Paris Match : Histoire, Enjeux et Motion de Défiance

La rédaction du magazine hebdomadaire Paris Match a voté une motion de défiance envers sa direction. Pour comprendre les enjeux de cette motion, il est essentiel de revenir sur l'histoire et l'évolution de ce titre emblématique de la presse française.

Les Origines et l'Évolution de Paris Match

Paris Match est un hebdomadaire dont le premier numéro paraît en 1949. Son premier slogan est « le poids des mots, le choc des photos », ce qui annonce la tendance : le magazine s’appuie sur beaucoup de photographies (parfois volées, ce qui lui a valu quelques scandales) pour écrire ses sujets. Malgré ce côté people, le journal se veut généraliste et traite de nombreux sujets.

À ses débuts, le journal couvre la guerre d’Algérie ou encore la guerre du Vietnâm. Ce ne sera qu’en 1968 que le magazine prendra vraiment ce côté paparazzi avec une attention particulière au « Tout-Paris ». Le magazine a également une orientation de droite - et ce dès le début.

Côté financier, le magazine est créé par Philippe Boegner et surtout Jean Prouvost (qui gardera la main sur le magazine jusqu’à sa mort en 1978). C’est Jean Prouvost qui va racheter Match, le magazine sportif, pour en faire Paris-Match. Il est déjà un homme d’affaire et patron de presse avant-guerre. Jean Prouvost va participer un temps au régime de Vichy, sous lequel il sera haut-commissaire à l’Information.

Il démissionne en 1940 lorsque Pétain obtient les pleins pouvoirs. Mais cela ne l’empêche pas d’être frappé d’indignité nationale à la Libération. Cependant, il sera gracié en 1947 et pourra alors reprendre ses activités de presse. Il achète Paris-Match avec la famille Beghin, qui détient aussi plusieurs titres de presse. Ensemble, ils achèteront également des parts au Figaro. Et les deux sont intégrés à une structure financière commune en 1950.

En 1970, Jean Prouvost fait racheter les parts (49%) de la famille Beghin par Le Figaro. À sa mort, en 1978, c’est Daniel Filipacchi, ancien photographe de Paris-Match, qui rachète les parts et devient propriétaire du titre. En 1980, Hachette et le groupe de presse de Daniel Filipacchi fusionnent pour donner naissance au groupe Matra Filipacchi Médias… Dont un certain Jean-Luc Lagardère prend la tête.

L'Intégration dans l'Empire Lagardère et l'Arrivée de Vincent Bolloré

Le magazine hebdomadaire va ensuite intégrer définitivement l’empire de Lagardère en 2019, en rejoignant Lagardère News, aux côtés du Journal du dimanche et d’Europe 1. Dès octobre 2021, cependant, Vincent Bolloré se rapproche du groupe de Lagardère News, jusqu’en février 2022, après une Offre publique d’achat (OPA) où le groupe Vivendi dirigé par Vincent Bolloré, en devient le principal actionnaire.

C’est donc dans ce contexte de rachat par Vivendi qu’a lieu le départ de Bruno Jeudy, puis la motion de défiance.

Le Départ de Bruno Jeudy et la Motion de Défiance

Le 7 juillet 2022, le magazine publie en Une le portrait du cardinal Robert Sarah. Ce cardinal se dit lui-même « radical » et il est souvent qualifié dans la presse de « conservateur » voire même « d’ultra-conservateur ». Six pages lui sont consacrées à l’intérieur du journal.

Le 18 août, on apprend le départ de Bruno Jeudy. Il était rédacteur en chef au service « Politique et économie » dans le titre de presse depuis 2014. Bruno Jeudy s’était en effet plusieurs fois opposé aux choix éditoriaux récents du magazine, en critiquant l’ingérence de la direction.

Depuis octobre 2021, les Unes sont par exemple validées, voire choisies par la direction. La direction avait été remplacée à ce moment-là par Vincent Bolloré. Il y avait aussi déjà eu de l’eau dans le gaz lors de la réélection d’Emmanuel Macron en tant que président de la République : la direction de Paris-Match avait décidé de ne pas lui consacrer de Une, chose qui n’était jamais arrivée jusqu’à présent.

Bruno Jeudy s’était déjà offusqué de ce manque de Une : c’était selon lui, ne pas respecter la tradition. Cette absence de Une avait été perçue comme le signe de la main-mise de Vincent Bolloré. Le départ de Bruno Jeudy a été très mal vécu par la rédaction de Paris-Match.

Le rédacteur en chef était plutôt populaire auprès de ses collègues. Son départ a été perçu comme un exemple : si la direction, et plus ou moins indirectement Vincent Bolloré, peut obtenir le départ du rédacteur en chef, il peut obtenir le départ de n’importe qui.

Le jour suivant le départ de Bruno Jeudy, la rédaction a donc fait voter une motion de défiance envers la direction du magazine. Récemment encore, la direction semble avoir écarté un article sur Valérie Pécresse qui suggérait qu’il y avait des tensions au sein du parti des Républicains.

Il est à noter que la rédaction a choisi une motion de défiance, et non pas une grève. C’est pourtant un moyen déjà employé, par exemple en 2006, lors du licenciement d’Alain Genestar. Le directeur de publication de Paris-Match était entré en conflit avec le futur président de la République Nicolas Sarkozy pour avoir publié en Une une photo de Cécilia Sarkozy avec son amant.

La rédaction avait alors fait grève pour protester de ce renvoi lié à des « raisons politiques ». C’était la deuxième grève de l’histoire du journal.

