S'il y a bien deux mondes qui se sont rapprochés ces dernières années, ce sont bien le football et le rap. Longtemps éloignés, les deux camps ont fini par s'entremêler à force de partager les mêmes modes de vie, les mêmes références, et de côtoyer les mêmes coins.
Canal+ diffuse un documentaire qui raconte comment le football et le rap ont renforcé leurs liens ces dernières années. C’est bien ce lien qu’a voulu raconter Cyril Domanico. « Je me suis rendu compte il y a environ cinq ans que les connexions entre les footballeurs et les rappeurs étaient de plus en plus nombreuses, a confié le journaliste et réalisateur. J’ai voulu décortiquer tout ça et mieux comprendre pour l’expliquer. Pendant un an, j’ai donc été à la rencontre des concernés pour en savoir plus. »
Le phénomène n’est pas tout à fait nouveau, mais il s’est grandement renforcé ces dernières années. Si vous êtes fan de football, vous avez très certainement remarqué toutes ces célébrations de buteurs en hommage à des rappeurs. Si vous êtes fan de rap, vous n’avez pas pu passer à côté de toutes les références au football de plus en plus nombreuses dans les textes de vos artistes favoris.
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Genèse d'une Liaison
En un peu plus d'une heure, le documentaire revient sur l’histoire de ce mariage qui a vu le jour en 1993, pourrait-on dire, lorsque le groupe marseillais IAM sortait « Le feu ». Le couplet sera ensuite repris par les supporters de l’OM au stade Vélodrome : « Ce soir on vous met, ce soir on vous met le feu ». À Paris, c’est Doc Gynéco, trois ans plus tard, qui se lance avec son célèbre « Passements de jambes ».
Mais malgré ces deux morceaux, le rapprochement a eu du mal à prendre. « À mon époque, ça aurait plutôt été Johnny Hallyday », fait d’ailleurs remarquer Lilian Thuram dans le documentaire. Il faut dire que vingt ans avant Vegedream et la génération Paul Pogba-Kylian Mbappé, l’équipe de France championne du monde en 1998 n’écoutait pas vraiment de rap. A l’époque, seul le double buteur contre la Croatie en demi-finale écoutait du hip-hop (Suprême NTM) alors que Zinedine Zidane préférait de la variété peut-on voir dans le fameux « Les Yeux dans les Bleus ».
Les temps ont changé depuis et en 2018, la désormais célèbre enceinte de Presnel Kimpembe diffusait plutôt des «Ramenez la coupe à la maison» ou encore des sons de MHD, Niska voire Aya Nakamura. Preuve de ce changement, lors de son retour au Stade de France en septembre, l’équipe de France a d’ailleurs fait venir Vegedream pour un tour d’honneur en musique.
D’un côté, des punchlines en rapport avec le ballon rond comme dans ce très classique son de Rohff (Charisme) datant de 2004. De l’autre, des célébrations tirées de rappeurs, comme Paul Pogba avec le signe de Kaaris ou Blaise Matuidi avec le « Charo » de Niska. « Les rappeurs et les chanteuses se mangent des petits ponts entre talents … Même Wallen porte des crampons derrière ses talons. »

Blaise Matuidi et le "Charo" de Niska. Source: Onze Mondial
Une Affinité Naturelle
« Les passerelles entre foot et rap sont naturelles. C'est le même public, c'est la même +vibe+", explique Olivier Cachin, critique musical et spécialiste de rap. "C'est le milieu urbain en fait ! La plupart des joueurs de foot sont des gens qui ont grandi dans des quartiers. "
Ces footeux se sentent représentés par ces rappeurs, et inversement, d’où une forme de solidarité commune. Nombre d’entre eux affichent leur amitié sur les réseaux sociaux (Booba/Benzema, Gradur/Dembélé) ou même en collaborant (Benjamin Mendy a chanté pour Jul). La proximité va même jusqu’à l’admiration mutuelle : les rappeurs ont rêvé et rêvent d’être footballeurs tout comme les footballeurs fan de rap s’imaginent en rappeurs.
