Jeanne et Serge : L'Histoire d'un Succès Culte dans le Volley-Ball

L'animé Jeanne et Serge, connu au Japon sous le nom de Attacker You!, a marqué la culture populaire en France et au Japon. Diffusé à partir de 1987 en France, il met en scène une héroïne sportive et a suscité un engouement immédiat auprès du jeune public.

Jeanne et Serge, c'est un générique culte, des souvenirs d'enfance et le début d'une vocation pour de nombreux enfants. La jeune fille rêvait des Jeux Olympiques de Séoul en 1988, l'équipe de France de volley-ball de ceux de Rio en 2016.

Genèse et Diffusion

Initialement programmé sur la Cinq dès 1987, ce dessin animé est passé en 1990 sur Antenne 2 (devenu France 2) puis sur TF1 dans la célèbre émission pour enfants Club Dorothée en 1995. Jeanne est une lycéenne qui déménage à Tokyo. Venant de la campagne, elle peut enfin vivre avec son père (qui travaillait en Amérique latine et qui en a ramené un jeune garçon adopté sur place).

Jeanne pratique dans son nouveau lycée le volley-ball. C'est une de ses deux passions, l'autre étant Serge, membre de l'équipe masculine. Follement amoureuse de lui, elle est en concurrence avec Peggy, l'arrogante capitaine de l'équipe d'Hikawa. Cette dernière est très exigeante et rend la vie infernale à la courageuse Jeanne qui a du mal à s'intégrer. La jeune fille fait tout pour se faire remarquer par Serge, allant jusqu'à faire des heures supplémentaires à l'entraînement.

Vous l'aurez compris, l'histoire alterne aussi bien entre les rencontres du club de volley-ball et les scènes de vie d'une jeune lycéenne. Le coach est très dur avec les joueuses, les autres filles sont des pestes mais, dans l'adversité, une amitié naît pour sublimer l'équipe.

Les débuts de Jeanne

Extravertie et casse-cou, l'héroïne défie l'autorité et n'a pas peur de s'en prendre aux hommes qu'elle ridiculise régulièrement. Dans le viseur de l'entraîneur de l'équipe féminine de volley-ball pour ses qualités athlétiques hors normes, elle s'y engage pour se rapprocher de Serge, capitaine de l'équipe masculine, dont elle tombe amoureuse dès le premier épisode.

Cette trame romantique accompagne la progression sportive fulgurante de Jeanne qui, au fil des 58 épisodes, franchit tous les paliers jusqu'à l'équipe nationale olympique des Jeux de Séoul 1988.

Le Contexte Culturel et Sportif

Comme toutes les séries animées japonaises, Jeanne et Serge est issue d'un manga, Attacker YOU !, de Jun Makimura et Shizuo Koizumi, dont les trois tomes sont publiés au milieu des années 1980. L'oeuvre est pourtant loin d'être la seule consacrée au volley à une époque où la discipline est au sommet au Japon.

Aux Jeux de Tokyo en 1964, les Japonaises s'offrent l'or en finale contre l'URSS et les Japonais, le bronze dans le tournoi masculin. Jusqu'en 1984, l'équipe nationale féminine glane quatre autres médailles olympiques dont un titre, en 1976. Les hommes font presque aussi bien : trois médailles supplémentaires dont une en or, en 1972. Les multiples succès internationaux génèrent un énorme engouement pour le volley et donnent des idées.

Dès 1968, Chikako Urano publie le premier des douze volumes d'Attack No.1, série notamment produite par une entreprise nippone de ballons de volley. Un an plus tard, le manga Sign wa V ! paraît en neuf tomes et est quasi instantanément adapté à la télé japonaise.

« Jeanne et Serge » est un énième succès de ce type de série, destinée à un jeune public féminin, mettant en scène une équipe de volley, raconte Bounthavy Suvilay, maître de conférences à l'université de Lille et autrice de Le Sport animé ! 50 ans de séries sportives au Japon (éd. Ynnis, 2021). Attack No.1 a eu tellement de succès au Japon qu'il y a eu tout de suite une deuxième série. Puis des films, des séries animées, des CD, etc.

Succès en France et Impact sur la Pratique du Volley-Ball

Arrivée tardivement, Jeanne et Serge s'impose pourtant instantanément en France, sur La Cinq d'abord, avant d'être diffusée jusqu'en 2010 sur Antenne 2, TF1, TMC, RTL9, France 5 ou Gulli. Mais comment expliquer ce succès au détriment de séries concurrentes plus installées au Japon ?

