L'histoire du Tour des Flandres : Une passion flamande

La Belgique est LE pays du cyclisme. Plus que tout autre sport, il y est roi. La popularité de ses champions, mais aussi de ses courses, demeure incomparable. Une passion encore plus exacerbée dans la partie flamande du pays. Au sommet de cette passionnelle pyramide trône le Tour des Flandres. Cet évènement qui ne ressemble à aucun autre, de par la nature de son parcours ou l'énormité de l'engouement qui l'entoure.

Bienvenue dans les Flandres. Grammont, Koppenberg, Museeuw, Magni, Boonen, le drapeau jaune frappé du lion noir, les pavés, la sueur, la douleur, vous retrouverez tout ceci. La gloire, aussi. Celle des plus grands triomphateurs du "Ronde", même si elle n'égalera jamais celle de ce Monument qu'ils ont tous servi depuis plus d'un siècle maintenant.

Le drapeau des Flandres

La Fête "Nationale"

"Ze zijn daar!" Ils sont là ! Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il tonne, rien ne retiendra plus les foules pressées sur les bords des routes du Tour des Flandres. Les coureurs sont en vue et il s’agit de les escorter dignement dans leur procession mouvementée sur les routes du mythe flandrien.

Des drapeaux de toutes tailles flottent au-dessus des têtes blondes. Beaucoup sont frappés d'un lion noir sur fond jaune (le Vlaamse Leeuw, "Lion des Flandres"), les autres portent des inscriptions à la gloire des champions élevés sur ces terres rugueuses. À Audenarde, Geraardsbergen ou au bord des départementales et routes communales, la clameur est irrépressible. Ça sent la bière, le grand air, la passion partagée de génération en génération. Bref, ça pue le vélo, le pur, le dur.

Cri de ralliement des foules enthousiastes, "ze zijn daar!" résonne des milliers de fois à chaque édition du Ronde. Sous le soleil ou la pluie d’avril, on compte un million de spectateurs, pressés sur les bas-côtés pour guetter l'horizon et encourager les champions qui s’échinent sur les monts et secteurs pavés flandriens. Ajoutez-y 75% des parts d’audience à la télévision et vous couvrez l’essentiel des six millions et demi d’habitants de la région, tous mobilisés autour de leur course. Et même plus qu’une course, la plus grande fête populaire de la Flandre et peut-être du cyclisme mondial.

Au pied du Berendries (une côte de 900 mètres à 7% de moyenne), Frederik Backaert a grandi dans cette atmosphère. "Il y a toujours du monde à la maison le dimanche du Ronde, parce que la course passe à côté de chez nous", sourit le Belge de B&B Hotels-Vital Concept, incarnation moderne de la figure du Flandrien. La ferme de ses parents se trouve "à côté de l’église de Michelbeke. On allait toujours voir la course au pied du Berendries avec ma famille, des amis. Dans mes premiers souvenirs, j’ai peut-être 5 ans… En fait, je ne me souviens pas des premières fois, avant ça, j’étais trop petit. Et quand j’étais plus grand, à partir de 15-16 ans, on allait voir la course à plusieurs endroits avec des amis."

La journée du jeune Frederik tourne entièrement autour du Ronde : "On regardait à la télé, on sortait pour voir les coureurs et on retournait devant le poste. Et après la course, on la regardait encore une fois le soir." À 30 ans, le coureur Backaert vit désormais cet enthousiasme au cœur de l’événement. "Il y a le cyclisme, et il y a le Ronde, résume-t-il. Beaucoup de gens qui ne te demandent jamais ce que tu fais, cette semaine-là ils te demandent : 'Alors, tu fais le Ronde ?'"

Interdit de se rater à domicile !

Au passage du Berendries, Frederik Backaert vit "un truc extra. Tout le monde de Michelbeke est là ! Tu veux vraiment être bien." Pour l’enfant du pays, pas question de décevoir des supporters aussi investis. En cinq participations, il a toujours au moins rallié l’arrivée (son meilleur résultat est une 38e place en 2018). "Même si tu n’en peux plus, il faut finir", explique-t-il. C’est une question d’honneur : "Un DNF sur le Tour des Flandres… Si tu dis ça à la maison…" Ça ne s’assume pas pour un Flandrien !