Avec des réseaux sociaux toujours plus présents et de nombreuses dédicaces dans les sons, le rap tend à inciter les joueurs à faire le geste technique de trop au détriment d’un bon pointu. Assister à l’arrivée des joueurs de l’équipe de France à Clairefontaine c’est être au premier rang d’un défilé de l’urban fashion week. Jul dans ses clips ressemble davantage à un footballeur (à la retraite) plutôt qu’à un artiste hip hop. L’influence de la culture rap s’étend-elle jusqu’au jeu ? Possible.
« J’avais une maison au bord de la mer. Mais pour aller à la plage, il fallait passer devant un bar. » Il n’y a pas que le rap qui influence le foot : dans le nord de l’Angleterre, le rock et le foot, c’est pareil. Le foot a été créé en Angleterre, et il s’est très tôt infiltré dans les couches populaires de façon bien plus profonde qu’en France.
Dans les deux cas, rock ou rap, ce qui compte c’est la portée sociale de la musique. Le rap et le rock font partie d’un background culturel et social qui représente - avec le foot - un ascenseur social. Karim Benzema est plus qu’un joueur de foot, c’est l’incarnation d’un rejet d’une partie de la société par une population qui s’identifie à sa réussite et son destin.
Le Rap et la Banlieue : Un Lien Indélébile
Deux mondes qui font souvent rêver les jeunes garçons des milieux populaires : en réussissant dans le foot ou dans le rap, on peut s’élever socialement tout en restant soi-même. Quand le hip-hop a émergé à la fin des années 1980, tout un cadrage médiatique l’a circonscrit aux cités. Si bien que ce sont les jeunes issus de l’immigration et des quartiers populaires qui s’en sont emparés.
Pour un ado de 12 ou 13 ans d’un milieu populaire, le rap et le foot sont les deux activités collectives les plus accessibles. Ce sont les deux moyens de réussite principaux pour la jeunesse peu diplômée. Le rap et le foot disent aux jeunes : vous pouvez rester qui vous êtes, ne pas changer de comportement, garder votre vocabulaire et avoir du succès.
Il n’y a pas beaucoup d’univers sociaux dans lesquels on valorise une certaine forme de virilité populaire caractérisée par un entre-soi masculin, une culture de la force, un langage argotique. Et voilà qu’elle est mise en valeur professionnellement dans le foot et le rap. Même le monde du foot un peu policé accepte le joueur bagarreur, nerveux, qui ne va pas se laisser faire. Dans le rap ghetto, on peut réussir professionnellement en jouant au gangster (pour aller vite). Ces jeunes ne sont pas obligés d’écraser leur côté macho : ça fonctionne.
Références et Collaborations
Certains ont même droit à un morceau à leur nom comme le milieu de terrain Sofiane Feghouli dans le dernier album du rappeur Kaaris "Dozo". Pour célébrer l'arrivée de la superstar brésilienne Neymar au PSG, le rappeur Niska n'a pas hésité à "remixer" son célèbre "Matuidi Charo" en "Neymar Charo", tandis que le milieu Rémy Cabella avait célébré un but avec l'OM en mimant le signe des doigts dessinant les trois lettres de Jul, le rappeur phocéen.
Les sons des rappeurs, très prisés des joueurs avant un match, ne se limitent pas au vestiaire. La connexion est telle que certains poussent même la chansonnette comme l'ancien marseillais Benjamin Mendy et son "mercééé" sur le morceau "Qu'est-ce qui se passe ?" de Jul.
Dans les textes de rap, les références au football ont un grand avantage : elles permettent de caser des punchlines très facilement. Si on veut mettre en avant la notion de puissance , on évoquera Paul Pogba (« J'crache des perles comme Paul Pogba » - Gradur), Clarence Seedorf (« La force de frappe à Seedorf » - Niro), ou Adriano (« que des manchettes d'Adriano à l'inter » - Sofiane) ; pour parler de détermination et d'opportunisme, Pippo Inzaghi (« Dans la surface comme un renard, Inzaghi » - Niska) ; pour désigner les ennemis de la nation , on citera immanquablement Marco Materazzi (« Dans mon quartier y a une fatwah qui tourne sur Materrazzi » - Sat) ; pour parler d'exploit technique on fera référence à Ibrahimovic (« Comme un but de Zlatan, tu te demandes : comment il a fait, nah sheitan ? » - Kaaris).
