Le sport est aujourd'hui considéré comme un facteur essentiel de l'organisation du territoire local ou national. Au moment où l’Algérie se préoccupe à la fois de sa croissance économique et de l’aménagement de son territoire, le développement des équipements sportifs peut constituer une action importante, tant pour encourager la pratique banale du sport dans un pays fondamentalement jeune que pour stimuler une partie de l’activité économique. À cet effet, il est indispensable de connaître la logique territoriale du phénomène sportif. Le sport s’inscrit dans le territoire, où ses pratiques se manifestent avec des intensités variables.
S’agissant du football, il est nécessaire d’établir le lien entre le niveau des équipes et la place des villes dans la hiérarchie urbaine, de vérifier si le modèle qui attribue aux plus grandes villes les plus grandes équipes, s’applique au cas algérien ; comme il est indispensable de saisir ce sport dans sa dimension urbaine. Le football (de haut niveau) est en effet « analysé comme un révélateur de la structuration de l’espace » parce qu’il « participe aux processus de territorialisation, qu’il appréhende comme un fait social contribuant à la conversion de l’espace en territoire ».
Le football est un sport largement répandu dans la société algérienne aussi bien en tant que pratique qu’en tant que spectacle ou centre d’intérêt (du hobby à la passion). Si l’on considère chaque pratique séparément, il est le premier sport en Algérie par le nombre d’associations et de pratiquants. Football et sports de combat dominent donc la scène sportive nationale.
Par ailleurs, les installations sportives destinées à la pratique footballistique sont les plus nombreuses ; elles représentent plus de la moitié des installations sportives totales du pays (50.4 %). Leur poids varie d’une wilaya à l’autre et la carte de répartition ne dégage pas une règle géographique claire ; cependant, ce poids semble important dans plusieurs wilayas de l’intérieur (du sud notamment) et dans des wilayas commandées par une ville de taille moyenne (Oum-el-Bouaghi : 73.5 %). La répartition du taux de pénétration du football montre que la moitié des wilayas se rassemble autour de la moyenne nationale. Les wilayas du sud algérien se situent en majorité au dessus de cette moyenne et réalisent les meilleurs taux.
Peut-on établir une relation entre la localisation des clubs de football et la hiérarchie urbaine en Algérie ? Les grandes villes dominent-elles ce sport, notamment le football de haut niveau, « considéré comme un équipement urbain », et imposent-elles une répartition territoriale inégale de cette pratique ? Le modèle du « lieu sportif » proposé par le géographe anglais John Bale, inspiré par la théorie des lieux centraux, « stipule une forte hiérarchisation et un emboîtement des structures.
La Hiérarchie des Équipements et des Ligues
Trente villes algériennes possèdent des stades équipés de gazon ou de tartan, installations adaptées pour les compétions de haut niveau. Dix-neuf disposent d’une capacité globale de 20 000 places et plus ; parmi elles, seize se classent dans les 20 premières villes constituant l’armature urbaine du pays. La hiérarchisation des équipements de footballistiques de haut niveau est réelle ; les plus grandes villes s’adjugent les stades les mieux équipés, disposant de la plus forte capacité d’accueil. Les trois plus importantes villes du pays en possèdent même plusieurs (Alger et Oran : sept stades chacune, Constantine : trois).
L’implantation des ligues sportives régionales est significative d’une hiérarchisation du football conforme à la hiérarchie urbaine. Les six premières villes d’Algérie abritent toutes des sièges des ligues régionales de football, dont la compétence géographique s’étend à de nombreuses wilayas. Les autres sièges sont implantés dans les deux plus grandes villes du sud algérien ainsi qu’une ville importante de la steppe (respectivement Béchar, Ouargla et Saïda).
La répartition des clubs par niveau de compétition confirme la domination des grandes villes. En effet, douze agglomérations abritent des clubs de l’élite, lesquels sont les plus compétitifs et réalisent les meilleures performances en championnat et en coupe, au plan national et international. Dans ces villes, le football apparaît comme un équipement urbain qui renforce les fonctions de commandement économique, social et culturel ainsi que la place dans la hiérarchie.
Cependant, cette hiérarchie sportive est mouvante et reste conditionnée par les résultats des différentes équipes. En effet, des changements l’affectent régulièrement ; ainsi, durant la saison 2003-2004, Constantine ne dispose d’aucune équipe en division nationale 1. Sur la durée, les grandes villes restent pourtant très présentes.
Par contre, la présence de clubs de haut niveau dans deux villes moyennes, traduit l’existence d’une expression identitaire forte, dans laquelle le football devient un refuge, un symbole et un instrument. Il s’agit de Tizi-Ouzou et d’Oum-el-Bouaghi. La première abrite un club qui représente la kabylie et la deuxième, le pays chaoui. La charge identitaire se manifeste dans l’appellation des deux clubs, qui sont les seuls de l’élite à porter le nom d’une région, alors que la dénomination de toutes les autres équipes est liée à une ville.
