Aujourd’hui, nombre de Français ne paient pas - ou plus - pour regarder le sport, notamment le football, à la télévision. Ligue 1, Ligue des champions, championnats étrangers, mais aussi basket, tennis ou cyclisme… A tel point que de nombreux diffuseurs officiels tirent la sonnette d’alarme, en raison du danger que le phénomène fait peser sur leurs modèles économiques.
Avec la saison 2024-2025 de la Ligue 1 qui a débuté le 16 août, beaucoup de personnes ont décidé de passer par un service d’IPTV, Telegram ou encore les sites de streaming. Selon Le Parisien et L’Équipe, plus de 200 000 personnes ont regardé le match PSG - Le Havre, qui ouvrait la nouvelle saison de la Ligue 1, sur Telegram via différents canaux.
Alors que l’abonnement DAZN continue à faire débat, les consommateurs décident de s’orienter vers d’autres options comme l’IPTV et les liens Telegram. La facilité d’accès est frappante. Il suffit de fouiller banalement sur les réseaux sociaux, et en deux clics le tour est joué : un lien de diffusion vous renvoie vers un canal parallèle pour regarder le match de L1 de votre choix dans un relatif anonymat et surtout sans débourser le moindre centime. La manœuvre, qui se déroule sur l’application Telegram, est évidemment illégale.
Le constat est saisissant : pour l’ouverture de la saison, le 16 août dernier, au moins 200.000 personnes s’étaient ainsi tournées vers la messagerie Telegram pour y regarder le match opposant Le Havre au Paris Saint-Germain (1-4), d'après Le Parisien. Une ruée pas anodine et indicative de la montée en flèche de l’application d’origine russe dans l’écosystème du streaming sportif illégal.
Il est devenu difficile d’être fan de football en France. Afin de pouvoir bénéficier de la Ligue 1 et de la Ligue 2 et d’autres championnats européens, les consommateurs doivent débourser 40 € par mois. Une somme astronomique, bien loin des 15 € de l’ancien diffuseur Prime Video (à ajouter aux 6,99 € d’Amazon Prime).
Mécontentes du tarif, jugé trop cher (29,99€ par mois avec engagement d'un an ou 39,99€ mensuels sans engagement) de l’abonnement fixé par DAZN pour regarder les matchs du championnat de France de football, pas moins de 200.000 personnes ont pu suivre la rencontre Le Havre-PSG, sans débourser le moindre centime d’euro, affirme L’Équipe. En toute illégalité. Parmi ces fraudeurs, des observateurs qui s’étaient toujours refusés à franchir le pas et qui l’ont fait pour la première fois vendredi soir.
Alors que le pouvoir d’achat des ménages est très chahuté, beaucoup de fans de football estiment que le prix de l’abonnement est beaucoup trop cher au regard du niveau d’un championnat qui vient de perdre l’une de ses dernières stars, Kylian Mbappé parti exercer ses talents en Espagne, au Real Madrid.
INFO LA DEPECHE. IPTV pour Internet Protocol Television et Telegram, une messagerie cryptée sont deux moyens illégaux pour pouvoir regarder la Ligue 1 sans avoir à prendre un abonnement chez DAZN. Comme Éric*, de nombreux Toulousains se tournent vers des solutions bien plus abordables bien qu’illégales.
« La retransmission des matchs sur les boucles Telegram n’est pas un phénomène nouveau, rappelle Mohammed Boumediane, PDG de l’entreprise Ziwit, un des leaders dans le marché de la cyberdéfense. On l’a vu émerger lors de la Coupe du monde 2022 au Qatar. Mais c’est devenu de plus en plus important au fil des années surtout aujourd’hui avec le contexte de hausse de prix d’abonnements. Ça a clairement fait exploser la prolifération des liens de diffusions frauduleuses. »
Comment Telegram est devenu un outil pour le piratage
Doté d’un système de protection des données personnelles cryptées et accessibles gratuitement depuis un smartphone, une tablette ou un ordinateur, avec comme seule condition de lier un numéro de téléphone, Telegram, initialement connu à ses débuts en 2014 comme « le réseau social des djihadistes », présente le prototype de l’appli idéal pour les pirates.