Quand le Football Inspire le Rap
Le monde du football inspire également beaucoup le rap par sa dimension négative. Entre les faits divers (« Solidaire, en taule avec mes reufs comme Tony Vairelles » - Nakk), les scandales sexuels (« Ribery m'envoie Zahia pour m'soulager » - Booba), les histoires de corruption (« j'ai des millions de francs cachés dans mon jardin » - Doc Gynéco), ou les drames ayant engendré de malheureuses victimes (« Entendre Larqué bégayer sur le drame de Furiani » - Skildjo ; "il valait mieux être dans l'bus de Rosa Parks que d'Adebayor"- Nakk ), le milieu du ballon rond a malheureusement de quoi nourrir un nombre incalculable d’histoires et de références à des épisodes sordides.
Parfois, le rap permet même au monde du football d'exorciser certains démons, en prenant la parole à la place des acteurs du milieu, et en dédramatisant certaines situations -ce qui, finalement, est peut-être bien le rôle le plus important de la musique.
L'Impact Commercial
Les marques ont su tirer à leur profit cette proximité. Club. En 2009, Universal Music avait conclu un accord marketing avec l’Olympique Lyonnais pour promouvoir le nouvel album du rappeur Kool Shen le temps d’un match. En 2025, c’est au tour du Paris FC de s’associer à une des figures du rap français. Tout juste promu en Ligue 1, le club de la capitale a annoncé une collaboration commerciale avec Ninho. La tunique à la teinte orange est commercialisée depuis le 3 mai 2025 dans les magasins Adidas, équipementier officiel du Paris FC.
De Benzema aux joueurs du PSG, plusieurs stars du foot se montrent en Unkut, la marque de vêtements lancée par Booba. Et en L1, Montpellier a même un temps été sponsorisé par Wati B... un label de rap ! Autre exemple, celui de Wati-B, marque créée par le collectif de Sexion d’Assaut, dont l’inscription trône fièrement sur les fesses des joueurs de Caen et de Montpellier, en tant que sponsor.
Parfois, certains stylistes sentent le filon, comme l’Allemand Philip Plein, par exemple. Il habille les joueurs des équipes de Catane, en Italie, de l’AS Rome. Djibril Cissé ne rate pas une collection, tout comme David Beckham.
| Artiste/Équipe | Type de Collaboration | Détails |
|---|---|---|
| IAM & OM | Musique & Support | Le groupe IAM et leur chanson "Le feu" repris par les supporters de l'OM. |
| Niska & PSG | Musique & Célébration | Le "Matuidi Charo" de Niska repris par le joueur Matuidi comme célébration. |
| Benjamin Mendy & Jul | Musique & Collaboration | Benjamin Mendy a chanté pour Jul. |
| Booba & Benzema | Amitié & Influence | Amitié affichée et influence mutuelle. |
| Universal Music & OL | Marketing | Accord marketing pour promouvoir l'album de Kool Shen. |
| Paris FC & Ninho | Collaboration Commerciale | Le Paris FC s'associe à Ninho pour une collaboration commerciale. |

Sport Reporter : Foot et rap, nés sous la même étoile. Source: Telerama
La Rivalité PSG-OM sur la Scène Rap
Si Manchester est assurément la ville du rock anglais, Paris et Marseille se disputent l'hégémonie du rap français, comme un écho à la rivalité PSG-OM. Une lutte moins fiévreuse que sur les terrains de foot, à base de "punchlines" et "chambrages" derrière les micros. "Paname, c'est la Champions League" chante MHD.
Comme pour le foot, la rivalité entre les deux scènes hip-hop, les plus prolifiques de France, reste d'actualité. Mais là aussi, comme dans le foot, on est loin aujourd'hui des ambiances incendiaires des années 1990. « Pour nous cette rivalité n'a jamais dépassé le cadre de la rigolade », confirme Akhenaton, l'un des membres du mythique groupe marseillais IAM.