Ces deux exceptions ne remettent pas en cause l’application du modèle du « lieu sportif » au cas algérien, dans lequel le haut de la hiérarchie urbaine s’adjuge les plus grandes équipes. L’exemple d’Alger, qui en abrite plusieurs, en est la meilleure illustration.
Hiérarchie des Clubs et des Villes
Pour l’élaboration de la hiérarchie des clubs en relation avec celle des villes, quatre niveaux de compétition ont été pris en compte, de l’échelle nationale à l’échelle locale et six classes d’agglomérations. L’élite ou le haut niveau (nationale 1 et 2) sont représentés majoritairement dans les plus grandes villes de plus de 100 000 habitants (dix sur quatorze). Les quatre métropoles de la région, Constantine, Annaba, Batna et Sétif possèdent chacune un club dans la division nationale 1. Inversement, les petites villes et agglomérations dont la population est inférieure à 50 000 habitants, n’en possèdent aucun.
Les petites villes et agglomérations abritent 90 clubs sur 109, qui participent au championnat local (division d’honneur), soit 82.5 %, comme elles abritent 129 clubs, le plus souvent « petits », sur un total général de 187, contre 41 dans les villes de plus de 100 000 habitants (69 % contre 31 %). Dans les grandes villes, la norme est bien la présence d’un club de haut niveau. Inversement, en dessous de 50 000 habitants, son absence est la règle. « 50 000 habitants » est la taille à partir de laquelle il est possible d’avoir un club de division 1 et en dessous de laquelle cette probabilité s’estompe complètement ou devient rare.
La division régionale se répartit assez équitablement entre les différentes tailles, avec une présence plus marquée dans les villes de 10 à 50 000 habitants (48.3 % du total). Il y a quatre fois plus de clubs dans les métropoles régionales que dans les agglomérations de moins de 10 000 habitants ; par ailleurs, la moyenne par ville baisse régulièrement suivant la taille, passant de 4.3 à 1.0. Le football en Algérie reste d’abord un fait urbain.
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La relation avec la population est une donnée essentielle de la répartition géographique du football. « Plus un espace est peuplé, plus le nombre de ses clubs sera important et, dans ses grandes lignes, le football n’échappe pas à un certain déterminisme géographique. Comme une activité banale, les équipes se situent à proximité des consommateurs », donc des villes où se concentre la population.
La strate urbaine domine très largement cette répartition dans le Nord-Est algérien. Le football des champs y occupe encore une place marginale. La population urbaine représente moins de 60 % de la population totale en Algérie (recensement de 1998) ; les clubs urbains représentent plus de 85 % de l’ensemble des clubs dans une région du pays. Cette disparité, si elle est confirmée dans les autres régions est une donnée structurelle fondamentale de la pratique footballistique institutionnelle (compétitions organisées par les ligues jusqu’à la division d’honneur).
Elle signifie que les clubs s’implantent et se développent plus aisément dans les villes où ils peuvent utiliser des équipements et infrastructures de qualité, bénéficier d’aides financières locales importantes, attirer l’intérêt des entreprises économiques (sponsoring) et générer des revenus élevés grâce aux nombreux spectateurs qu’ils peuvent attirer dans des stades à grande capacité d’accueil. Cette situation développe des dynamiques et des synergies qui contribuent à asseoir la domination des clubs urbains, notamment des plus grands, sur les différentes compétitions. Le football devient alors une composante à part entière de la structure urbaine qui l’abrite, un élément influent du pouvoir attractif des villes et de leur pouvoir tout court.
Au contraire, les équipes rurales, domiciliées dans de petites agglomérations, souffrent du manque d’infrastructures, de financements insuffisants et du faible nombre de spectateurs. Cependant, s’il existe un football des champs rural, plutôt défavorisé, il existe également un football des champs, tout aussi mal loti, dans les grandes villes. Celles-ci abritent généralement des équipes importantes, qui jouent souvent les premiers rôles dans les différentes compétitions. Même si elles peuvent émerger d’un quartier identifié, leur statut d’équipe phare les fait rayonner sur une aire urbaine bien plus vaste. C’est le cas notamment à Constantine, ville représentée par le Mouloudia (M.O.C.) et le Club (C.S.C.).
Les grandes villes abritent également des petites équipes plus localisées et plus identifiées à un quartier, qui utilisent les infrastructures les plus modestes et bénéficient de subventions limitées. A Constantine, six clubs se partagent la ville avec le M.O.C. et le C.S.C. Parmi eux, deux ont un statut plutôt favorable parce qu’ils défendent les couleurs de deux institutions publiques (la poste et la commune) ; trois autres ont un statut plus précaire, étant des équipes de quartiers qui ont la particularité d’être des lieux où domine l’habitat informel et qui posent (ou ont posé) des problèmes d’intégration à la ville de Constantine ; le dernier a longtemps bénéficié du soutien d’une entreprise publique prospère du secteur de la construction, soutien qui fait aujourd’hui défaut.