« Techniquement, c’est très facile d’y créer des liens pour streamer des événements sportifs en direct, pointe Hervé Lemaire, patron de LeakID, une société spécialisée dans la protection des ayants droit comme la Premier League ou la Serie A italienne. Pour les utilisateurs, c’est encore plus facile, parce qu’il suffit de se connecter et cliquer pour suivre le match. C’est terrible pour toute l’industrie du sport. »
A partir de cette plateforme, il est également possible de trouver des liens Telegram.

Les autres méthodes de piratage
Les fans de foot ne manquent pas de stratégies pour contourner les abonnements DAZN ou beIN sports. Pour payer moins cher, beaucoup recourent au streaming illégal, via des sites internet qui retransmettent les matchs avec des partages d'écran ou des versions étrangères de la rencontre, ou via les réseaux sociaux.
Les consommateurs peuvent aussi passer par un VPN (ou RPV en français, pour "réseau privé virtuel") qui leur permet de modifier leur localisation et ainsi profiter d'offres internationales plus économiques. Ainsi, en simulant une localisation au Mexique, les consommateurs peuvent regarder toute la Ligue 1 gratuitement.
Autre pratique en vogue, l'usage d'un IPTV (Internet Protocol Television), qui consiste à regarder la télévision grâce à sa connexion internet. Ce dispositif permet d'accéder aux plateformes de VOD comme Netflix, Disney +, Prime Vidéo ou encore Canal +.
En ce qui concerne les services d'IPTV, ces derniers sont légaux si le fournisseur de l'IPTV paie une licence lui donnant le droit de diffuser du contenu qui ne lui appartient pas. Dans ce cas, le fournisseur fait souvent payer un abonnement à ses utilisateurs. En revanche, le système devient illégal lorsque les contenus diffusés par l'IPTV sont piratés. Généralement, dans ce contexte, les utilisateurs paient un abonnement à un prix modéré (entre 20€ et 50€ par an) pour avoir un accès à l'ensemble des programmes TV, y compris ceux accessibles normalement grâce à un abonnement à part entière.
IPTV : les conséquences désastreuses du streaming illégal - On n'est pas des Pigeons
Les risques légaux
Sur le plan légal, un utilisateur regardant du foot via une IPTV diffusant du contenu piraté ou via des plateformes de streaming illégales (sites web, Telegram...) se rend coupable de recel de contrefaçon et risque donc cinq ans d’emprisonnement et 375 000€ d’amende (article 312-1 du Code pénal).
La réponse de la Ligue de Football Professionnelle (LFP)
La LFP n'a pas attendu le lever de rideau de la nouvelle saison pour ajuster son arsenal. Le 10 juillet dernier, le président du tribunal judiciaire de Paris a reconnu le droit pour la Ligue « d'obtenir des injonctions en amont du début des saisons » et a « ordonné le blocage par les FAI (Fournisseurs d'accès à Internet) français de l'accès à des sites pirates de streaming en direct et des services IPTV ».
La stratégie s’inscrit dans la continuité du dispositif de lutte contre le piratage sportif, enclenché en 2022 par l’ARCOM, et qui a permis d’obtenir des injonctions judiciaires ayant conduit au blocage systématique de milliers de sites streaming auprès des fournisseurs d’accès à Internet (FAI).
Laxisme dans la modérationDepuis le 2 août, une décision impose également aux FAI d’empêcher l’accès aux services IPTV diffusant de façon détournée les rencontres de Ligue 1 et de Ligue 2 cette saison. Mais la bataille est toutefois loin d’être gagnée. Surtout sur Telegram, qui attire des dizaines de milliers de supporters désireux de regarder leur club sans souscrire à un abonnement DAZN. Le réseau social est épinglé par plusieurs acteurs pour un laxisme dans la modération.
