui, prolonge le sociologue Nicolas Hourcade, certains groupes ultras sont plus prompts à passer dans la violence, protestataire notamment (attaque de la Commanderie à Marseille, envahissement de terrain à Geoffroy-Guichard après Saint-Étienne-Auxerre…). Les ultras ont un rapport très ambigu à la violence. Elle est à la fois marginale, car rare, et centrale, parce qu’ils ne peuvent pas la récuser. Cela demeure un moyen essentiel pour trancher les différends.
La difficulté est de bien voir que ces deux mondes sont assez distincts mais pas étanches : des hooligans deviennent ultras et se rangent un peu, des leaders ultras sont d’anciens hooligans... À Nancy, le Saturday FC, groupe apolitique, et les Brizak, hooligans ouvertement d’extrême droite, cohabitent « sans tension ni interférence », dit-on chez les ultras. « Ils font leur activité dans leur coin et peuvent se joindre à nous sur certains déplacements. »
Mais les frontières sont plus floues par endroits. « Le cas caricatural, c’est Lille. Dès qu’il y a une bagarre, ils sont tous ensemble », illustre un observateur. En l’occurrence, les DVE, principal groupe de supporters du LOSC, assument une proximité avec les « hools » lillois.
Incidents en Tribunes et Réactions
D’autres incidents en tribunes ont pu passer sous les radars. Fan de Sochaux et abonné depuis vingt ans à Bonal, Alexis, 35 ans, avait fait le déplacement - personnel - à Valenciennes, le 7 mai dernier (1-0 pour VA), en parcage, avec sa compagne et son beau-père, âgé de 70 ans. Il raconte la suite : « D’un coup, à la mi-temps, une vingtaine de types, habillés en noir et cagoulés, ont approché et commencé à gueuler ‘Hooligans Valenciennes’, en plus d’insultes et de saluts nazis. Ils essayaient d’entrer dans le parcage et nos ultras ont dû les en empêcher. Je n’avais jamais vu un tel déchaînement de violence. Ils étaient fous furieux, habités.
Avec le recul, « le plus perturbant » pour lui a été « le temps d’intervention ». « La sécurité était cataclysmique, déplore-t-il. Personne n’a arrêté leur progression et il a fallu attendre six à huit minutes avant de les faire partir. J’ai eu peur pour mes proches, des gamins pleuraient. Il y avait une sensation d’effroi. Comment est-ce possible ? On interdit le moindre déplacement, avec tous les prétextes imaginables, et on laisse faire cela. C’est de l’incompétence ? De la complicité ? Un manque de moyens ou d’informations ? Tout ceci me sidère encore aujourd’hui.
À Strasbourg, Bruno Chapel et ses équipes de sécurité disent appliquer le principe de tolérance zéro. « Si transgression il y a, on restera intransigeants pour interpeller et sanctionner, assure le directeur des opérations. On est très attentifs à ce qu’il se passe dans nos tribunes. Après, tout ce qui se déroule à l’extérieur est de l’ordre des autorités publiques. »
« Il faut faire la part des choses entre ce qu’est l’individu, ce qu’il fait en privé et ce qu’il fait au stade, poursuit le DG d’un club concerné de près par le hooliganisme. On les surveille, en faisant le même travail que les renseignements territoriaux.
À l’échelle professionnelle, la LFP maintient une liaison hebdomadaire avec la DNLH, qui possède une équipe dédiée à Paris et des correspondants en région. « Mais la DNLH va plus se concentrer sur les ultras qui dérapent parfois sur des bagarres, car c’est plus facile, regrette le référent supporters d’un club de l’élite. Il y a donc énormément d’amalgames de la part d’un organisme qui est pourtant censé faire la différence. Prennent-ils la mesure de la chose ? Certainement pas, ou alors trop tard.
« C’est un faux procès, riposte Thibaut Delaunay, le boss de la DNLH. On suit attentivement les groupes présents en tribunes, comme ceux en marge et dans la clandestinité, même si c’est moins facile de les cerner.
L'ampleur du problème et les mesures à prendre
L’actuel mouvement de « hools » ne représente finalement que quelques centaines d’individus, soit une nette minorité, incomparable avec la situation en Allemagne par exemple. « C’était pire dans les années 1980 et 1990, et personne ne disait rien », grommelle-t-on ici et là.
« Même si le volume est limité, tranche Thibaut Delaunay, le phénomène est en progression. On ne doit donc surtout pas le prendre à la légère car il peut potentiellement aboutir à des faits graves et dramatiques. Il faut rester très vigilant et mettre fin rapidement à ces comportements, de manière à ce qu’ils ne se retransposent pas à l’intérieur des stades. »
L’interdiction de stade, sanction individuelle, est toujours privilégiée. « On ne pourra pacifier les tribunes qu’en travaillant tous ensemble », martèle Delaunay. Les multiples acteurs décrivent tous un travail collectif nécessaire, notamment à travers les réunions préparatoires, mais ils n’hésitent pas à se renvoyer la balle.