Tous les foyers flamands sont à la même enseigne, comme chez Oliver Naesen (AG2R-La Mondiale) : "Mes premiers souvenirs, ce sont des dimanches dans le fauteuil, du matin à la fin d’après-midi, du départ à l’arrivée avec des gâteaux et tout. Des bons petits dimanches."

Ces dimanches, paisibles dans les canapés et tonitruants au bord des routes, sont le sommet d’une passion bien visible pendant les semaines qui précèdent le Ronde. Tout commence un mois et demi plus tôt, avec le week-end d’ouverture belge (lui-même précédé par des débats intenses sur la préparation hivernale des coureurs du cru). "Tous les gens sont là pour voir le Het Nieuwsblad mais ils ont déjà le Ronde en tête", raconte Jacky Durand, vainqueur du Tour des Flandres en 1992 et amoureux fou de cette épreuve qu’il commente chaque année sur Eurosport.

Qu'importent le Tour Down Under, les épreuves latines ou arabes, Tirreno-Adriatico ou Paris-Nice, le public flamand vient vibrer pour ses champions, venus éprouver leur résistance sur ces routes si particulières. C'est le début d'une extraordinaire montée en pression sportive, médiatique et populaire jusqu'au Ronde, un crescendo sans équivalent dans le paysage français. "En Flandre, tout le monde parle de ça, il y a des éditions spéciales dans tous les journaux, la télévision, observe de près Philippe Gilbert. Ils filment la cyclosportive la veille en live."

Né à Verviers, Gilbert a grandi en voisin poli mais distant des classiques flamandes. À 1 km de chez lui, ce sont les pentes de la Redoute qui se dressaient devant le jeune Wallon plein de rêves. Le superbe puncheur a affronté cette côte des dizaines et des dizaines de fois jusqu’à remporter Liège-Bastogne-Liège (en 2011), l’autre Monument belge. "La première fois que j’ai roulé sur les monts flandriens, j’avais 17 ans, raconte-t-il 20 ans plus tard. J’étais dans une équipe flamande et tous les samedis, je devais aller là-bas. Je me tapais 160 kilomètres en voiture, je partais à 6h du matin. Ensuite on faisait une sortie de 5 heures et je rentrais le soir."

"Ce n’est pas cette course qui me faisait rêver, reconnaît Gilbert. J’ai appris à aimer le Tour des Flandres." Prince des Ardennes (il a également remporté la Flèche wallonne), maître absolu du Cauberg dans le Limbourg néerlandais (4 victoires dans l’Amstel Gold Race et les Mondiaux en 2012), Gilbert a rejoint la grande école Quick-Step en 2017 pour dompter les pavés.

Les Origines du Tour des Flandres

La Flandre est une terre en souffrance lorsque le journal Sportwereld organise la première édition du Ronde en mai 1913. Co-fondateur de ce quotidien sportif, Karel Wijnendale veut évidemment profiter de l’épreuve pour assurer la promotion du journal (à l'instar de L’Auto, qui avait lancé le Tour de France en 1903, ou de La Gazzetta dello Sport avec le Giro d’Italia en 1909), mais il développe d'autres ambitions que la simple publicité.

Le sport, et plus particulièrement le cyclisme, doit soutenir une identité flamande méprisée par la Wallonie toute puissante. La presse, explique-t-il, permet également d’apporter l’alphabétisation dans les foyers alors que l’instruction n’est pas encore obligatoire et que de nombreux enfants travaillent. Lui-même est allé à l’école jusqu’à ses 14 ans avant d’aider son beau-père dans les champs. À 20 ans, il s’est essayé à une petite carrière cycliste, sans résultats probants. "J’arrivais quand les primes étaient déjà réparties", racontera-t-il. Il deviendra alors un pionnier de la presse cycliste, un ambassadeur extraordinaire du Ronde et une figure tutélaire du cyclisme belge et européen pendant des décennies.

C’est sous son impulsion visionnaire qu’on élève depuis un siècle des "Flandriens", cette race à part de coursiers nés et célébrés sur les terres rugueuses du Nord de la Belgique. L'"Homme de fer" Briek Schotte, double vainqueur du Tour des Flandres en 1942 et 1948, était surnommé en son temps "le dernier des Flandriens". "Nous, les Flamands, sommes faits d’un bois spécial", disait cet impressionnant gaillard, décédé le 4 avril 2004, un jour de Ronde.