« Toutes les diffusions illicites sont notifiées par notre prestataire antipiratage Athletia. Le problème à cet égard est que les délais de réponse de Telegram sont fluctuants (jusqu’à 24 heures) et s’avèrent incompatibles avec un retrait en temps utile s’agissant de contenus diffusés en direct », confirme la LFP.
Face à la situation, la Ligue de football professionnel (LFP) s'est félicitée, le 12 août, d'avoir obtenu par le tribunal judiciaire de Paris le blocage de sites de streaming en direct et de services d'IPTV diffusant sans autorisation les championnats de Ligue 1 McDonalds et de Ligue 2 BKT. Tout au long de l'année, la Ligue pourra également saisir l’Arcom afin d'ajouter d'autres noms à la liste des sites et IPTV à interdire.
Et la chasse aux pirates pourrait encore se durcir un peu plus dans les prochains mois. Une proposition de loi portée par les sénateurs Laurent Lafon (UDI) et Michel Savin (LR), adoptée début juin au Sénat et attendue à l'Assemblée d'ici à la fin de l'année, prévoit d'autoriser le blocage en temps réel des adresses IP.
« C'est une bataille de gagnée, mais pas la guerre », souligne Hervé Le Maire de LeakID. « L'annonce de Telegram semble porter ses fruits. Mais ces premiers éléments devront être confirmés », abonde Xavier Spender, secrétaire général de l'Association pour la protection des programmes sportifs (APPS), qui regroupe notamment Canal+, BeIN Sports et la LFP.
Les alternatives pour lutter contre le piratage
Pour Hervé Lemaire, la piste de la modération demeure bien une alternative pour stopper la prolifération des canaux illicites sur la messagerie cryptée. « Il suffirait aujourd’hui pour Telegram de mettre en place une équipe de modérateur disponible 24h/24h pour faire sauter les liens dans les 5-10 minutes après nos signalements, et le problème est réglé ou alors ils nous donnent un accès pour faire le travail. On le fait déjà très bien sur les autres plateformes », lance-t-il.
Pour lui « le légal ne peut pas résoudre un problème technologique ». « C’est contre productif et on ne fera que déplacer le problème, affirme-t-il. Vous allez attaquer qui ? C’est très compliqué de remonter à toutes les têtes des réseaux. Déjà sur Telegram, vous fermez un groupe, il y a aussitôt d’autres qui sont créés par les pirates sur lesquels ils redirigent toutes leurs audiences. C’est comme le chat et la souris, sauf qu’aujourd’hui, la souris est devenue très puissante, car il ne faut pas oublier qu’il y a des énormes gains financiers derrière ces pratiques. »
« La solution réside dans les technologies simulant des bots et des comportements humains qui permettent à la fois de détecter puis arrêter les flux depuis le serveur d’origine qui irrigue tout les autres, explique le spécialiste. C’est ce qui a marché pour la Coupe du monde au Qatar. »
Baisse du piratage et offre légale plus attractive
Un contraste saisissant avec l’année précédente Ce changement est d’autant plus frappant quand on se souvient du contexte de la saison dernière. Il y a un an à peine, le piratage explosait, porté par un mécontentement général des supporters face aux tarifs jugés prohibitifs de DAZN. Le mouvement #BoycottDAZN avait massivement encouragé les fans à se tourner vers des solutions illégales. Le premier match de la saison 2024-2025 avait ainsi rassemblé plus de 150 000 spectateurs clandestins rien que sur Telegram.
Aujourd’hui, la donne a changé et la Ligue de Football Professionnelle (LFP) a visiblement décidé de siffler la fin de la récréation. Le jeu du chat et de la souris entre les ayants droit et les pirates semble, pour la première fois, tourner nettement à l’avantage des premiers.
Ce changement, couplé au bon démarrage de Ligue 1+, tend également à confirmer qu’une offre plus abordable (9,99 euros/mois les trois premiers mois, puis 14,99 euros/mois avec un an d’engagement) incite les fans à s’abonner plutôt qu’à pirater. Qui l’eût cru ?