Le piratage des matchs de football, notamment ceux de la Ligue des Champions, via des chaînes Telegram est un phénomène en pleine expansion. Aujourd’hui, nombre de Français ne paient pas - ou plus - pour regarder le sport, notamment le football, à la télévision. Ligue 1, Ligue des champions, championnats étrangers, mais aussi basket, tennis ou cyclisme… A tel point que de nombreux diffuseurs officiels tirent la sonnette d’alarme, en raison du danger que le phénomène fait peser sur leurs modèles économiques.
Les diffuseurs interrogés se félicitent d'un début de retour à la normale et du respect du droit, mais refusent de crier victoire pour l'heure. "On a pu observer une baisse du nombre de flux proposés par Telegram depuis quelques jours."

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L'essor du piratage sur Telegram
Créé en 2014 par deux frères russes, Nikolaï et Pavel Dourov, Telegram est devenu le nouvel outil des streamers sportifs illégaux. Séduits par la sécurité et la protection des données offertes par l'application, ils y retransmettent gratuitement de nombreux événements (Ligue 1, MMA, NBA...). « Les politiques de Telegram sont simples et nous permettent de diffuser illégalement sans être trop repérés », explique l'un d'entre eux, sous pseudo, qui compte 200 000 abonnés.
Alors que la consommation pirate a longtemps été une aventure sur internet, quand il fallait zigzaguer entre les multiples fenêtres ouvertes automatiquement, regarder un match sans payer est devenu un jeu d'enfant sur la messagerie cryptée.
Avec l'application de la loi anti-streaming en janvier 2022, la fermeture massive des sites pirates sur internet (près de 1 200 liens en 2022) a également participé à l'essor de ces canaux Telegram.
Selon une étude de l'Arcom, l'audience globale des sites de streaming sportif aurait diminué de 49 % entre janvier et juin 2022, mais 46 % des internautes confrontés aux blocages se seraient alors tournés vers d'autres services illicites comme Telegram.
Plus de 250 000 internautes ont visionné via Telegram le quart de finale retour de Ligue des champions Barça-PSG (1-4), le 16 avril.
Fonctionnement des chaînes pirates
Pour assurer la diffusion, toute une organisation est mise en place chaque soir de match. Et un autre vérifie que le streaming marche pendant la diffusion », détaille Julien (*), dans le streaming sportif sur Telegram depuis deux mois, et qui compte déjà plus de 200 000 abonnés.
Pour lui, « impossible de gérer tout seul un streaming sans une équipe derrière ». Avec seulement un ordinateur, une bonne connexion internet et un VPN (réseau privé virtuel permettant de ne pas être géolocalisé), « tout le monde peut créer un lien de diffusion » sur l'application. « C'est très simple techniquement de lancer un stream. Le plus compliqué, c'est l'organisation, et savoir se développer », répète celui qui opère depuis Dubaï, la Thaïlande ou Bali.
Un business juteux pour les pirates
Si les diffusions restent gratuites, un business illégal mais juteux existe derrière ces canaux aux noms farfelus. Les soirs de match, des liens publicitaires pour des conseils en paris sportifs, de la falsification de documents officiels ou des comptes pornographiques fleurissent.
D'autres réalisent des collaborations avec des comptes de conseils en paris sportifs. « Je suis payé 7 centimes à l'abonné sur mon canal pour un post publicitaire, détaille Sébastien (*), 50 000 abonnés. Quand j'ai diffusé les combats de Cédric Doumbè, Benoît Saint-Denis et Francis Ngannou, j'ai gagné environ 20 000 € en trois jours. » Une somme ensuite versée via PayPal ou en cryptomonnaie pour « plus de sécurité ».
La réaction des instances et des diffuseurs
La Ligue de football professionnel et les chaînes sportives pourraient bien avoir franchi une étape majeure dans la lutte contre le piratage de leurs contenus. Ces derniers jours, plusieurs canaux spécialisés dans la diffusion illégale de contenus sportifs ont annoncé qu'ils cessaient leur activité sur Telegram.