Son contemporain Jaak Veltman, écrivain et journaliste sportif, étayait dans ses textes :

Les hommages rendus à la mort de Briek Schotte dessinent le portrait d’un Flamand pur sucre. Pour Le Soir, "il souffrait sur sa machine qu'il martyrisait, son style déhanché faisait parfois peine à voir. Mais il possédait un courage hors du commun." Ce fils de fermier flamand ne comprend pas le Français à ses débuts professionnels. Convoqué devant la Ligue nationale du cyclisme parce qu’il est accusé de s’être accroché à une moto en course, "Schotte nie les faits mais il ne comprend surtout pas ce qu'on lui raconte. Il écope d'une suspension de six mois sans avoir pu se défendre dans sa langue natale." La suspension sera levée mais elle illustre le fossé qui a pu séparer Flamands et Wallons.

Depuis, la vie des étoiles flamandes du peloton s'est adoucie mais le Flandrien garde une aura à part. À tout moment, il peut martyriser ses adversaires. Il est celui qui tire le meilleur parti des pièges de la route et de sa vaillance intrinsèque.

On trouve encore quelques cyclistes-paysans dans le peloton, des hommes aguerris sur les pavés et dans les champs, à l’image de Frederik Backaert ou encore Yves Lampaert (Deceuninck-Quick Step), lui aussi fils de fermier. "C’est une vie plus dure que celle de cycliste, assure Backaert. Tu ne peux pas appuyer sur le bouton pause, tu es fermier 24 heures sur 24. Une journée sur le Tour des Flandres est plus dure qu’une journée à la ferme. Mais le Tour des Flandres, ce n'est qu’une fois dans l’année..."

Professionnel depuis 2014, le Flamand aide toujours ses parents et son oncle dans leur exploitation d'une centaine d'hectares tout en vivant ses rêves cyclistes. "Il y avait une course de VTT sur le Berendries pour les jeunes du coin", se souvient-il en replongeant dans ses premières amours cyclistes, après la médaille d’argent aux Jeux olympiques de Sydney de Filip Meiraeghe, un enfant de la ville de Gand, à 30 km de chez les Backaert. "À 15 ans, j’ai commencé sur route, avec une équipe de Brakel. Et c’est devenu ma vie."

Avec ses 15 000 habitants, Brakel est un haut lieu du cyclisme flamand traversé par de nombreuses courses. L’Australien Robbie McEwen s’y est installé lorsqu’il est devenu professionnel en 1996. "Chez nous, Peter Van Petegem (NDLR : vainqueur du Ronde en 1999 et 2003) était super populaire parce qu’il habitait à Brakel", poursuit Backaert. Et Johan Museeuw, l’autre grande figure flandrienne de cette époque, triple vainqueur du Ronde et habitant de Gistel, à moins de 100 km ? "Museeuw était aussi un grand champion mais Van Petegem était le régional de l’étape."

Entre la Flandre-Orientale et la Flandre-Occidentale, à chacun ses chapelles et ses saints. Mais tous les Flamands partagent la communion du Tour des Flandres. L'histoire du Ronde, longue de plus d’un siècle, et ses héros caractéristiques en font la "Vlaanderens Mooiste" ("la plus belle des Flandres"). Celle pour laquelle tous se pressent au bord des routes. "Ze zijn daar!"

Les Légendes du Ronde

Sept, six, cinq et quatre. Ce ne sont pas les chiffres du loto, plutôt les nombres de victoires des recordmen de succès sur les quatre autres Monuments. Eddy Merckx sur Milan-Sanremo (7) et à Liège (5), Fausto Coppi au Tour de Lombardie (6) et enfin Roger De Vlaeminck et Tom Boonen sur Paris-Roubaix (4). Le "Ronde" et ses six triples vainqueurs font donc figure d'exception. Le Ronde ne se donne pas facilement et y avoir gagné trois fois est déjà un authentique exploit. Buysse, Magni, Leman, Museeuw, Boonen et Cancellara doivent être salués à ce titre. A divers degrés, pour diverses raisons, ils ont tous marqué l'histoire du Ronde. Certains plus que d'autres, évidemment...

