Philippe Troussier : Le « Sorcier Blanc » du football face à un nouveau défi au Vietnam

À 67 ans, Philippe Troussier se lance un nouveau défi : qualifier le Vietnam pour la Coupe du Monde de football 2026. Ce n'est pas le plus simple compte tenu de la valeur de la sélection qu’il vient de prendre en main. A 67 ans, le technicien né à Paris, vient en ce début de semaine, de s’engager avec la sélection du Vietnam, avec le défi de qualifier la 96e nation au classement FIFA, pour la prochaine coupe du monde.

Le Vietnam n’a, jusqu’alors, jamais participé à une coupe du monde de football. Le prochain Mondial se déroulera aux Etats-Unis, au Canada et au Mexique.

Nouveauté pour la prochaine coupe du monde : 48 équipes seront en lice. Au Qatar, il y a deux mois, c’était 32 équipes. Ces seize nations en plus, c’est une volonté de Gianni Infantino le président de la FIFA, de qualifier plus d’équipes pour le mondial. « L’élargissement à 48 équipes, c’est une opportunité pour le Vietnam, notre but ultime », dit Philippe Troussier, cité par un média d’état. « Je ne peux pas l’accomplir tout seul, je serai seulement un guide. Si nous sommes unis et que nous faisons le maximum d’efforts, alors le football vietnamien pourra le faire », a poursuivi Troussier, qui succède sur le banc vietnamien au sud-coréen Park-Hand Seo, qui était à la tête de la sélection depuis 2017.

Un parcours éclectique : de l'Afrique à l'Asie

Au cours de sa carrière, Philippe Troussier a déjà dirigé de nombreuses sélections. Et il y a beaucoup d’éclectisme dans ses choix : L’Afrique, avec la Côte d’Ivoire, le Nigéria, le Burkina Faso, l’Afrique du Sud, le Maroc. Une décennie en Afrique ! Ça lui a valu le surnom de « sorcier blanc » ! Lors de son passage au Maroc, il s’est aussi converti à l’Islam et s’est fait ajouter le prénom « Omar ». Il s’est aussi fait naturaliser ivoirien en 1990. Philippe Troussier a aussi déjà connu l’Asie, avec le Qatar et le Japon.

Avec les samourais blues, le surnom de la sélection japonaise, il a gagné la coupe d’Asie 2000 et disputer la coupe du monde 2002 organisée conjointement par les japonais et les sud-coréens. Il avait emmené les japonais en 8e de finale, et ça avait tellement plu là-bas que Philippe Troussier a une statue désormais dans un musée de Tokyo et il a aussi été le modèle d’un personnage de manga !

Philippe Troussier n’est pas en terrain inconnu, au Vietnam, loin s’en faut. Il a en effet entraîné l’équipe nationale des moins de 19 ans entre 2019 et 2021. Autant dire qu’il connaît bien les arcanes du football vietnamien. Pour l’instant, le Vietnam pointe à la 96e place du classement de la FIFA.

La genèse du surnom « Sorcier Blanc »

C’est à cette époque qu’il se voit attribuer le surnom de « sorcier blanc »… La suite de sa carrière le fait voyager en Afrique du Sud, au Maroc (où il se convertit à l’Islam et se fait ajouter le prénom « Omar »), au Nigéria, au Burkina-Faso, puis à nouveau en Afrique du Sud, dont il est le sélectionneur pour la coupe du monde de 1998. C’est au sortir de cette coupe du monde qu’il se voit confier les rênes de la sélection nippone, avec la redoutable mission de préparer la coupe du monde 2002 à domicile, mission dont il s'acquitte avec brio…

Si la généalogie précise de cette appellation est difficile à retracer, reste que de nombreuses traces de son utilisation dans d’autres champs que celui du football sont évidentes. Tout d’abord, l’appellation « sorcier blanc » est utilisée dans un tout autre contexte, pour désigner des populations africaines à la peau très claire, mystérieuses, vivant dans des lieux reculés, et qui seraient détentrices de pouvoirs de sorcellerie au sens le plus strict. Victor Tissot et Constant Améro s’en font l’écho dans Les contrées mystérieuses et les peuples inconnus, publié en 1884.

Mais l’expression est également utilisée à l’encontre d’Euro-Américains - c’est probablement exclusivement de la sorte qu’elle subsiste aujourd’hui. Joseph Tonda note ainsi que les technologies américano-européennes et leurs produits - voitures, avions, appareils électroménagers… - « traduisent la nature extraordinaire de leur producteur, le « Blanc ». Elles participeraient ainsi à construire le mythe d’un « génie sorcier » des Blancs.

