Jean Béliveau: Une Légende du Hockey, de Victoriaville au Panthéon

Jean Béliveau, une figure emblématique du hockey, a marqué l'histoire de ce sport par son élégance, son leadership et ses nombreux succès. Sa carrière, jalonnée de dix Coupes Stanley, témoigne de son impact indélébile sur les Canadiens de Montréal et sur le monde du hockey en général. Cet article explore son parcours, de ses débuts modestes à Victoriaville jusqu'à sa consécration comme l'un des plus grands joueurs de tous les temps.

Au risque de briser le mythe par un souci de rigueur historique ou par de basses considérations matérielles, personne n'a eu cette possibilité, car au temps de leurs grandes dynasties, les Canadiens de Montréal ajoutaient plusieurs saisons gravées sur une même bague. Mais le symbole va au-delà de quelques anneaux : ce chiffre magique - 10 Coupes Stanley - c'est bien Jean Béliveau qui l'a atteint le premier, en même temps certes que son coéquipier Henri Richard, mais en ayant joué un rôle plus essentiel dans ces victoires.

Et pourtant, il a failli ne jamais atteindre cette barre mythique... À l'automne de 1969, Jean Béliveau souhaite que la saison qui s'amorce soit sa dernière. Il préfère arrêter un an trop tôt que trop tard, et il est prêt à passer à sa seconde carrière, plus prêt d'ailleurs que peut-être aucun autre joueur de hockey avant lui. Mais la saison 1969-70 n'est pas brillante. Le Canadien rate sa qualification le dernier soir, dans des circonstances controversées. À Montréal, bien des gens ne se rappellent même pas la dernière fois que le Canadien a été exclu des séries. Béliveau lui-même n'a jamais connu tel affront. Le directeur-gérant Sam Pollock lui demande de rester un an de plus, car le noyau de l'équipe, très prometteur, est encore trop jeune, et a besoin d'un élément stabilisant. Béliveau se laisse convaincre, d'autant plus facilement qu'il a ainsi l'occasion de terminer sa carrière de façon plus positive. À 39 ans, il donne raison à Pollock.

Béliveau, l'élégance personnifiée, est certainement l'un des joueurs les plus respectés, autant par ses coéquipiers et adversaires que par les amateurs de toutes les villes de la ligue. Quand Dennis Hull, à sa première saison, lui donne un coup de bâton au bras, et que Béliveau lui dit "Je ne m'attendais pas à ça de toi, Dennis", Hull va tout de suite... s'excuser (!), et le poursuit même jusqu'au banc du Canadien, se confondant en excuses. Il est aussi, et peut-être surtout, le joueur idéal, ayant toutes les qualités souhaitées chez un hockeyeur : c'est un athlète puissant qui sait utiliser son physique, un excellent manieur de rondelle, qui possède un coup de patin fluide, ne néglige jamais sa défensive, et est un leader hors pair. C'est un joueur sans défaut, tout au plus peut-on lui reprocher un certain manque de flamboyance, compréhensible chez celui qui souhaite qu'on se rappelle d'abord de lui comme un joueur d'équipe. Ce n'est donc pas un hasard qu'à sa retraite, il ne se soit retrouvé détenteur d'aucun record majeur...

Les Jeunes Années et les Débuts au Hockey

Béliveau, né le 31 août 1931 à Trois-Rivières, est l'aîné d'une famille de huit enfants, famille de taille typique pour l'époque. On ne vit pas dans le luxe, mais le père a un emploi stable, et chacun mange à sa faim. Les jouets sont rares, et en conséquence, les garçons passent la plus grande partie de leurs temps libres à pratiquer les sports "de saison" : hockey l'hiver, baseball l'été. Habitant à Victoriaville depuis l'âge de six ans, Béliveau ne s'inscrira dans une "vraie" équipe qu'à douze ans, une équipe d'étoiles de l'Académie Saint-Louis-de-Gonzague, qui joue tous les samedis matins à l'aréna, contre divers opposants, souvent des équipes composées d'ouvriers d'une vingtaine d'années. Béliveau est grand et fort, pour son âge à tout le moins, mais ses coéquipiers sont plutôt frêles, et les victoires sont rares.

Béliveau jouera ensuite, à quinze ans, pour les Panthères de Victoriaville, dans la ligue intermédiaire B. Il y fera l'apprentissage des voyages, qui seront le lot d'à peu près toute sa vie professionnelle. L'été suivant, il jouera aussi au baseball, allant jusqu'à assister à un match des Red Sox de Boston au Fenway Park. Un recruteur voudra même lui faire signer un contrat, mais il lui aurait fallu s'exiler en Alabama. À seize ans, un recruteur des... Maple Leafs de Toronto lui propose un contrat, qui lui permettrait d'évoluer pour les Reds de Trois-Rivières, de la Ligue junior du Québec. Il est aux anges, mais Arthur, son père, ne l'entend pas de cette oreille. Il insiste pour que Jean continue ses études. Après tout, s'il est si bon que cela, il le sera encore dans un an ou deux.

