Il existe plusieurs différences entre la "littérature générale" et la "littérature populaire". Ces différences pourraient expliquer pourquoi, au Québec, le sport est généralement absent de la littérature générale, tandis que les auteurs d'une certaine littérature dite populaire l'aborderaient plus volontiers. Cet article se concentre sur le hockey et la science-fiction, une rencontre plutôt inhabituelle, qu'on ne voit guère qu'au Québec.
L'histoire du Hockey au Québec (et pourquoi c'est notre sport national)
Culture Populaire Versus Culture Élitaire
La culture populaire serait souvent liée à des phénomènes de masse, comme la mode, le spectacle, le sport, tandis que la culture générale rejoindrait plutôt une élite cultivée. En littérature générale, par contre, l'auteur focalise souvent le sujet sur lui-même, ou sur des individus remarquables, dans ce qu'ils ont de singulier. La littérature générale serait en fait une littérature individualiste, branchée sur l'introspection. Pas étonnant qu'elle délaisse les sports d'équipe, où l'individualité doit s'estomper au profit du groupe.
La littérature populaire traite de conflits touchant de grands ensembles sociaux : relations hommes/femmes dans le roman sentimental, relations entre l'ordre et le désordre dans le polar et le fantastique, entre humains et non-humains dans la science-fiction.
La Science-Fiction et les Phénomènes de Masse
Parmi les littératures populaires, un genre s'intéresse particulièrement aux phénomènes de masse. La science-fiction s'inspire largement des mythes populaires, des manifestations spectaculaires et des idées, innovations, virages qui affectent l'évolution de populations entières. Si le récit de S.F. s'attache malgré tout à un héros individuel, c'est pour répondre à un besoin de clarté, de simplification, car l'individu y est le représentant d'une société, sinon de l'humanité, ou d'une race extraterrestre. Quand un humain rencontre un extraterrestre, porteur d'une civilisation foncièrement différente, ce sont tous les Terriens qui sont remis en question. L'être humain devient le représentant de l'Humanité.
Le héros sportif et le héros de science-fiction occupent une position analogue. Le sportif agit au nom d'une collectivité, une équipe, une ville, voire, dans le cas des Jeux olympiques, d'une nation. Il doit se conformer aux intérêts supérieurs de l'équipe.
Le joueur de hockey perd partiellement son individualité pour devenir un "numéro", d'ailleurs indiqué sur son uniforme beaucoup plus clairement que son nom. Souvent il laisse parler en son nom le porte-parole d'une organisation qui le dépasse et prend pour lui les décisions concernant son avenir. Les entrevues avec des vedettes du hockey nous montrent le plus souvent des individus interchangeables, standardisés par leur uniforme, répétant inlassablement que "tout le crédit revient à l'équipe". Leurs prouesses s'inscrivent au sein d'une vaste entreprise ou d’une tradition qu'ils représentent avec la plus grande humilité.

Une partie de hockey de rue à Cambridge, Massachusetts.
Certes, quand le club perd, c'est à cause de tel ou tel joueur, parce qu'il a pratiqué un jeu trop "individuel", ou à cause de l'entraîneur, qui n'a pas su développer un "esprit d'équipe". Mais quand le club gagne, c'est immanquablement parce qu'on a pratiqué un véritable "jeu d'équipe". Même les grandes vedettes - surtout elles - rappellent sans cesse que leurs honneurs individuels comptent peu par comparaison à l'obtention de la coupe Stanley. D'ailleurs, les super-vedettes ont souvent tendance à perdre leur nom de famille, comme si elles devaient se couper de leur histoire familiale pour mieux s'intégrer à l'histoire du hockey. Mario Lemieux devient simplement Mario, ou "Mario le Magnifique" ; Patrick Roy, "Cassot" ; Maurice Richard, "le Rocket" ; Guy Lafleur était surnommé "Flower", et les foules des amphithéâtres scandaient son seul prénom.
Si une équipe doit "avoir du caractère", un joueur isolé par un interviewer se doit de montrer qu'il n'a aucun caractère particulier. On se méfie des joueurs comme Larouche ou Lafleur qui, à une certaine époque, ont laissé tomber les clichés pour livrer le fond de leur pensée. Et on a conspué Éric Lindros parce qu'il a refusé de s'intégrer aux Nordiques. C'est pourquoi son surnom québécois, "Bébé Lindros", au lieu d'isoler son prénom, rappelle ses origines familiales.
Un phénomène semblable se produit dans le créneau le plus populaire de la science-fiction, lorsque des auteurs reprennent les mêmes archétypes, les mêmes thèmes, dans le style à la mode, laissant entendre qu'ils pratiquent un jeu collectif, une sorte d'intertextualité régie par la tradition. Et quelques auteurs vont même jusqu'à abandonner leur nom pour prendre des pseudonymes, aux consonances américaines de préférence. Comme certains musiciens de jazz reprennent les mêmes "standards", ils défissent les innovations formelles de crainte de pratiquer un jeu individuel qui ferait fuir les "fans".