« C'est une question de timing. Elle arrive quasiment en même temps qu' Olive et Tom, explique l'universitaire. En France, on avait très peu de séries pour enfants. Et, soudain, on avait une ou deux heures de dessins animés par jour. Tous les gars voulaient être Olive et toutes les filles voulaient être Jeanne. »

Question timing, Jeanne a surtout eu la bonne idée de se lancer à la télé française un an avant Les Attaquantes, adaptation animée du manga Attack No.1 qui avait vu le jour beaucoup plus tôt mais dont seulement 52 des 104 épisodes ont été traduits en français. « L'adaptation animée d'Attack No. 1 est plus vieille donc moins réussie visuellement. C'est vu comme une pâle copie de Jeanne et Serge par le public français alors que, dans la réalité, c'est la toute première série et elle a cartonné au Japon. »

Le parcours plein de rebondissements de Jeanne, de débutante talentueuse mais naïve à joueuse confirmée, est une autre clé du succès de l'animé. « Cette dramaturgie sportive accroît l'intensité même de l'animé et du suspense. Tout le monde se demande si elle va faire partie de l'équipe ou si ce sera Peggy, la méchante. Il y a plein de trucs autour, plus un peu d'histoire d'amour, résume Bounthavy Suvilay. Tout est fait pour que toutes les filles aient des conversations autour du personnage. »

L'engouement réside aussi dans la façon très imagée d'aborder le sport, avec le mélange d'une mise en scène réaliste du volley et de ses principes avec des scènes bien plus improbables de certaines actions. Cette tendance, quitte à en exagérer la dimension, très présente dans les mangas, colle parfaitement au récit sportif.

« Il y a une métaphorisation de l'attaque, de la défense, qui correspond totalement à ce que permet le style japonais. Ça rend mythique ce qui se passe sur le terrain, explique le mangaka français Tony Valente. Dans le manga, ça se fait en images là où le commentateur sportif le fait par les mots. »

En France, Jeanne et Serge peut se targuer aussi d'une popularité nettement supérieure à celle du Japon. Et son impact sur la pratique de la discipline dans l'Hexagone est démesuré. De 71 398 licenciés en 1986-1987, la FFVB grimpe à 97 152 en 1989-1990. La tendance est surtout visible chez les filles en benjamines, poussins et pupilles. En trois ans, le nombre de jeunes joueuses fait plus que quadrupler (de 3 059 à 12 838). De quoi réduire l'écart hommes-femmes de près de 14 000 en 1986-1987 à tout juste 1 000 en 1990 en termes de licenciés.

Jeune volleyeur au moment du lancement de la série à la télé, Éric Tanguy se souvient de cette vague d'enthousiasme. « Beaucoup de jeunes venaient au club après l'avoir vue. »

Et le dirigeant estime majeur le rôle de la série dans le développement du volley français. « Jeanne et Serge a une longévité exceptionnelle, on en parle depuis plus de trente ans. C'est quelque chose qui a changé le volley-ball. »

Les Chiffres Clés

Voici un aperçu de l'évolution du nombre de licenciés en volley-ball en France suite à la diffusion de Jeanne et Serge :

AnnéeNombre de licenciés
1986-198771 398
1989-199097 152

Une suite discrète

Ailleurs, l'après a été très concret grâce à New Attacker YOU, série animée racontant la suite des aventures de Jeanne et Serge en Chine. Réalisée en 2008, la coproduction sino-italo-japonaise a été diffusée en Chine et en Italie et distribuée en DVD au Japon. Mais jamais en France, « un regret » pour Éric Tanguy.

Comparaison des Génériques : Attacker You! et Jeanne et Serge

L'étude des génériques introductifs japonais et français permet de mettre en lumière les différences entre les représentations japonaise et française de la sportive dans la culture populaire des années 1980 à travers le cas des animés.

Pour analyser et comparer les génériques de Attacker You! et Jeanne et Serge, douze critères ont été retenus afin d'y déceler une éventuelle dimension genrée :

  • La narration
  • Les caractéristiques de production du générique
  • Les symboles utilisés
  • Les types de plans
  • Les regards
  • Les émotions exprimées
  • L'agentivité des personnages
  • Leur héroïsation
  • Les représentations des idéaux de genre
  • La musique et sa signification
  • Les paroles des chansons des génériques
  • Le genre de l'animé

Le premier constat est celui d’une représentation aux dimensions émancipatrices. Au-delà de l’apparition même de la figure de la sportive sur la scène des dessins animés dans le cas français, les représentations de You et Jeanne font le portrait d’une héroïne athlète puissante, combative et compétitrice.

Les scènes de sport sont consacrées aux exploits sportifs sans sexualisation, mettant en avant les corps mouvants. L’ardeur des efforts déployés est renforcée par le choix des couleurs dans le générique japonais. Celui-ci place également l’or olympique en objectif à atteindre pour l’héroïne, dont les regards motivés « face caméra » prennent à témoin le spectateur sur sa quête.