À la fin de la saison, le Canadien de Montréal a repéré Béliveau. Deux hommes l'accostent au retour d'un match de baseball, et l'amènent dans un snack-bar pour "parler affaires". On lui propose 100 $, puis 200 $, pour signer un contrat de type "C". Ce type de contrat, commun à l'époque, liait son signataire à l'équipe pratiquement pour la vie. Encore une fois, Arthur refusera de signer, et on s'entendra plutôt pour qu'il signe avec une équipe junior. Or, c'est le moment où le directeur-gérant du Canadien de Montréal, Frank Selke, débloque des fonds pour favoriser l'expansion de la ligue junior. Un groupe d'hommes d'affaires dynamiques de Victoriaville saisit l'occasion et fonde l'équipe des Tigres. Béliveau avait déjà signé avec le Canadien junior, mais on réussira à convaincre Frank Selke de le laisser plutôt jouer pour son équipe locale. Il signe donc avec les Tigres juniors pour un salaire de 15 $ par semaine, salaire qu'il trouve faible pour un joueur de sa valeur. À Noël, son salaire est majoré à 35 $, ce qui est alors tout à fait respectable.

La saison suivante, les Tigres juniors sont démantelés, et Béliveau choisit d'aller jouer à Québec pour les Citadelles. Enfin, c'est ce qu'il croit. En fait, les règles de la ligue, et un arrangement secret entre les Citadelles et les Tigres (avant leur démantèlement) avaient fait que Béliveau ne pouvait signer que pour l'équipe de Québec. Au début de la saison 1949-50, les Citadelles tiennent leur camp d'entraînement et disputent leurs deux premiers mois de leurs matches locaux à... Victoriaville ! Un incendie a dévasté le vieux Colisée, n'épargnant que les vestiaires. On en construit un nouveau, beaucoup plus grand, et on compte bien sur Béliveau pour le remplir et, du coup, le rembourser.

Les Citadelles ont une bonne équipe, même si peu d'entre eux atteindront la Ligue Nationale. Il y a Béliveau, bien sûr, et aussi Marcel Paillé, un gardien qui jouera pour les Rangers de New York. L'équipe termine la saison régulière au deuxième rang, et élimine les Nationals de Montréal en quatre matches consécutifs, malgré la présence de Bernard "Boum Boum" Geoffrion, meilleur marqueur de la ligue, en face. La finale contre le Canadien junior est à égalité deux à deux quand Frank Selke annonce qu'il a l'intention de faire à Béliveau, pendant l'été, "une offre qu'il ne pourra pas refuser".

La déclaration de Selke, qui est directeur-gérant du Canadien junior comme du "grand" Canadien, n'est pas innocente. Il motive ainsi les joueurs de "son" Canadien junior, qui cherchent à se faire une place dans la grande équipe, et il désigne aussi Béliveau comme "l'homme à abattre" pour le reste de la série. Après un dernier été à Victoriaville, où il travaille dans une usine de fabrication de manteaux, Béliveau passe quelques semaines au camp d'entraînement du Canadien, où on cherche à le convaincre d'accepter de passer au Canadien junior, sans toutefois jamais lui faire cette fameuse offre qu'il n'aurait pu refuser. Comme il en avait l'intention depuis le début, Béliveau retourne à Québec après trois semaines de camp. Pour être sûr qu'il ne cédera pas à la tentation, on lui fait d'ailleurs des conditions hors du commun : un salaire de 6000 $ par an avec l'équipe junior, autant que bien des joueurs de la LNH, et en plus on lui a déniché un poste aux relations publiques de la Laiterie Laval, qui lui rapporte 3000 $ de plus.

Ce poste, qui lui donne beaucoup de visibilité en dehors de la patinoire, le rendra très populaire auprès des jeunes enfants, et lui apprendra à être à l'aise en public. Avant le début de la saison, il rencontre Élise Couture, une "jolie blonde" dont la principale qualité est apparemment qu'elle ne connaît strictement rien au hockey, et qui deviendra son épouse. En décembre, des blessures de joueurs réguliers du Canadien amènent l'équipe à faire venir Béliveau pour un match contre les Bruins de Boston, ainsi que Bernard Geoffrion. Ce dernier marque l'unique but de l'équipe dans un match nul 1-1, mais c'est Béliveau, crédité de neuf tirs, qui obtient la première étoile. Pour leur part, les Citadelles connaissent une excellente saison, à la première place du classement. Jean Béliveau remporte le championnat des marqueurs à égalité avec Skippy Burchell, grâce à un but au dernier match de la saison, contre l'équipe de celui qui lui dispute le titre.