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Hommage aux Journalistes et Photographes de Guerre

En octobre, le magazine a publié "75 ans de conflits mondiaux, Paris Match sur tous les fronts". Un livre en hommage aux journalistes et aux photographes qui ont parcouru les terrains de guerre depuis 1950 pour Paris Match.

Depuis sa création en 1949, Paris Match s'est toujours fait le témoin des affrontements des hommes. Pour ce livre, Flore Olive, ancienne grand reporter désormais en charge des archives de Match, s'est plongée dans le fonds photographique du magazine - plus de 8 millions de clichés numérisés- mais aussi dans les textes.

"Bien sûr la photo est toujours la valeur ajoutée à Match, mais là j'étais contente aussi d'exhumer des textes de grandes plumes, Georges Menant par exemple, notamment là sur la Cisjordanie", explique Flore Olive. "Il y a aussi des textes de photographes. Certains écrivaient comme Daniel Camus, où là on est plus sur le témoignage concernant un reportage", la bataille de Dien Bien Phu en l'occurrence, poursuit-elle.

On croise aussi des photos signées Raymond de Pardon au Tchad, Delphine de Viguerie en Afghanistan, Laurent Van der Stockt en Tchétchénie. Un texte court replace chaque conflit dans son contexte. Flore Olive a aussi exhumé des inédits comme une photo du génocide rwandais "très graphique, avec des couleurs assez douces".

"On ne voit pas tout de suite que ce sont des corps. Cette photo, elle a le mérite d'être à la fois, bien sûr, violente, mais en même temps jamais obscène", précise la journaliste. Une ligne qu'on retrouve tout au long des 270 pages de cet ouvrage, parfois dur, c'est vrai, mais absolument passionnant.

Changements à la Direction en Octobre

Les successeurs d’Hervé Gattegno ont été officiellement désignés. Les journalistes Patrick Mahé et Jérôme Bellay prendront respectivement la tête de Paris Match et du JDD dès lundi 25 octobre, a annoncé le groupe Lagardère dans un communiqué.

Caroline Mangez, était jusqu’ici directrice adjointe de la rédaction de Paris Match depuis 2020. Cyril Petit, directeur adjoint de la rédaction du Journal du Dimanche depuis fin 2019, a réalisé une grande partie de sa carrière au sein du JDD.

Ces nominations étaient attendues après l’annonce du départ d’Hervé Gattegno, directeur de la rédaction du JDD depuis 2016 et de celle de Paris Match depuis 2019. Hervé Gattegno, âgé de 57 ans, était « au service du groupe depuis cinq ans ».

Il s’agit d’un retour pour ces deux journalistes, qui ont bien connu les deux titres. Entré chez Paris Match en 1981, Patrick Mahé, 74 ans, en est devenu rédacteur en chef de 1990 à 1996, tandis que Jérôme Bellay, 79 ans, a dirigé Le Journal du dimanche entre 2011 et 2016 avant de quitter ses fonctions, contesté par la rédaction.

Ils seront chacun secondés par Caroline Mangez et Cyril Petit, promus respectivement directeurs de la rédaction de Paris Match et du JDD. Caroline Mangez était jusqu’ici directrice adjointe de la rédaction de Paris Match depuis 2020.

Grand reporter pour VSD puis pour Paris Match dès 1996, elle a sillonné le monde pour le titre pendant près de douze ans, et couvert de nombreux conflits, avant de devenir dès 2010 rédactrice en chef actualité. La journaliste aura pour mission avec Patrick Mahé « de travailler [au] rayonnement de [Paris Match] quels que soient les canaux et de conforter le titre à la place qu’il mérite dans le paysage médiatique français », déclarent Arnaud Lagardère, PDG du groupe Lagardère, et Constance Benqué, présidente de Lagardère News, cités dans un communiqué.

Quant à Jérôme Bellay, « il pourra compter sur le professionnalisme et le talent de Cyril Petit, déjà très engagé dans les chantiers de transformation du JDD, notamment son déploiement numérique », exposent les dirigeants dans un autre communiqué. Cyril Petit, directeur adjoint de la rédaction du Journal du Dimanche depuis la fin de 2019, a réalisé une grande partie de sa carrière au sein du JDD.

L’Influence de Vincent Bolloré : Une Question Sous-Jacente

Les raisons du départ d’Hervé Gattegno n’ont pas été précisées par Lagardère. Plusieurs salariés des deux titres ont supposé que la principale cause de ce changement était le traitement du cas Eric Zemmour. Vivendi, contrôlé par Bolloré, est le premier actionnaire de Lagardère depuis 2020.

Depuis l’arrivée de Bolloré dans Lagardère, beaucoup craignent que son influence ne s’étende à tous les titres du groupe. Ainsi, à Europe 1, une grande partie de la rédaction a quitté la radio ces dernières semaines.

L’autre raison évoquée est le traitement de l’affaire Takieddine. La société des journalistes (SDJ) de Paris Match et des syndicats de journalistes ont évoqué dans un texte fin juin le « profond malaise » régnant au sein de la rédaction de l’hebdomadaire lié aux conséquences judiciaires de l’affaire Takieddine sur leur collègue. Une affaire également dommageable pour « la crédibilité » de leur titre, selon eux.

Les signataires se disaient ainsi « troublés par le parti pris de (leur) journal » en faveur de Nicolas Sarkozy. Jusqu’à présent, le pouvoir de Vincent Bolloré sur le titre de presse et le groupe Lagardère News s’était fait plutôt discret : les événements à Paris-Match sont l’illustration du pouvoir de l’homme d’affaire breton.

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