Aussi, You occupe bien la place centrale, et la relation à Sho est davantage égalitaire, ou tend certainement vers cela. L’héroïsation est présente et construite tant par l’image (mettant en scène la victoire et l’effort) que par le son (une musique vive, rythmée, aux tonalités empreintes d’héroïsme), particulièrement dans le générique japonais.

Malgré tout, les deux génériques, et plus particulièrement le générique français, sont empreints d’éléments de cadrage des sportives et de mise en avant de leur identité genrée. Si Jeanne « a du punch », le générique place sa pratique du volley-ball au second plan, ou plus spécifiquement en introduction ou en préliminaire de sa possible romance avec Serge, comme le montrent les arrière-plans et animations empreintes de cœurs et de rose.

Aussi, l’objectif olympique disparaît. Par ailleurs, si You est l’incarnation même de l’agentivité, tant elle est montrée en posture active, en voie vers un empowerment symbolique, Jeanne est représentée en situation de passivité sur et en dehors des terrains, et son héroïsme se situe dans l’effort, ce qui tranche avec l’image de héros victorieux de Serge.

Proche de la comptine, la musique primesautière marque une infantilisation de l’héroïne et place la focale sur la romance plus que sur les exploits sportifs. Et l’objectif final du générique français reste, pour Jeanne, d’embrasser Serge. Là, aucun doute sur l’ancrage de ce générique dans l’esthétique shōjo, et donc dans un discours genré cadrant.

En ce qui concerne le générique japonais, l’apparition furtive de la question de la romance avec Sho constitue une différence avec les animés de sport célébrant les exploits d’héros masculins. Aussi, les paroles du générique sont entièrement consacrées aux possibles romances de jeunesse, sans aucun lien à la pratique sportive, ce qui tend à relativiser la dimension révolutionnaire des images, en particulier pour le public japonais.

Ces deux génériques, certes consacrés à des héroïnes, portent en creux l’ancrage ou l’encrage d’un sport bastion masculin.

Tableau Comparatif des Génériques

CritèreAttacker You! (Japon)Jeanne et Serge (France)
NarrationHéroïne athlète puissante et combativeRomance potentielle en préliminaire de la pratique sportive
ObjectifOr olympiqueDisparition de l'objectif olympique
AgentivitéYou en posture active vers un empowerment symboliqueJeanne représentée en situation de passivité
HéroïsmeVictoire et effortEffort, contraste avec l'image de héros victorieux de Serge
MusiqueVive, rythmée, empreinte d'héroïsmePrimesautière, infantilisation de l'héroïne
ParolesPas de lien avec la pratique sportiveConsacrées aux romances de jeunesse

L'Héritage de Jeanne et Serge

« Haikyu !! », la version moderne. Si la suite de Jeanne et Serge n'a jamais été traduite pour se faire une place à la télé française, le volley-ball a, lui, continué à inspirer mangakas et studios d'animation. Après la publication du premier de ses 45 tomes en 2012 (deux ans plus tard en France), le manga Haikyu !! et son adaptation animée (quatre saisons complétées de deux films d'animation) rencontrent un succès fou chez les Japonais.

« La série a créé un phénomène d'inscription des jeunes dans les clubs », confirme Bounthavy Suvilay, maître de conférences à l'université de Lille et autrice de Le Sport animé ! 50 ans de séries sportives au Japon . L'engouement semble similaire en France où la série a été diffusée sur les chaînes J-One et Game One avant d'être aujourd'hui visible sur la plateforme Crunchyroll.

Trente ans après l'effet Jeanne et Serge, l'histoire du jeune Shoyo Hinata et de son équipe en a un comparable sur la pratique du volley. « Chez les jeunes, quand on leur demande comment ils ont connu le volley, la réponse est bien plus souvent Haikyu !! que le premier titre olympique aux Jeux de Tokyo, affirme Éric Tanguy, président de la Fédération française. Pour que les résultats sportifs aient un effet, les gens doivent déjà s'intéresser au sport... Et à Tokyo, les matches étaient à des horaires où seuls les passionnés se levaient. » La saison dernière, les deux tiers des licenciés de la FFVB avaient 20 ans ou moins, contre 58 % dix ans plus tôt.

« Chez nous, tous les gars nés entre 2006 et 2010, connaissent Haikyu !!, partage Jocelyn Trillon, entraîneur au Centre national de volley-ball dans l'Hérault. Sur les vingt joueurs, sept ont regardé la série. » L'influence semble moins évidente chez les filles. Au pôle France féminin de Toulouse, « on a surtout des filles d'anciens ou d'anciennes volleyeuses », nuance l'entraîneur Félix André. « Mais c'est une super publicité, un coup de projecteur sur un sport qui souffre d'un manque de médiatisation à la télé.

Jeanne et Serge générique

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