Le financement des clubs est un paramètre de différenciation essentiel. Ainsi, si les deux grands clubs de la ville bénéficient de subventions publiques qui, cumulées, dépassent largement le milliard de centimes par saison, une équipe de quartier déclare recevoir moins de 100 millions de centimes (source : enquête). Un autre paramètre de ségrégation est la mobilité des joueurs liée au recrutement, lui-même dépendant des capacités financières.
Une enquête menée auprès de la ligue régionale de football de Constantine montre que le M.O.C. et le C.S.C. ont une aire de recrutement qui couvre largement le Nord-Est algérien, s’étend à l’ensemble du pays et déborde, aujourd’hui les frontières nationales. Par ailleurs, les joueurs non constantinois représentent une composante essentielle des effectifs. L’ouverture sur le marché du football se fait parallèlement à l’ouverture du marché économique.
La mobilité est un indicateur majeur des pratiques du football actuel. En Algérie, la mobilité est mal appréhendée même si les instances du football s’y sont intéressées ou s’y intéressent en essayant d’organiser le marché. Dans le cadre de ce travail, nous avons lancé une enquête dans huit clubs constantinois. Une partie de ses résultats sont présentés, portant sur les six clubs « mineurs » de la ville (soit un effectif global annuel de 150 joueurs).
La moyenne d’âge du joueur, 25 ans 1/2, témoigne de la jeunesse de l’effectif de ces équipes qui, paradoxalement, constituent à la fois un vivier pour les « grands » et un lieu d’accueil pour joueurs en fin de carrière. En effet, plus de la moitié des joueurs ont moins de 25 ans et 20,3 % plus de 30 ans.
Ceux-ci sont nés à Constantine dans une très large majorité (87,1 %), confirmant ainsi la dimension locale de ce football de base. Les migrants proviennent généralement d’une aire géographique limitée (moins de 50 kilomètres). Les plus lointains sont souvent des militaires qui effectuent leur service.
Dans une très large majorité également, les joueurs résident à Constantine (81,1 %). Les autres résident très souvent dans la périphérie urbaine, dans des zones d’habitat érigées dans le cadre de programmes destinés à la ville mère et implantés dans les communes satellites.
Le lieu de naissance et le lieu de résidence démontrent l’ancrage local incontestable des équipes « mineures » de Constantine. Cet ancrage n’est pas exempt, cependant d’une certaine mobilité. La règle dominante est la stabilité d’une année sur l’autre Ce qui tendrait à confirmer l’hypothèse de la fidélité au club, laquelle peut se retrouver chez « les licences A » (dont une partie est constituée de cas de retour). La mobilité porte sur un peu plus du quart des effectifs.
Cependant, l’analyse de la mobilité professionnelle et géographique révèle qu’elle est de faible ampleur. En effet, sur l’ensemble des joueurs ayant fait l’objet d’un prêt ou d’un transfert, 36.6 % proviennent d’un club de la ville de Constantine (mouvement entre quartiers principalement). Il est étonnant de noter qu’une partie des licenciés viennent du M.O.C. et du C.S.C. ; cette rétrogradation s’explique par la concurrence ou par la nécessité de s’aguerrir ailleurs et d’acquérir une expérience indispensable à la compétition de haut niveau.
Inversement, 7.3 % des joueurs sont issus de clubs situés dans un rayon de plus de 100 kilomètres. Ce type de mouvement est donc rare ; il peut être le fait des appelés du service militaire. Quand il est volontaire, il n’est pas lié au pouvoir attractif des équipes (par ailleurs quasi inexistant) mais à celui de la ville de Constantine et de ses deux grandes équipes ; le passage par une équipe « mineure » devient alors un passage obligé. Enfin, 56.1 % de la mobilité se fait dans un rayon de moins de 100 kilomètres, sur un territoire comprenant les communes de la wilaya de Constantine ou les wilayas limitrophes (Mila, Skikda).
Tableau Récapitulatif : Hiérarchie des Clubs et Agglomérations
| Taille de l'Agglomération | Niveau de Compétition | Présence de Clubs |
|---|---|---|
| Plus de 100 000 habitants | Nationale 1 et 2 | Majoritaire (10 sur 14) |
| Moins de 50 000 habitants | Aucun en division nationale | 90 clubs sur 109 en championnat local |
| 10 à 50 000 habitants | Division régionale | Présence marquée (48.3 % du total) |

Carte des Wilayas d'Algérie