Elles mesurent moins d’1,50 mètres en moyenne, travaillent dans une usine textile et vont devenir championnes olympiques. L'histoire de l'équipe féminine de volley-ball japonaise, surnommée les "Sorcières de l'Orient", est une saga captivante de détermination, de sacrifice et de triomphe sportif. Ce récit spectaculaire, exploré dans le documentaire "Les Sorcières de l’Orient", nous plonge au cœur du Japon en reconstruction des années 1960, où ces jeunes ouvrières ont défié tous les pronostics pour atteindre la gloire olympique. Découvrons comment, dans un Japon en reconstruction, ces travailleuses d'usine sont devenues des icônes du volley-ball, symbolisant l'essor du pays après la Seconde Guerre mondiale.

La Naissance d'une Équipe d'Exception
Dans un Japon en reconstruction tourné de force vers les États-Unis, la pratique du volley-ball s’intensifie à partir de 1945 pour devenir le sport de la classe ouvrière. « On (y) joue sans filet, dans la rue ou sur le toit des usines, pendant la pause-déjeuner », narre Fabien Archambault dans les Légendes du siècle (Flammarion, 2024). Une équipe se met en place en 1953. Les patrons de l’usine Nichibo de Kaizuka, à 30 kilomètres d’Osaka, décident alors, en 1947, de construire un gymnase pour leurs 1 300 travailleuses.
Un Entraînement Draconien
Japon, 1960. Encore traumatisé par les catastrophes de la Seconde Guerre Mondiale, le pays est en reconstruction. Tokyo est alors choisie comme hôte pour les Jeux Olympiques de 1964. Dans une petite usine de fabrication de tissus, un groupe d’ouvrières voit leur vie changer drastiquement lorsqu’un ancien militaire s’impose comme coach de volley-ball. Pour lui, rien n’est envisageable, si ce n’est la plus grande des victoires, la consécration ultime : en quatre ans, les petites tisseuses vont devenir les meilleures joueuses de volley-ball au monde.
L’entraineur de cette équipe, Daimatsu, fait peur, tant il pousse ses joueuses vers l’épuisement total. On les voit au bord de l’évanouissement, tandis qu’il continue à leur lancer frénétiquement des ballons, comme un automate, pour travailler leur réception. Ce que le documentaire nous montre, c’est un quotidien mêlant deux formes de travail. La journée, de 8h à 16h, l’usine, le soir, de 17h à 3h du matin, le sport. L’objectif de la victoire n’était pas mené par la passion et l’amour du sport, bien que ces derniers soient également présents. C’était une période de sacrifice, comme le disent les anciennes joueuses, de sacrifices conséquents qui ne devaient mener qu’à une seule chose : l’or olympique.
Les images d’archives des entraînements montrent un travail acharné, mais également une ardeur profonde mêlée à une détermination sans bornes. Dotées de la solennité avec laquelle l’on reçoit une mission, les douze joueuses/ouvrières se sont emparées de cet objectif. Elles ont formé une équipe, sont entrées dans l’intimité les unes des autres, à une époque où la pudeur était ce qui caractérisait davantage la société nippone. Ensemble, elles se sont unies dans un sport qui, aujourd’hui encore, suscite un amour inconsidéré.
Les "Sorcières de l'Orient": Un Surnom International
Elles nous illustrent la création de leur équipe jusqu’à l’attribution de ce surnom, par la presse internationale : les sorcières de l’Orient. Comme expliqué au début du documentaire, le terme de sorcière était alors mal vu dans la culture nippone. Mais les joueuses ont compris qu’il était employé parce qu’elles accomplissaient des exploits qui semblaient impossibles. Alors va pour les sorcières ! Vice-championnes du monde au Brésil en 1960 face à l'URSS, elles réagissent par une série d'invincibilité de 24 matches lors de leur tournée européenne de 1961, où elles gagnent le surnom de « Sorcières de l'Orient ».
Aujourd’hui, celles que l’on surnommait les « sorcières de l’Orient » sont septuagénaires. Les anciennes joueuses nous invitent à partager leur quotidien, qui reste fortement empreint de leur expérience de volleyeuses. Ces dernières se souviennent, face caméra, de l’arrivée de cet ancien militaire à l’usine où elles travaillaient.