Robots Russes Versus Hockeyeurs Cybernétiques
Mais qu'en est-il du hockey dans la S.F. québécoise ? Curieusement, c'est entre 1981 et 1983 que des auteurs manifestent leur intérêt pour le sujet, et il y a un bon nombre de similitudes dans leurs spéculations sportives.
Une des nouvelles, "Le Fantôme du Forum", parue en 1981 dans la revue Imagine..., réserve au hockey un traitement ironique. Par le biais de la S.F., l'auteur a voulu exacerber l'aspect spectaculaire du hockey, désamorcer par une caricature outrancière la démesure même du sport-spectacle, vu comme une pseudo-politique, ou une quasi-religion (catholique), tant il est vrai que l'incontournable corollaire de notre sport national, la bière nationale, favorise la communion d'un peuple entier.
Dans "Le Fantôme du Forum", Gaston Ratté découvre qu'il possède un pouvoir télékinésique. Il s'en sert contre un rival au hockey puis décide de le mettre au service du Canadien de Montréal. Lors d'une joute entre les Clones de Guy Lafleur et les Robots russes, il est blessé. Il parvient juste à temps à faire égaliser le compte par les Clones et, en arrêtant la marche du temps, à faire compter les siens pendant la dernière seconde de la partie. Mais le Forum s'effondre. C'est en buvant beaucoup de bière que Gaston Ratté réussit à appliquer ce qu'il appelle son pouvoir "télécliquétique" : par sa seule pensée, euphorisée, il peut alors déplacer la rondelle, en lui donnant parfois des trajectoires inattendues qui risquent de déjouer les Guy Lafleur eux-mêmes.
Les forces collectives jouent un rôle majeur dans cette nouvelle : la foule du Forum devient une entité indistincte, les joueurs russes sont des robots identiques, tandis que Guy Lafleur n'est plus un héros unique : grâce au processus du clonage, l'individu n'est plus indivisible, il est multiplié et devient la seule composante de toute l'équipe. Après l'effondrement du Forum, c'est la population entière du Québec qui est consternée par la perte de ses multiples Guy Lafleur. En fait, le seul personnage à ressortir de cette foule est Gaston Ratté, mais son pouvoir télékinésique individuel finira par provoquer un drame collectif.
Le deuxième exemple de hockey-fiction est tiré d'un roman de François Barcelo, Ville-Dieu, paru l'année suivante. Ici encore, un personnage découvre qu'il peut influer sur le déroulement d'un match de hockey, et ce pouvoir lui vient également de la bière, non pas quand il la prend, mais quand il la rend : "chaque fois que Fernand Fournier s'éloignait de son téléviseur pour aller à la salle de bains, son équipe préférée marquait un but". Quand Fournier se rendra compte de ce synchronisme systématique, il augmentera sa consommation de bière pour soulager sa vessie le plus souvent possible afin de faire gagner son équipe, les Paysans de Ville-Dieu (les Canadiens-Habitants de Montréal), même s'il est condamné à regarder la reprise à son retour des toilettes.
La politique n'est jamais loin du hockey-fiction : lors de la première Coupe du monde, l'équipe panurienne (canadienne) devait battre l'équipe roussienne (russe) pour prouver que "le système sportif, économique et politique occidental était nettement supérieur au système oriental égalitaire". Toutefois, Fournier se rend compte que son équipe nationale doit servir les intérêts politiques des "Zanglais" au détriment des Hauturois (Québécois). Alors Fournier désirera inconsciemment la victoire des Roussiens, si bien que ses courses aux toilettes feront marquer les hockeyeurs roussiens qui l'emporteront.
Le troisième exemple de hockey-fiction vient de Gilles Tremblay, non pas le commentateur bien connu de la "Soirée du hockey", mais l'auteur d'une seule fiction, Les Nordiques sont disparus, publiée en 1983. Comme dans Ville-Dieu, seuls quelques chapitres du roman concernent le hockey, mais le titre, d'emblée, nous laisse entendre que notre sport national est au premier plan. Ici encore, on assiste à l'utilisation de pouvoirs paranormaux, ou plutôt extraterrestres, qui ont des conséquences spectaculaires sur des équipes de hockey et sur une foule de partisans.
Dans "Les Nordiques sont disparus", après leur exposition à un rayon lumineux venu de l'espace, des enfants se voient dotés de pouvoirs capables de détruire ou de reconstruire une autre réalité. C'est ce qui les entraîne, une fois adultes, à provoquer la disparition de quinze mille personnes venues assister à un match de hockey entre les Canadiens et les Nordiques.
Curieusement, l'auteur de Québec n'évoque pas la disparition des "Glorieux" de Montréal... (Serait-il donc un partisan des Nordiques ?). Mais voyons plutôt une facette très particulière du livre de Tremblay qui s'ouvre sur un échange de lettres entre l'auteur et le responsable du marketing des Nordiques de Québec, l'auteur demandant l'autorisation d'utiliser l'expression "les Nordiques" dans le titre de son roman : "Vous comprendrez sans doute la valeur de ce projet comme véhicule publicitaire pour votre corporation dans le contexte des promotions qui souligneront bientôt les dix ans d'existence des Nordiques". Toutefois, ce sont bien sûr les Nordiques qui serviront à la publicité du roman, et l'auteur ne le cache pas : l'utilisation des Nordiques "constituera le prétexte d'une aventure ayant pour thème un voyage dans le temps dont la conclusion sera évidemment heureuse." Évidemment.