Depuis le XIIIe siècle, les Flamands utilisent le lion comme emblème. Pour un coureur cycliste, être élevé à ce titre est une consécration. Deux seulement dans l'histoire séculaire du "Ronde" ont accédé à ce privilège : Johan Museeuw évidemment, l'enfant du pays mais aussi Fiorenzo Magni, le seul à l'avoir remporté trois fois de suite (1949, 1950 et 1951). Ce n'est pas un hasard si le Toscan est allé s'aventurer en Belgique, dans des terres que les Italiens fréquentaient assez peu.

C'est un journaliste de Tuttosport qui a attribué à Magni ce surnom de "Lion des Flandres". La région ne lui en a pas tenu rigueur puisqu'après son premier succès en 1949, il était devenu, comme tous les vainqueurs, un personnage qui compte. "J'aime ce surnom. Non seulement pour le lion, mais aussi pour les Flandres". Magni aimait le Tour des Flandres et celui-ci le lui rendait bien. Coureur tenace, on en veut pour preuve son Giro 1956 achevé avec une terrible blessure à l'épaule, le "troisième homme" comme le désignait l'Italie de Coppi et Bartali, était devenu une icône en Belgique où son nom sera à jamais associé à l'autre "Lion des Flandres", Johan Museeuw. Peut-être le coureur qui représente le mieux le "Ronde".

Avant de trouver sa place, le Tour des Flandres se disputait en même temps que… Milan-Sanremo. Cette anomalie a été corrigée après la Seconde Guerre mondiale mais elle explique, en partie, pourquoi les Belges ont trusté 97% des victoires sur les 32 premières éditions. Pourquoi pas 100% ? Parce qu'un Suisse, Henri Suter, a été assez fort pour s'imposer dans les Flandres à l'heure où y faire un podium était déjà un exploit pour un non-belge. Entre 1913 et 1948, Jean Brunier, Francis Pélissier, César Bogaert et Louis Thiétard et donc Henri Suter sont les seuls étrangers à être montés sur la boîte.

Museeuw, c'est avant tout un style, une gueule. Un visage taillé à la serpe, des épaules prêtes à arracher le guidon et ce regard que l'on devine, même derrière ses lunettes, dur. L'archétype du flandrien, dur au mal. Le triplé, entre 1993 et 1995 lui a échappé pour... sept millimètres. A la limite dans le Mur de Grammont, Gianni Bugno a tenu bon et c'est lui qui domine Museeuw, pourtant excellent sprinteur, dans le final à quatre avec Ballerini et Tchmil. "Douleur des Flandres" titre le lendemain la presse belge. Mais Museeuw n'est pas homme à se laisser abattre. En 1995 et en 1998, c'est seul qu'il se présente sur la ligne à Meerbeke. Encore le meilleur moyen de ne pas se faire coiffer pour moins d'un centimètre.

En 1998, sa victoire est totale. A Brakel, à 30 kilomètres de l'arrivée que Museeuw s'est isolé, pour de bon. Avant le Mur de Grammont, avant le Bosberg. "C'est encore plus fort que ce que moi je pouvais faire, observait à l'époque Merckx. Johan était le favori du Ronde. Du début à la fin de la course, il a assumé ce statut, décidant de l'issue de la journée où et quand il l'a voulu." Après sa carrière, des soupçons de dopage sont venus ternir sa réputation. Pas sa côte d'amour auprès du public flamand.

Contrairement à bien d'autres courses, la Seconde Guerre mondiale n'a pas arrêté le Tour des Flandres. On l'a d'ailleurs reproché aux organisateurs. Ces années-là sont celles d'un homme, Achiel Buysse.

Tableau des Vainqueurs Multiples du Tour des Flandres

Ce tableau présente les coureurs ayant remporté le Tour des Flandres à plusieurs reprises :

Coureur Nombre de Victoires
Achiel Buysse 3
Fiorenzo Magni 3
Eric Leman 3
Johan Museeuw 3
Tom Boonen 3
Fabian Cancellara 3

L'un des plus beaux Tours des Flandres de l'histoire ? - On connaît nos classiques EP 7

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