L'Impact Culturel et le Dessin Animé "Attack No.1"
Nous pouvons ainsi citer le célèbre manga et animé des années 70- 80 Attack No.1. Celui-ci met en scène une équipe de volley-ball et sa leader, Kozue, du club de sport de l’école jusqu’aux JO. Les ressemblances avec l’équipe japonaise ne sont pas anodines. L’animé Attack n.1 est réputé pour être le premier shojô, catégorie de mangas ciblant alors principalement le genre féminin. S’il a créé des vocations de volleyeuses (et volleyeurs), il n’en reste pas moins un récit triste et relativement lourd, empli de péripéties lui donnant un caractère tragique.
Les Jeux Olympiques de 1964: L'Apogée
La fin du documentaire, montrant en images d’archives la finale contre l’Union soviétique, est digne des meilleurs matchs des meilleurs championnats. Et la victoire des Japonaises est euphorisante, après avoir suivi leur quotidien de septuagénaires et avoir appréhendé leur chemin jusque-là. Sur leurs visages, lors de la remise des médailles, pas un seul sourire. Des yeux déterminés, un air sérieux, quelques larmes tout au plus. Elles ont trouvé dans le sport une échappatoire, et finalement une destinée hors du commun.

Pour la première fois en 1964, les Jeux olympiques se déroulent en dehors du monde occidental, en l’occurrence à Tokyo, la capitale de l’empereur Hirohito qui règne sur l’Empire du Soleil Levant depuis 1926. Après Melbourne en 1956, et avant Mexico en 1968, le CIO poursuit ainsi son programme de mondialisation olympique. À cette époque-là, il est vrai, le Japon est le seul pays du Tiers-monde - il est représenté à la Conférence de Bandung en avril 1955 réunissant 29 pays africains et asiatiques - à présenter un développement économique suffisant pour organiser les XVIIIe Jeux olympiques.
Retransmis en mondovision, et en couleur pour ceux qui ont accès à cette nouvelle technologie, les Jeux de Tokyo vont fonctionner comme un immense écran publicitaire destiné à prouver au monde entier que le Japon est entré en modernité. D’ailleurs, la première ligne de son train à grande vitesse (Shinkansen) est inaugurée entre Tokyo et Osaka neuf jours avant la cérémonie d’ouverture.
Les jours de gloire du Japon dans le volley sont pourtant bien antérieurs à ce manga. « En cet automne 1964 il y avait une émotion incommensurable dans tout le pays, se souvient la championne olympique, qui a fêté ses 80 ans en mars. Le Japon avait trop longtemps été honni et isolé du monde, c'était notre deuxième chance. L'économie s'était relevée et allait de l'avant, symbolisée par le nouveau train à grande vitesse (le Shinkansen) ou les nouvelles infrastructures routières. »
L'Héritage des "Sorcières"
Après les Jeux, un premier manga de volley féminin - Attack No. 1 - devient best-seller et la télévision nationale leur consacre un dessin animé. Les « Sorcières de l'Orient » sont des rock stars dans tout le pays, conséquence de leur succès mais aussi d'une politique ambitieuse de la Fédération visant à surfer sur la vague de popularité. À ce jour, les 66,8 % d'audimat de la finale contre l'URSS constituent toujours le record historique du sport à la télévision japonaise.
Leur épopée inspirera de nombreux mangas et dessins animés où le volleyball est présent dès les années 1970. C’est grâce à ces dessins animés que l’histoire des Sorcières a attiré l’attention de Julien Faraut, qui a reconnu dans leur jeu le dessin animé de son enfance, Jeanne et Serge, diffusé à la télévision française à la fin des années 1980 : « C’était fascinant de découvrir que ces dessins animés connus de tous ou presque étaient inspirés d’une histoire vraie et inconnue de tous ! », s’enthousiasme le réalisateur.
| Événement | Année | Résultat |
|---|---|---|
| Championnats du Monde | 1960 | Vice-championnes |
| Tournée Européenne | 1961 | 24 matchs invaincus |
| Championnats du Monde | 1962 | Championnes |
| Jeux Olympiques de Tokyo | 1964 | Médailles d'Or |
Elles ont formé une équipe, sont entrées dans l’intimité les unes des autres, à une époque où la pudeur était ce qui caractérisait davantage la société nippone. Ensemble, elles se sont unies dans un sport qui, aujourd’hui encore, suscite un amour inconsidéré. Le volley m'a tout apporté, c'est ma vie. Mes amies me manquent, alors pour ne pas être nostalgique je vais au gymnase tous les jours, j'ai encore beaucoup de choses à transmettre. »