Si l’appellation est peut-être d’origine indigène, reste que les coloniaux s’en saisissent volontiers. Au total, la figure du « sorcier blanc » recouvre des domaines hétéroclites tout en cristallisant des traits spécifiques : en particulier, ceux du détenteur-expert d’un savoir supérieur, voire transcendant, exotique et inexplicable.

Le "sorcier blanc" et le football africain : une analyse critique

Claire Cosquer propose une analyse critique de la figure médiatique du « sorcier blanc », qui caractérise les entraîneurs expatriés en Afrique. La première partie du reportage dépeint le succès des entraîneurs « expatriés », dans leur opposition aux « locaux », et en particulier de Claude Leroy, présenté comme un « pionnier » de l’expatriation.

Il entraîne d’abord les modestes équipes d’Amiens (CFA) et de Grenoble (D2). Il effectue sa première pige à l’étranger dans le club d’Al Shabab Dubaï en 1985, mais quitte très vite les Emirats Arabes Unis pour mener l’essentiel de sa carrière sur le continent africain. Il y entraînera les sélections du Cameroun, du Sénégal, de la RD Congo, du Congo, et du Ghana. Cette carrière « africaine » sera simplement entrecoupée de quelques expériences en Malaisie, en Chine, à Oman, en Syrie, et d’une seule expérience d’entraîneur en France, entre 1999 et 2000 à la tête du RC Strasbourg.

Treize des seize équipes de la dernière Coupe d’Afrique des Nations (2015) étaient dirigées par des entraîneurs étrangers, souvent européens, souvent français. Le Congolais Florent Ibenge, le Sud-Africain Ephraim Mashaba et le Zambien Honour Janza étaient les seuls à posséder la même nationalité que l’équipe qu’ils entraînaient.

Cette régularité de marginalisation des locaux à la tête de leur propre sélection nationale est ancienne. Ainsi, de 1970 à 2014, les sélections africaines en phases finales de Coupe du Monde ont été entraînées par vingt-et-un « expatriés », contre dix nationaux.

Dans un sport en proie aux ingérences profanes, les « expatriés » pourraient plus facilement tenir tête aux politiques. Les statistiques témoignent même du contraire : en comptant la dernière victoire de la Côte d’Ivoire, entraînée par Hervé Renard, le nombre de victoires de sélections entraînées par des « expatriés » atteint douze, contre quatorze pour les entraîneurs locaux.

Les trajectoires individuelles démontrent elles aussi que le prestige des « expatriés » ne s’explique pas systématiquement par des performances sportives supérieures : dans l’histoire du football africain, on trouve plusieurs cas d’entraîneurs africains ayant assuré la direction d’une sélection nationale - avec succès - au cours de phases éliminatoires, pour être remplacés par des « expatriés » lors des phases finales.

Des défis, celui qui a gagné le surnom de « sorcier blanc » en Afrique, en a relevé d’autres… Et celui qui l’attend au Vietnam ne semble pas l’intimider… « Je serai seulement un guide.

Il y remporte trois titres consécutifs, entre 1990 et 1992, avec l’ASEC Mimosas d’Abidjan (et bat au passage un très joli record d’invincibilité : 105 matchs consécutifs !) avant de prendre la tête de la sélection nationale.

C’est lorsqu’il était au Japon que Philippe Troussier a découvert l’œnologie. Dès lors, le vin sera son violon d’Ingre… Mais l’homme n’est pas du genre à faire les choses à moitié et tant qu’à s’intéresser au vin, il en produit : du Saint-Emilion, pour être précis. « Je fais appel à des prestataires extérieurs pour le travail dans les vignes, pour la vinification, je reste donc un peu coach », explique-t-il bien volontiers. Pour le vin comme pour le football, Philippe Troussier vise l’excellence.

Par DVD interposés, le conseiller du président s'est fait en effet une opinion du style de jeu prôné par « le Sorcier blanc », le surnom africain de Paulo Duarte. « Un style très pragmatique. Une équipe bien organisée. Un type de football qui a du coeur et de la tête. Elle sait alterner des périodes de combat et d'autres de jeu. Une équipe très cohérente qui m'avait plutôt séduite face à la Guinée.

Tous les regards sont donc portés sur son entraîneur français, Hervé Renard à qui l’on attribue tous les mérites de la qualification pour cette phase finale. Il devra donc redoubler de génie pour que «la magie» opère.«Magie», en effet, puisque Hervé Renard, qui a fait ses classes sur le continent africain, est l’héritier légitime de Claude Le Roy, ancien coach du Sénégal et du Cameroun (entre autres), et avec qui il partage le surnom de «Sorcier blanc» (comme Alain Giresse, ou le défunt Henri Michel).