"Ils se sont pris un coup de pression de Telegram", confirme à RTL Hervé Le Maire, directeur de LeakID, société spécialisée dans la protection des droits. Le week-end dernier, ce spécialiste de la lutte contre le piratage a constaté que la plateforme avait fermé les liens illicites des rencontres piratées de Ligue 1 en 10 à 20 minutes.
Cet effort inhabituel de Telegram doit forcément être lu à la lumière de l'arrestation de son fondateur et patron Pavel Durov par les autorités françaises il y a un mois. Mis en examen pour de multiples infractions liées à son application et interdit de quitter le territoire français, l'entrepreneur a annoncé le 23 septembre que la plateforme allait dorénavant communiquer aux autorités les adresses IP et les numéros de téléphones de ceux qui violent ses règles.
Longtemps sourd aux demandes de retrait des liens, Telegram se plie depuis peu aux requêtes. Mais, pour de nombreux diffuseurs, la fermeture de ces groupes reste encore insuffisante. « L'objectif principal est d'obtenir un retrait pendant l'événement. Malheureusement, Telegram ne répond pas toujours à nos notifications et lorsqu'ils le font, cela peut être jusqu'à vingt-quatre heures après », regrette Sarah d'Arifat, directrice juridique de beIN Sports.
Une nouvelle politique de modération durable ?
Ce changement de stratégie, que constatent également les juges qui enquêtent sur des affaires criminelles, doit désormais s'inscrire dans la durée pour avoir un impact notable.
"C'est une bataille de gagnée, mais pas la guerre", souligne Hervé Le Maire de LeakID. "L'annonce de Telegram semble porter ses fruits. Mais ces premiers éléments devront être confirmés", abonde Xavier Spender, secrétaire général de l'Association pour la protection des programmes sportifs (APPS), qui regroupe notamment Canal+, BeIN Sports et la LFP.
Interrogée , la Ligue de football professionnel se montre plus mesurée sur la volte-face de Telegram. "Les premiers efforts sont intéressants mais pas suffisants", souligne l'instance, qui souhaite que la plateforme aille "beaucoup plus loin et beaucoup plus vite pour se conformer à ses obligations légales". Selon elle, "les délais de retrait restent aléatoires et ne sont pas toujours compatibles avec la protection des contenus diffusés en direct".
La LFP espère que les nouvelles mesures annoncées par la plateforme permettront d'identifier plus facilement les streamers et de déposer davantage de plaintes. Les prochaines soirées foot seront déterminantes pour mesurer les intentions réelles de Telegram alors que se profilent les matchs de la première journée de la phase de groupe de Ligue Europa ces mardi et mercredi et une nouvelle journée de championnat en France et à l'étranger ce week-end.
"L'accent semble avoir été mis sur la Ligue 1. On va voir si Telegram va appliquer cette modération à toute l'Europe ou seulement à la France. Si la tendance se confirme, le spécialiste s'attend à voir les spectateurs migrer vers d'autres plateformes susceptibles d'abriter des matchs piratés en streaming. "Les autres plateformes jouent le jeu, mais X a des temps de fermeture moyens qui ne nous conviennent pas. On a vu un match de Ligue des champions du Real Madrid en langue arabe suivi par plus d'un million de personnes la semaine passée.
Risques et sanctions
Depuis 2022, les auteurs des piratages encourent trois ans de prison et 300 000 € d'amende. Mais cette sanction est peu appliquée. Contactée, l'Arcom précise avoir envoyé, en 2022, au procureur de la République « 1 395 dossiers » pour du piratage de contenus sportifs dont « un tiers ont donné lieu à une sanction pécuniaire ».
Avant la fermeture du live streaming, le pirate reçoit en effet trois avertissements par message privé. De quoi lui laisser le temps de programmer des liens de secours et d'assurer la diffusion. « La plupart du temps, mes canaux se font bannir le lendemain de la diffusion, constate Sébastien. Finalement, on diffuse la plupart du temps l'intégralité du match via les canaux de secours. »