Autre aspect insolite, ce roman écrit en 1983 situe son action initiale en 1993, et Tremblay, qui semble utiliser des pouvoirs paranormaux moins efficaces que ceux de Ratté ou Fournier, a prévu que les Nordiques auraient déjà remporté la coupe Stanley. Dans une spéculation hasardeuse, le maire fictif de Québec, Eugène Paré, y va même d'une allusion politique : "Si Montcalm avait disposé d'une telle attaque, l'Histoire n'aurait même pas retenu le nom de Wolfe..." Scène historique, scène politique, scène sportive, scène littéraire : même combat ?
Ces pouvoirs motivés par la pseudo-science télécliquétique, par l'effet de l'alcool ou par des interventions extraterrestres - ou par la S.F., finalement -, ce sont des compensations offertes à des spectateurs marginalisés : Gaston Ratté, commentateur sportif devenu robineux ; Fernand Fournier, chômeur divorcé qui doit emprunter pour payer sa bière et pisser des victoires ; et Eugène Paré, maire d'une ville qui remporte (deux fois !) une coupe Stanley imaginaire. Ces pouvoirs d'illusion de la S.F., seraient-ils aussi une compensation pour des auteurs plus ou moins marginalisés ?
Gaston Ratté, Fernand Fournier et ceux qui font disparaître les Nordiques ont un point commun remarquable, qu’on pourrait appeler "le fantasme du gérant d'estrades", ou encore "le fantasme archaïque de toute-puissance", ainsi que l'évoque Renald Bérubé à propos du Fantôme du Forum. C'est-à-dire l'espoir et même la certitude qu'ont certains spectateurs de pouvoir influencer le déroulement d'un match par la seule force de leur désir. Espoir qui tient de la pensée magique et qui se manifeste surtout lorsqu'ils ont pris quelques bières de trop, comme Ratté et Fournier, et souvent lorsqu'ils sont seuls devant le téléviseur, grisés par le sport-spectacle, comme Fournier, les héros de Tremblay et, lors d'un épisode, Gaston Ratté. L'un des personnages surpuissants de Gilles Tremblay est on ne peut plus explicite : "Mon grand-père me répète souvent qu'il suffit de désirer très fort une chose pour qu'elle se réalise..." Et on sait bien qu'un grand-père ne peut avoir tort.
Le Hockey dans la Littérature Jeunesse
Par ailleurs, le hockey serait mieux considéré dans une S.F. bien particulière, que l'Institution confine souvent aux ligues junior de la littérature, puisqu'il s'agit d'une littérature destinée à la jeunesse. Les jeunes pensent à leur intégration à la société, ils cherchent leur place au sein d'une équipe, ils ont besoin de s'identifier à un héros porteur de valeurs sociales, et on sait l'admiration que les jeunes vouent aux vedettes du sport, ne serait-ce qu’à travers les collections de cartes de joueurs de hockey ou de base-ball. D'après Simon Dupuis, qui a écrit récemment un article sur "la Science-fiction québécoise pour la jeunesse", "le hockey, sport national du peuple québécois, occupe une place de choix dans l'imaginaire de nos auteurs de science-fiction [pour les jeunes]".
La série des "Inactifs" de Denis Côté comprend quatre romans centrés sur Michel Lenoir, une vedette du hockey. Dans le premier roman de la série, "Hockeyeurs cybernétiques", paru en 1983 - et repris récemment sous le titre L'Arrivée des Inactifs -, l'individualité des joueurs doit se conformer aux objectifs de l'équipe, puisqu'il est encore question d'une équipe de robots sur glace, qui influence l'attitude des joueurs humains chargés de l'affronter. Une fois de plus, le jeu individuel doit s'estomper au profit d'un jeu d'équipe, réglé comme un mécanisme d'horlogerie : "la Machine humaine vaincra, car elle est parfaite." D'ailleurs, l'instructeur de ces joueurs "a façonné ce groupe d'hommes pour qu'il fonctionne comme un être unique. Et ça lui réussit. Il ne croit pas aux vedettes." Quant aux automates patineurs, ils arborent des "masques anonymes", ils se ressemblent tous en ce sens qu'"ils ne manifestaient rien parce qu'ils ne ressentaient rien". Contrairement aux vedettes de la L.N.H. qui échangent leur nom de famille pour un super-surnom, ils n'ont "aucun nom personnel".
Les deux romans suivants de la série écrite par Denis Côté, L'Idole des Inactifs et La Révolte des Inactifs, délaissent le hockey et développent un thème politique qui en est la contrepartie.
Des œuvres comme "Hockeyeurs cybernétiques" explorent la tension entre l'individualité et le collectif dans le sport, un thème récurrent dans la littérature québécoise.