En prenant en compte ce terme de «blanc» associé à «sorcier», on s’aperçoit que ce surnom renvoie d’autant plus à une dimension raciale que sociale. Pour exemple, le sélectionneur sénégalais du Sénégal, Aliou Cissé, arrivé en France à 16 ans et ayant fait toute sa carrière en Europe, ne se voit pas assigner ce titre.

De Claude Le Roy à Willy Sagnol, de nombreux entraîneurs européens ne manquent pas de souligner leur manque de rigueur ou encore leur absence de sens tactique. Et c’est cette «altérité noire», véhiculée par le monde de l’élite sportive qui consolide le terme de «Sorcier blanc», afin notamment, de légitimer la suprématie d’un capital technique sur un autre (Football européen vs football africain).

Il en hérita, a-t-il souvent raconté, après avoir expliqué à son arrivée au Cameroun, en 1985, que le premier vrai sorcier de l'histoire était Merlin ; un Breton, comme lui donc, qui n'allait ainsi rien craindre des féticheurs.

Dans son sillage, ils sont nombreux à avoir hérité de ce sobriquet «cliché» et épaté le continent par leur jeu de passes(-passes) ou avoir fait illusion : le disciple de Le Roy, Hervé Renard, deux fois sacré (Zambie 2012, Côte d'Ivoire 2015), le regretté Bruno Metsu, Philippe Troussier, Michel Dussuyer, Pierre Lechantre (champion 2000, Cameroun), Robert Nouzaret ou Alain Giresse pour n'en citer que quelques-uns.

Tous les Français cités précédemment ont connu plusieurs sélections. Et beaucoup ont aussi entraîné des clubs africains. C'est par exemple à l'Asec Mimosas d'Abidjan que Troussier fut intronisé «sorcier».

Si les pays africains cèdent à leur charme, ces entraîneurs ont rarement ensorcelé l'Europe. Le « sorcier blanc » est, souvent, un homme sans référence de poids dans son pays d'origine.

Or la sorcellerie est une affaire sérieuse pour beaucoup de populations africaines. En position de qualifier l’Arabie Saoudite pour les huitièmes de finale de la Coupe du monde au Qatar, le Français Hervé Renard a dû emprunter les chemins détournés pour arriver au sommet.

Ce succès, les Saoudiens le doivent d’abord à eux-mêmes, et au talent de leurs joueurs, mais aussi à la force de persuasion de leur coach, Hervé Renard, un entraîneur taillé pour les exploits.

Rencontré au tournant des années 2000, Claude Le Roy va changer sa vie à tout jamais, en le prenant comme adjoint en Chine, à Cosco Shanghai (2002-2003) avant de le faire atterrir sur le continent africain, au Ghana (2007-2008), point de départ d’une incroyable ascension. "Ce n’était pas planifié mais c’était écrit quelque part", confesse-t-il encore aujourd'hui.

Honnête défenseur de deuxième division, le jeune Philippe arrive à Bauer à vingt-deux ans. Sous les ordres de Roger Lemerre, il peine à se faire une place sur le terrain mais apprend d’un coach qui ne le laisse pas indifférent.

Un risque que les Vert et Blanc ne vont pas regretter. Deuxième à un point de… Créteil et de l’accession pour sa première saison, Troussier ramène le Red en Ligue 2 lors de sa deuxième tentative en 1988-89.

Le grand continent noir l’accueille alors ou plutôt le recueille. Un geste que cet intello du foot n’oubliera jamais au point de devenir Ivoirien pour témoigner son amour à un pays qui l’a adopté.

A Abidjan, Troussier gagne le surnom de Sorcier blanc et le respect au-delà des frontières ivoiriennes. Du Nord (Maroc), au Sud (Afrique du Sud), à l’Ouest (Nigéria et Burkina-Faso), l’entraîneur apprivoise l’Afrique et ses sélections.

Homme de défi, Philippe Troussier accepte les rênes de l’équipe du Japon. Il gagne encore et comme toujours. Champion d’Asie, il parvient à hisser la sélection nipponne en huitième de finale de sa Coupe du Monde (2002).

Avant-gardiste, il est l’un des premiers à prendre un poste au Qatar. Sa politique de naturalisation massive de talents sud-américains déçoit ses admirateurs et lui attire les foudres de la FIFA.

Sa prise de fonction est un nouvel échec bien qu’il stoppe la série noire dans les confrontations face aux Parisiens (1-1 en février 2005 au stade Vélodrome).

Ses méthodes autoritaires, de plus en plus mal acceptées dans un football moderne où le joueur est sacralisé, nuisent sa réputation et c’est en Chine (depuis 2011) qu’il tente de se relancer à Shenzhen.

Ainsi, de 1970 à 2014, les sélections africaines en phases finales de Coupe du Monde ont été entraînées par vingt-et-un « expatriés », contre dix nationaux.

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