Blessé en deuxième période suite à une mise en échec à la limite de la légalité, Béliveau revient en boitant en troisième, mais réussit à marquer, ce qui lui permet de rattraper Burchell in extremis. Les Citadelles remporteront la ligue junior du Québec, mais s'inclineront en finale de la Coupe Memorial face aux Flyers de Barrie, dans une série où les jeux en coulisses, sur les lieux des rencontres et la participation de joueurs d'équipes éliminées, prendront une grande place. Les Flyers insistent notamment pour qu'au moins un match soit disputé sur leur propre glace, une surface de jeu minuscule, située dans une ville inaccessible par avion ou par train.

Béliveau n'est maintenant plus d'âge junior, et le Canadien se prépare enfin à l'accueillir... Mais il ne l'entend pas ainsi. Il souhaite continuer sa carrière à Québec pendant encore un moment, avec l'équipe des As de la Ligue de Hockey Senior. Le Canadien manœuvre en coulisses pour changer les règles, de sorte que Béliveau ne pourrait s'aligner avec les As qu'en signant avec le Canadien, et avec la permission de cette équipe, ce qu'elle ne lui accorderait évidemment pas. Financièrement, Béliveau est gagnant. Il gagne 10 000 $ à sa première saison, et en gagnera le double la saison suivante, après l'implication du bras droit du premier ministre québécois (Maurice Duplessis). Par contre, à Montréal, les fans sont furieux, car ils croient (à juste titre) que Béliveau pourrait apporter une énorme contribution au Canadien. Les joueurs eux-mêmes souhaitent vivement l'arrivée de Béliveau et, dans une chronique qu'il tient dans le journal Samedi-Dimanche, Maurice Richard traite de "bandits" les gens qui gardent Béliveau à Québec.

En fait, Richard n'a jamais souhaité utiliser un terme aussi fort, et c'est le journaliste Paul de Saint-Georges qui rédigeait les chroniques pour lui qui s'est laissé emporter ("bandit" était un de ses jurons favoris). En décembre 1952, le Canadien rappelle à nouveau Béliveau, pour trois matches. Il en profite pour marquer cinq buts, dont un "tour du chapeau" (trois buts dans un match), et du coup faire augmenter encore en peu les attentes des fans de l'équipe montréalaise. Béliveau est à chaque fois le meilleur compteur du championnat avec les As, ainsi que durant la conquête de la Coupe Alexander, un éphémère trophée qui récompense le champion senior canadien en regroupant les vainqueurs des ligues trop fortes pour la traditionnelle Coupe Allan amateur.

À la fin de la seconde saison, les dirigeants de la Ligue Senior du Québec (alors semi-professionnelle) décident de devenir une ligue professionnelle. Du coup, Béliveau n'a plus le choix, il doit signer avec le Canadien qui détient ses droits pros. L'histoire veut que le Canadien ait carrément acheté la ligue au complet, afin de forcer Béliveau à s'amener à Montréal. C'est finalement chose faite, mais Béliveau arrive tout de même à arracher un contrat en or à Frank Selke : contrat garanti de cinq ans, pour un total de 100 000 $. Du jamais vu à l'époque, et il faudra d'ailleurs ensuite augmenter le salaire de Maurice Richard, la grande vedette, pour qu'il gagne tout de même plus que le nouveau venu. Jamais une recrue n'avait suscité de telles attentes, et très peu atteindront ce niveau plus tard. On pense à Bobby Orr, Guy Lafleur, Wayne Gretzky, Mario Lemieux, Eric Lindros, et Sidney Crosby. Les fans du Canadien sont persuadés que Béliveau est le joueur qu'il manque au Canadien pour atteindre le sommet et y rester. Ils n'ont pas tort.

L'Arrivée à Montréal et les Premières Saisons

Béliveau épouse sa fiancée en juin 1953, et signe son premier contrat avec le Canadien le 3 octobre de la même année. Le soir même, il participe au match des étoiles de la ligue, qui opposait à l'époque le gagnant de la Coupe Stanley aux meilleurs joueurs des cinq autres équipes. La première saison de Béliveau à Montréal est frustrante pour celui-ci. Il se blesse sérieusement à la cheville dès le septième match et rate 22 parties. À son retour, il joue à peine deux matches qu'il subit une fracture de la joue gauche, résultat du bâton de Johnny Bower de Toronto (coup accidentel), ce qui lui en fait rater quatre autres. L'équipe lui fait venir un équipement protecteur spécial du Texas, mais il ne le portera pas, ce qu'on peut comprendre à la vue de l'équipement.

À la fin de la saison, il n'a participé qu'à 44 des 70 matches de l'équipe, obtenant seulement 13 buts et 21 passes. Mais le plus inquiétant, c'est le résultat des examens médicaux que Béliveau a dû passer après avoir signé son désormais célèbre contrat. On lui décèle une anomalie cardiaque, qui empêche son cœur de pomper suffisamment de sang pour oxygéner son organisme, lors d'efforts importants. On parle d'un "cœur d'Austin dans un châssis de Cadillac". L'assureur pressenti pour garantir le contrat se désiste, mais cette anomalie n'empêchera pas l'athlète de disputer dix-huit saisons professionnelles. Béliveau est toutefois en santé lorsque les séries éliminatoires commencent, et il fait bonne figure, terminant au troisième rang des marqueurs, derrière deux coéquipiers, Moore et Geoffrion. Ce sont toutefois les Red Wings de Détroit qui remportent la Coupe Stanley, en prolongation du septième match de la série finale, lorsque Doug Harvey essaie d'attraper un dégagement inoffensif de Tony Leswick, mais rate la rondelle et la fait plutôt dévier dans son propre filet.

Lors de la saison 1954-55, Béliveau évite les blessures et ne rate aucun match. L'équipe est au nez-à-nez avec les Red Wings, et les trois meilleurs marqueurs de la ligue sont à Montréal : Richard, Geoffrion, et Béliveau. Toutefois, un événement imprévisible fait tout basculer. Lors d'une bagarre avec Hal Laycoe, Maurice Richard se défait du juge de ligne qui le retient par derrière en le frappant, et ce geste lui coûte sa pire suspension en carrière. Lors du match suivant à Montréal, une émeute force l'annulation du match, et crée une commotion dans tout le Québec. Malgré tout, Béliveau et Geoffrion croient pouvoir amener leur équipe à la Coupe Stanley. Au passage toutefois, Geoffrion devance Richard d'un point (et Béliveau de deux) au classement des marqueurs, ce qui lui vaudra des huées de ses propres partisan...

Jean Béliveau portant son uniforme des Canadiens de Montréal.

Il est indéniable que Jean Béliveau a marqué l'histoire du hockey. Ses qualités exceptionnelles, son leadership et son respect envers ses coéquipiers et adversaires ont fait de lui une légende. Sa carrière, riche en succès et en émotions, restera gravée dans les mémoires des amateurs de hockey du monde entier. Béliveau a incarné l'excellence et l'élégance sur la glace, et son héritage continue d'inspirer les générations futures de joueurs de hockey.

Statistiques de Jean Béliveau

Le tableau suivant résume les statistiques clés de la carrière de Jean Béliveau :

Saison Équipe PJ B A Pts Pun
1950-51 Citadelles de Québec (LHJQ) - 49 37 86 -
1951-52 As de Québec (LHSQ) 57 45 38 83 64
1952-53 As de Québec (LHSQ) 64 37 47 84 68
1953-54 Canadiens de Montréal (LNH) 44 13 21 34 44
1954-55 Canadiens de Montréal (LNH) 70 29 44 73 57
1955-56 Canadiens de Montréal (LNH) 70 31 47 78 67
1956-57 Canadiens de Montréal (LNH) 63 33 42 75 66
1957-58 Canadiens de Montréal (LNH) 70 24 42 66 63
1958-59 Canadiens de Montréal (LNH) 67 21 40 61 54
1959-60 Canadiens de Montréal (LNH) 68 26 41 67 46
1960-61 Canadiens de Montréal (LNH) 64 25 36 61 44
1961-62 Canadiens de Montréal (LNH) 70 27 41 68 57
1962-63 Canadiens de Montréal (LNH) 67 22 37 59 46
1963-64 Canadiens de Montréal (LNH) 69 28 50 78 42
1964-65 Canadiens de Montréal (LNH) 70 23 43 66 34
1965-66 Canadiens de Montréal (LNH) 65 19 39 58 47
1966-67 Canadiens de Montréal (LNH) 63 16 32 48 28
1967-68 Canadiens de Montréal (LNH) 74 15 34 49 28
1968-69 Canadiens de Montréal (LNH) 76 19 29 48 26
1969-70 Canadiens de Montréal (LNH) 76 19 36 55 20
1970-71 Canadiens de Montréal (LNH) 68 14 22 36 14

L'ESPRIT SPORTIF - TVA -SPÉCIAL JEAN BÉLIVEAU. SA VIE ET SA CARRIÈRE À QUÉBEC

tags: #jean #beliveau #hockey